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L'axe Riyad-Abou Dhabi

septembre 2017

#Divers

Depuis le 5 juin 2017, un ensemble formé de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis (Eau), du Bahreïn et de l’Égypte a engagé un bras de fer avec le Qatar2. À cette date, ces quatre pays ont rompu leurs relations diplomatiques avec l’émirat, qu’ils accusent de soutenir le terrorisme et de participer à diverses entreprises de déstabilisation aux côtés de l’Iran. Plus encore, Riyad, Abou Dhabi et Manama ont fermé leur espace aérien et maritime ainsi que la seule frontière terrestre qui relie le Qatar au royaume saoudien.

C’est en réalité la politique étrangère du Qatar qui est en cause et notamment le soutien de Doha aux courants des Frères musulmans, qui se sont imposés ou menaçaient de le faire lors de la vague des « printemps arabes » déclenchée au début de la décennie 2010. Pour Riyad cependant, les griefs remontent à 1996, lorsque le cheikh Hamad Bin Khalifa al Thâni succède à son père, un proche allié des Saoudiens, après l’avoir évincé le 25 juin 1995. Il inaugure alors une diplomatie énergique avec son outil médiatique, la chaîne satellitaire al-Jazeera, qui mettra en scène des opposants de tous bords de tous les pays arabes, à l’exception notable du Qatar, s’aliénant ainsi les capitales arabes, et, en premier lieu, Riyad.

C’est pourtant le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammed Bin Zayed al Nahyan, l’homme fort de la fédération des Eau, dont l’aversion pour les dirigeants qataris et les Frères musulmans est notoire, qui est à l’origine de la virulente campagne médiatique anti-qatarie. Il aurait orchestré de concert avec son influent ambassadeur à Washington, Youssef al Oteiba, un piratage de sites officiels qataris, dénaturant les propos du jeune émir Tamîm (qui a succédé à son père en juin 2013) et déclenchant la crise du 5 juin 20173. Pourquoi cette crise, qui oppose essentiellement des pays membres d’un même pacte régional, le Conseil de coopération du Golfe (Ccg)4, à l’exception de l’Égypte, a-t-elle pris une tournure aussi critique ?

Elle n’est pourtant que le prolongement de la crise diplomatique qui avait déjà opposé ces mêmes pays du Ccg en 2014 : ils avaient alors rappelé leurs ambassadeurs de Doha, entre les 5 mars et 16 novembre 2014, en raison des positions hostiles prises par Doha lors de la répression menée contre les Frères musulmans par le président égyptien al Sissi.

Doha doit rentrer dans le rang

L’objectif de Riyad et d’Abou Dhabi, à la tête du durcissement régional à l’encontre du régime iranien et des courants islamistes, de concert avec le président Trump, est de faire de cette crise un exemple afin de contraindre Doha à infléchir sa politique étrangère. Abou Dhabi et Riyad profitent de cette convergence de vues pour astreindre définitivement Doha à se conformer à l’accord de Riyad de 2013, signé par l’ensemble des membres du Ccg, qui a été suivi de mesures d’application déclinées en 2014 lors de la crise diplomatique temporaire avec le Qatar5.

Le pacte régional du Ccg est coutumier des tensions récurrentes (contentieux frontaliers, rivalités inter-dynastiques, divergences sur les menaces et l’approche sécuritaire régionale), mais un tel niveau de confrontation entre États membres n’avait jamais été atteint. La tradition voulait que les rivalités et tensions inter-dynastiques se règlent « en famille ». La dimension médiatique internationale de cette crise marque la fin de l’approche régionale qui dominait jusque-là. Elle est révélatrice des changements entrepris par une nouvelle génération : les émirs du Qatar, père et fils, le prince héritier d’Abou Dhabi, lui-même mentor du nouvel héritier en titre saoudien, Mohammed Bin Salman, qui a évincé son cousin de sa fonction de prince héritier, pour le remplacer le 21 juin 2017. Cette approche fracassante rompt avec la culture du compromis privilégiée par l’ancienne génération incarnée par le roi Salman d’Arabie saoudite, l’émir Sabah al Ahmad du Koweït et le sultan Qabous d’Oman. La guerre médiatique mise en place par Abou Dhabi et soutenue par Riyad, à laquelle Doha a répondu avec les mêmes techniques de désinformation, est inédite dans l’histoire du Ccg.

