Crédit photo : Canva
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À la recherche du Sud global

Éditorial

La popularisation de l’expression « Sud global » n’est pas sans ambivalences. Si elle pointe la fin de l’hégémonie européenne et américaine et le besoin de rééquilibrage du système multilatéral, elle plaque sur notre actualité des grille de lecture dépassées, et autorise de nombreux renoncements politiques.


À quel moment l’expression « Sud global » est-elle apparue dans le lexique des relations internationales ? Qui a contribué à en généraliser l’usage ? La pandémie de Covid, en montrant l’étendue de nos interdépendances mais aussi l’inégale répartition des ressources nécessaires pour la combattre (tests et vaccins ayant été largement accaparés par les pays riches), a certainement marqué à cet égard une étape. Mais c’est sans doute avec la succession de sommets internationaux réunis cet automne, celui des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) à Johannesburg fin août 2023, suivi du sommet du G20 de New Delhi puis de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre, que la formule a acquis la force d’une évidence.

Mais laquelle ? Qui au juste fait partie du Sud global, sur la base de quels critères, et avec quelles implications ? Si l’expression rappelle en effet la fracture Nord-Sud entre pays développés et pays en voie de développement, la globalisation économique de ces dernières décennies a largement rebattu les cartes, et la compétition pour jouer les premiers rôles dans cet ensemble se joue aujourd’hui entre la Chine, deuxième puissance économique mondiale, et l’Inde, première puissance démographique. Nombre de pays autrefois « émergents » sont aujourd’hui devenus d’importantes puissances régionales, dont les capacités d’investissement et d’influence s’étendent bien au-delà de leur voisinage immédiat.

S’agit-il alors d’une nouvelle appellation pour le mouvement des non-alignés, ces pays qui refusaient, pendant la guerre froide, de choisir entre les États-Unis et l’Union soviétique ? Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, aimerait certes s’en convaincre, et la tiédeur de la déclaration finale du G20, qui marque un recul par rapport à la condamnation internationale de la Russie pour son agression de l’Ukraine en 2022, était sans doute ce qu’il pouvait espérer de mieux, au terme d’un sommet marqué par l’absence de Vladimir Poutine et de Xi Jinping.

La cohérence que l’on prête au Sud global viendrait plutôt de son opposition à un « Occident », dont les contours ne sont pas beaucoup plus stables, entre brouilles transatlantiques et crise de confiance dans le modèle démocratique. Tout ce qui n’est pas l’Europe ou les États-Unis se trouverait désormais au « Sud ». Mais comment expliquer alors le rôle actif de la Turquie dans l’Otan ou les perspectives d’une nouvelle alliance indopacifique ? Sans compter que le champion désigné de la lutte contre l’impérialisme, qui se bat courageusement pour sa libération nationale et son intégrité territoriale, ne se trouve aujourd’hui ni en Amérique latine ni en Afrique, mais aux frontières de l’Europe.

Le défaut de l’expression de Sud global ne vient pas tant de son imprécision géographique que des renoncements politiques qu’elle autorise.

Ainsi, le défaut de l’expression de Sud global ne vient pas tant de son imprécision géographique que des renoncements politiques qu’elle autorise. Elle tend à figer les relations internationales, au moment où le monde est en plein bouleversement, et suggère une nouvelle partition du monde en blocs homogènes cimentés par des intérêts communs, quand la tendance est à la fragmentation. En Afrique de l’Ouest, où se succèdent des coups d’État, la réalité du sentiment anti-français interdirait de condamner les putschistes, écartant à bon compte les responsabilités postcoloniales de régimes corrompus. Au Brésil, le sentiment anti-américain expliquerait que le président Lula fasse si peu de cas de l’adhésion de son pays à la Cour pénale internationale (CPI), en assurant que Vladimir Poutine, pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour crime de guerre, serait le bienvenu au prochain sommet du G20 à Rio de Janeiro… Ailleurs dans le monde, l’idée que le soutien à l’Ukraine n’est pas acquis serait une raison suffisante pour ne plus essayer de l’obtenir.

La lucidité n’implique pas la lâcheté. Prêter trop de consistance à l’idée d’un Sud global uni par le rejet des valeurs dites occidentales (les droits de l’homme ? le droit international ?) serait faire bien peu de cas des populations qui luttent, en Iran, au Soudan et ailleurs, pour leurs libertés politiques. Gardons de cette expression ce qu’elle a de bon : la prise de conscience de la perte d’hégémonie européenne et américaine, et la nécessité de rééquilibrer le système multilatéral. Car nombre de défis auxquels nous sommes confrontés, des pandémies aux dérèglements climatiques, sont aujourd’hui planétaires et demandent en effet des solutions globales. Mais dans cette géographie qui se recompose, ne renonçons pas à notre vision du monde !

Esprit