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Photo : Dennis Kummer - Paris vu du ciel
Photo : Dennis Kummer - Paris vu du ciel
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Demain, la ville

Pour qui fait-on la ville aujourd’hui ? À l’heure des partenariats public-privé, du désengagement de l’État dans la vie de la Cité et d’une orientation managériale des affaires politiques du pays, ce qu’on observe est inquiétant. Partout, les villes sont fracturées : selon des critères économiques, selon des orientations idéologiques et selon la couleur de peau. C’est ici une ville qui se privatise et là se disjoint ; qui ici ­s’embourgeoise et là périclite ; se touristise ici mais là se meurt. Dans cette nouvelle configuration territoriale, trois pôles urbains se constituent : les centres historiques des métropoles habités par les catégories sociales supérieures ; les quartiers régulés par les activités économiques, que la langue néolibérale appelle «  pôles de compétitivité  » ; et les territoires de la relégation, enfin, qui abritent ­l’underclass. Quant aux villes françaises les plus riches (Paris et Lyon principalement, mais ce processus se poursuivra à moyen terme à Lille, Nantes, Toulouse ou Bordeaux), elles sont quasiment aux mains de trois acteurs qui en organisent désormais l’espace public : les promoteurs immobiliers, les banquiers et les investisseurs économiques.

Ceux qui imaginaient que le développement du Grand Paris allait démocratiser le territoire francilien ont fait preuve de naïveté.

Dans ce contexte de régression démocratique, que reste-t-il de la ville publique ? Elle est de moins en moins cet endroit singulier auquel se raccorde l’espace public, ce lieu du politique, en écho à la définition que lui a donné le philosophe allemand Jürgen Habermas. Considérons un instant le projet urbain le plus important actuellement en Europe occidentale : le Grand Paris. Sa portée est exceptionnelle car il met en scène une nouvelle cartographie de l’Île-de-France, quand bien même il traversera avant tout quatre départements : Paris, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et les Hauts-de-Seine. Ce Grand Paris en construction aura un impact sur tous les pans de la vie urbaine : les transports, à travers les lignes du Grand Paris Express ; l’habitat, étant entendu que les nouvelles stations de métro vont amorcer un boom immobilier autour des gares concernées, ces nouveaux quartiers constituant de nouveaux lieux de vie avec leurs propres services publics (écoles, crèches, administrations communales et départementales) et une nouvelle offre commerciale ; l’emploi, car les pôles économiques seront reconfigurés à l’aune de ces nouveaux micro-territoires ; la sociologie francilienne enfin, si l’on se fie à ce qu’on a pu observer de processus d’aménagement similaires à New York et à Londres, qui ont donné lieu à des mutations sociales significatives, cet urbanisme qui valorise une sélectivité socio-spatiale ciblant les classes moyennes supérieures ou aisées. Au regard des premiers programmes immobiliers engagés, on constate qu’ils privilégient d’abord les catégories les plus rentables aux yeux des producteurs de la chaîne du logement. Quand on regarde en outre ce qui se joue depuis son lancement et les projets urbains activés autour des soixante-huit futures gares du Grand Paris Express – pour l’heure il s’agit principalement des prolongements des lignes de métro 11 et 14 –, ce réseau métropolitain qui devrait s’appuyer sur quatre nouvelles lignes (15 à 18), il apparaît que le séparatisme social qui organise l’espace parisien ne ferait que s’amplifier. Ceux qui imaginaient que le développement du Grand Paris allait démocratiser le territoire francilien, répartissant par exemple les richesses entre l’opulent Ouest et le Nord-Est démuni, ont fait preuve de naïveté.

Autre motif d’inquiétude, l’évolution des quartiers de la politique de la ville soumis aux plis du Grand Paris, tant il est évident que ce dernier, conduit avec ce dessein marchand, ne permettra pas de réguler les tensions sociales et les fractures urbaines qui ont ségrégué Paris et sa première couronne populaire. Au moment où les contrats de ville nouvelle génération sont à mi-parcours de leur programmation et où 30 % des gares du Grand Paris vont se développer en Seine-Saint-Denis, le projet pourrait même marginaliser un certain nombre de quartiers de la politique de la ville, comme ce fut le cas en 1964 lors du redécoupage administratif de Paris et son agglomération, la Seine-Saint-Denis s’étant retrouvée isolée dans la nouvelle aire urbaine alors créée. Le projet interminable d’extension de la ligne de tramway T4 pour désenclaver Clichy-sous-Bois et Montfermeil, retardé de plusieurs années par les oppositions qu’il a suscitées dans deux communes pavillonnaires (Livry-Gargan et Pavillons-sous-Bois), alors même qu’il figurait dans le Schéma directeur de la région Île-de-France de 2008, a montré combien la solidarité territoriale est ébranlée. Après Marseille, la métropole du Grand Paris pourrait devenir la deuxième métropole à produire une «  banlieue  » interne. Or repenser la place des quartiers de la politique de la ville dans ce nouvel environnement sociopolitique suppose aussi de porter le débat sur un autre plan que celui de l’architecture de la métropolisation : qu’en sera-t-il de la solidarité entre villes riches et villes pauvres de ce nouvel ensemble ?

Le pire – la mort de la ville publique – n’est heureusement pas certain. Du 29 mai au 7 juin 2018, une exposition­débats est organisée à la mairie du deuxième arrondissement de Paris, «  Demain, la ville  », pour montrer que les conditions de production actuelle de la ville, écrasée par la dimension économique et les intérêts commerciaux, ne sont pas une fatalité. Il existe des alternatives à la ville financiarisée, qui seront explorées dans trois débats consacrés aux enjeux politiques (Il faut défendre la ville publique !), de vivre-ensemble (Mixité sociale : comment passer d’une formule vide à sa réelle concrétisation ?) et de transition écologique (Qu’est-ce qu’une ville écologique ?).

Il faut s’interroger sur ce qui fait aujourd’hui société dans nos villes. On observe ici et là des signes encourageants venus de collectifs citoyens qui refusent d’abdiquer malgré ce contexte politique dégradé. Techniciens de la ville (architectes, urbanistes, paysagistes), militants associatifs des villes riches et des communes pauvres, intellectuels engagés venus des sciences sociales (sociologues, anthropologues, historiens, psychologues,  etc.), habitants d’un quartier ou d’un arrondissement : les mobilisations qui montent en puissance prennent des formes diverses. Mais tous ces défenseurs de la ville publique réfléchissent aux conditions d’un vivre-ensemble défini joliment, dans les mots de la géographe canadienne Anne Gilbert, comme «  le lien politique qui lie les citoyens par-delà leurs différences  ». Mis bout à bout, ces mouvements révèlent la vitalité d’un projet de société «  citoyen  » – dans son sens originel, l’individu qui agit dans la Cité – car ce qui est issu des rencontres, des échanges et des débats qui les animent, c’est le désir violent de faire de la ville un bien commun.

Hacène Belmessous

Chercheur indépendant, il a récemment publié Les laboratoires de la haine (Demopolis, 2019).

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