Crédit : Canva
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Des institutions sensibles

Éditorial

La question de la dette aurait pu faire l’objet d’un débat démocratique, mais les institutions de l’adhésion et de la contestation citoyennes paraissent s’être épuisées. Pour qu’elles ne deviennent pas des astres morts, le lien qui nous unit à elles doit redevenir sensible.


Parmi les conséquences de la chute du gouvernement Bayrou début septembre, il y eut la dégradation de la note de la dette française, de AA à A+, par l’agence de notation Fitch. En justifiant sa décision par « la fragmentation et la polarisation croissante de la politique intérieure », l’agence américaine témoignait une fois de plus de l’interdépendance croissante entre le financement de l’État social et les marchés financiers, qui permet à ces derniers de prononcer des jugements de nature politique. Pourtant, cette dégradation n’a été que très peu commentée par la presse et la classe dirigeante françaises, à la différence de celle de 2012, quand la France avait perdu son AAA. Cette fois, les réactions ont suivi une partition bien rodée, entre celles, venues de la droite et des milieux économiques, fustigeant la gabegie française et promettant de redresser la situation, et celles, venues de la gauche et des milieux syndicaux et associatifs, dénonçant la mainmise de la raison néolibérale calculante sur notre vie politique.

Dans ce maelström, il est bien difficile de savoir où se situent les Français : majoritairement inquiets des conséquences de l’envolée de la dette sur leur vie quotidienne et l’avenir de leurs enfants, désireux de trouver des solutions justes pour y remédier, mais partagés sur ce que devrait être la traduction politique desdites solutions. Tout cela serait sain sur le plan démocratique, si un véritable débat sur les choix collectifs qui s’offrent au pays s’en trouvait nourri, à rebours de l’idée que nous n’aurions plus rien à décider, seulement à nous adapter aux exigences de l’économie. Mais l’immense lassitude des Français face à la vie politique a pris, depuis la dissolution de juin 2024, un tour de plus en plus dur, jusqu’à se muer en refus. La popularité historiquement basse de Sébastien Lecornu, et ce dès sa nomination, en est un symptôme parmi d’autres. Les marchés financiers ne sont pas les seuls à ne plus accorder leur crédit à la classe politique française. Le théâtre des formes démocratiques, vidées de leur substance, est singulièrement dévalué aux yeux des citoyens.

Comment une société peut-elle fonctionner quand ses institutions ne sont plus crédibles ? Quand les mécanismes de l’adhésion, mais aussi ceux de la contestation, paraissent s’être épuisés ? Car à la non-adhésion de plus en plus manifeste des citoyens à la vie politique correspond une transformation significative des moyens par lesquels ils expriment leur mécontentement, que le mouvement social traditionnel peine à prendre en charge. Des Gilets jaunes à Bloquons tout !, l’expression de la colère sociale se laisse de moins en moins traduire politiquement, accélérant encore la perte de substance démocratique des institutions. Or ce reflux de l’énergie civique hors du cadre politique a de quoi inquiéter : le risque qu’une volonté autoritaire ne l’investisse n’en est que plus élevé.

À quoi, dès lors, est-il encore possible d’adhérer ? Cette question, Michel de Certeau, dont 2025 a marqué le centenaire de la naissance, l’avait posée avec une grande prescience. Dès les années 1960, il avait identifié un mouvement d’exode au cœur des institutions, telles que les partis, l’Église ou l’Université. Alors que Mai 68 ressemblait à un paroxysme de la contestation, il diagnostiquait au contraire l’entrée dans une société de la défiance, dans laquelle toutes « les confiances s’effritent. Violemment ou sans bruit1  ». Dans une société où de plus en plus d’hommes et de femmes sont comme des « émigrés », Michel de Certeau identifiait déjà l’impérieux travail de refondation des autorités discréditées. Pour cela, il invitait à prêter attention aux « révolutions du “croyable” », à l’élaboration souterraine de nouvelles adhésions, par lesquelles les individus continuent de donner un sens à leur existence individuelle et collective. Le foisonnement des pensées écologiques, qui travaillent nos sociétés jusqu’à faire émerger de nouvelles conceptions de la politique, de la justice ou du savoir scientifique, est certainement l’une de ces révolutions. Mais cela ne signifie pas que le travail de refondation auquel appelait Michel de Certeau ne concerne plus les institutions existantes : ces dernières ne sont pas condamnées à se transformer en astres morts.

Les institutions existantes ne sont pas condamnées à se transformer en astres morts.

Ce mois d’octobre marque les 80 ans de deux institutions majeures. L’une, française, la Sécurité sociale, créée par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 ; l’autre, internationale, les Nations unies, dont la charte fondatrice est entrée en vigueur le 24 octobre 1945. Toutes deux paraissent dangereusement affaiblies, contestées dans leurs fondements au point qu’elles semblent parfois menacées d’obsolescence. Pourtant, il serait faux de dire que les citoyens n’en reconnaîtraient plus la valeur. Leur existence continue d’avoir un effet concret sur la vie des gens et les promesses dont elles sont porteuses restent au cœur de nombreuses mobilisations à travers le monde. Mais elles ont besoin d’être refondées pour que se manifeste, au quotidien, leur importance dans l’espace civique. Pour que, dans le cadre qu’elles offrent, des débats soient posés, des choix discutés. C’est ce travail politique qui fait défaut aujourd’hui. Il ne relève pas de l’évaluation, mais de la réouverture d’un horizon de sens sur lequel plusieurs conceptions du bien commun peuvent être projetées et débattues, pour rendre de nouveau sensible le lien qui nous unit à nos institutions.

Esprit

  • 1. Michel de Certeau, « Les révolutions du “croyable” » [1969], La Culture au pluriel, éd. Luce Giard, Paris, Seuil, 1993, p. 19. Voir à ce sujet le dossier d’Esprit consacré à Michel de Certeau, coordonné par Guillaume Le Blanc, « L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau », janvier-février 2022.