Cette nouvelle génération a su jouer des divisions d’une administration américaine prise en tenaille entre son courant favorable à l’Arabie saoudite et aux Émirats, représenté par le clan présidentiel (le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, en tête) et les partisans de l’apaisement et d’une solution rapidement négociée avec le Qatar, comme les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, Rex Tillerson et James Mattis.

Une désescalade orchestrée

La réunion du Caire, le 5 juillet 2017, a reformulé en six points plus généraux6 les treize mesures listées au début de la crise, qui ne pouvaient qu’être refusées par Doha tant les exigences – fermer al-Jazeera, la base militaire turque au Qatar, ou réduire la représentation diplomatique en Iran – attentaient à la souveraineté du Qatar. Les points soulevés au Caire rejoignent les mesures figurant dans le mémorandum signé entre le Qatar et les États-Unis lors de la visite de Rex Tillerson à Doha le 10 juillet, visant à engager plus strictement l’émirat à combattre le terrorisme sous toutes ses formes. Tout indique que cette double initiative recueille déjà les fruits de la désescalade7, les six points formulés par les quatre pays au Caire concordant tous avec l’accord que le Qatar s’est engagé à appliquer sous le contrôle de Washington, en conformité avec l’accord de Riyad de 2013 et avec l’engagement pris lors du sommet arabo-islamique et américain, les 20 et 21 mai 2017, à l’occasion de la visite du président Trump à Riyad.

Le Qatar a certes gagné la bataille de la communication, le blocus ayant été jugé contre-productif par la communauté internationale car il favorisait la crédibilité régionale de l’Iran au détriment d’un Ccg menacé d’éclatement8. Cependant, l’avantage politique que tirent Saoudiens et Émiriens sur cette crise est indéniable. Elle consacre un tournant vers une politique d’opposition intransigeante à l’expansionnisme iranien dans la région et aux courants islamistes de tous bords (violents ou non), soutenue par Washington.

Si l’approche régionale sécuritaire dure portée par le couple saoudo-émirien l’a emporté à court terme, ce sont les acteurs de la médiation, dont le Koweït et plus encore Oman9, qui sont aussi les pièces maîtresses de la stratégie américaine envers Téhéran, sommé par Washington de réduire son influence politico-militaire dans la région.

  • 1.

    Chercheur/enseignant à l’Irsem, Paris, spécialiste des monarchies de la péninsule Arabique.

  • 2.

    Fatiha Dazi-Héni, « La diabolisation du Qatar sonne-t-elle le glas du Conseil de coopération du Golfe ? », en ligne : www.theconversation.com, 8 juin 2017. Voir aussi du même auteur, « Drôle de guerre dans le Golfe », Le Monde diplomatique, no 760, juillet 2017.

  • 3.

    Karen De Young et Ellen Nakashima, “Uae Orchestrated Hacking of Qatari Government Sites, Sparking Regional Upheaval, According to Us Intelligence Officials”, en ligne :www.washingtonpost.com, 16 juillet 2017.

  • 4.

    Le Ccg comprend les six monarchies de la péninsule Arabique : Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis – fédération de sept émirats dont les plus importants sont Abou Dhabi et Dubaï –, Koweït, Oman et Qatar. Sa création remonte au sommet d’Abou Dhabi, le 25 mai 1981.

  • 5.

    Textes confidentiels révélés à l’occasion de cette crise.

  • 6.

    Tom Lippman, “Qatar Should Commit to Six Principles”, en ligne : www.bh/portal/en/news792679, 5 juillet 2017.

  • 7.

    Hassan Hassan, “Doha Must Negotiate its Way Back Into the Fold or Face Years of Isolation”, en ligne : www.thenational.ae, 19 juillet 2017.

  • 8.

    Taïmur Khan, “The Gcc Was Born Amid Turmoil. Will it Fade Away in the Same Way?”, en ligne : www.thenational.ae, 5 juillet 2017.

  • 9.

    Georgio Cafiero, “Trump Administration Looks to Oman for Help Navigating Middle East”, en ligne : www.al-monitor.com, 23 juillet 2017.

Fatiha Dazi-Héni

Politologue spécialiste de la péninsule arabique, Fatiha Dazi-Héni est maître de conférences à Sciences Po. Elle est l'auteure de L'Arabie Saoudite en 100 questions (Talliandier, 2018) et Monarchies et sociétés d'Arabie : le temps des confrontations (Presses de Sciences Po, 2006).

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