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La métropolitisation honteuse (entretien)

mars/avril 2011

#Divers

Président de la communauté urbaine de Bordeaux et l’un des initiateurs du club « Les Métropolitaines », Vincent Feltesse relève un paradoxe. Des pratiques « métropolitaines », indissociables de mobilités (qui ne se réduisent pas aux seuls transports), sont à l’origine de reconfigurations territoriales. Mais la classe politique résiste à l’idée de leur donner une représentation effective. Est-il possible d’en sortir ?

Esprit – Vincent Feltesse, vous êtes maire de Blanquefort, président de la communauté urbaine de Bordeaux (Cub) et président de la Fédération nationale des agences d’urbanisme. Vous avez pris récemment avec d’autres personnalités issues de milieux professionnels très divers l’initiative de fonder un club baptisé « Les métropolitaines1  ». Que signifie cette décision de la part d’un élu qui dirige une grosse communauté urbaine ? À vos yeux, commence-t-on à prendre conscience de l’insuffisance de la culture urbaine dans notre pays ? Ou bien au contraire, le décalage a-t-il tendance à se creuser en France entre la réalité, c’est-à-dire les pratiques quotidiennes des habitants des espaces métropolitains, et les modes de représentation des territoires ?

Vincent Feltesse – Plus que le terme de club, c’est le mot de collectif que j’utiliserais pour désigner les métropolitaines, parce qu’il fait mieux ressortir la dimension active et militante de cette initiative. Les motivations qui ont donné naissance à ce collectif sont de plusieurs ordres. Il y a d’abord la volonté de réagir au prisme de plus en plus gestionnaire des élus, et singulièrement des élus locaux dont je fais partie. Cette approche gestionnaire et technique est indispensable, surtout en période de pénurie financière. Elle est aussi trop réductrice.

Il y a ensuite le désir de remédier à ce cloisonnement typiquement français qui isole aujourd’hui les acteurs de la ville les uns des autres. Il y a beaucoup de production intellectuelle, mais finalement assez peu de lieux d’intégration. C’est pourquoi nous avons voulu réunir des intellectuels, mais aussi des praticiens, des politiques, des représentants des services, avec le souci de nous ouvrir vers l’international. Enfin, nous sommes animés par un certain militantisme métropolitain.

Notre analyse de base, c’est que la métropolisation – qui ne se confond pas avec la mondialisation – est là et bien là. De fait, les pratiques du quotidien sont métropolitaines. On dort quelque part, on travaille ailleurs, on amène ses enfants faire du sport ailleurs, on va faire ses courses le week-end encore ailleurs… Pour les habitants, surtout des périphéries, les pratiques métropolitaines sont omniprésentes. Il existe une sorte de citoyenneté métropolitaine du quotidien. Mais la représentation de ce phénomène n’existe pas vraiment. Ni politiquement, puisque l’échelon communal reste nettement prépondérant. Ni médiatiquement, puisque finalement, quand les médias abordent la ville, ils traitent soit des grandes tendances nationales, soit de l’hyperlocal (ce qui s’est passé dans tel ou tel quartier, telle ou telle réalisation architecturale). Ni scientifiquement, parce que les recherches sur la métropolisation se font en ordre dispersé et peinent à toucher un plus large public que celui des initiés.

Mon hypothèse pour expliquer la faible représentation du fait métropolitain, c’est le rapport particulier de la France au fait urbain. Nous sommes un pays à faible culture urbaine et nous sommes très attachés à l’image d’une France ancrée dans ses terres, même si elle ne correspond plus vraiment à la réalité. Cette sorte de surmoi rural fait qu’aujourd’hui la métropolisation, qui s’accomplit de fait en France, reste une « métropolisation honteuse » qu’on se refuse trop souvent à regarder en face.

De même qu’on a une faible culture urbaine, on a un problème de langage pour désigner ces territoires, ces nouvelles entités urbaines qui débordent les frontières de la ville. Pourquoi parler de « métropole »? Le terme est-il bien adapté pour décrire cette nouvelle réalité urbaine ? On sait que c’est un terme qui gêne certains, parce que d’une certaine manière c’est déjà un mot ancien : on parlait autrefois des métropoles industrielles, puis il y a eu les « métropoles d’équilibre » de la Datar… Ce mot marque-t-il suffisamment bien le passage à une nouvelle séquence historique de l’urbain ?

Le terme de « métropole » est ambigu. Spontanément pour les citoyens – et ce sont eux qui m’intéressent puisque je suis un élu – l’existence de la métropole ne va pas de soi. J’ai été marqué par le fait que lorsque le Comité pour la réforme des collectivités locales présidé par Édouard Balladur a rendu son rapport en mars 2009, toutes les communes périphériques de la communauté urbaine de Bordeaux ont délibéré pour dire non à la métropole ! Le mot « métropole » fait peur, au même titre que celui de « mondialisation » qu’on lui accole d’ailleurs souvent. Pourtant, la thématique métropolitaine n’est pas nouvelle en France. Sans remonter au xixe siècle, dans les années 1960 la Datar lance l’idée des « métropoles d’équilibre », censées contrebalancer le poids écrasant de Paris. À cette époque, la pensée de l’aménagement du territoire est encore très marquée par l’ouvrage que publie en 1947 l’ex-maurassien Jean-François Gravier, Paris et le désert français.

Il y a aussi les communautés urbaines, comme celle que vous dirigez, qui sont créées en 1966…

Absolument. Si l’on remonte encore un peu plus dans le temps, il y a d’abord la bascule démographique qui s’opère au début des années 1930 : c’est seulement en 1932 que la population urbaine dépasse la population rurale. Il y a ensuite, comme l’explique bien quelqu’un comme Pierre Veltz, une accélération du phénomène après guerre, avec la période de reconstruction entre 1945 et 1955, puis l’urbanisation galopante des Trente Glorieuses. Dans les années 1960, qui correspondent aussi à une sorte de gaullisme triomphant, la France regagne un rang mondial. Au-delà du lancement des grands projets industriels, il y a ce credo de l’État centralisé et de son bras armé, le ministère de l’Équipement : le progrès et la modernité passent par l’urbain. La ville est alors porteuse d’un espoir, elle est synonyme de modernité.

Plus de quarante ans après, les choses ne sont plus aussi évidentes. On a bien conscience qu’avec l’articulation entre métropolisation et mondialisation, la ville est plus que jamais le lieu où les choses se passeront à l’avenir… En même temps, la ville est aussi devenue le lieu apparent des ségrégations les plus fortes, d’où les réticences de la population et d’une partie des élus face à la métropolisation. Le mot progrès n’est plus naturellement porteur d’espoir. Il en est de même pour ceux de métropole, ville…

De la rénovation urbaine à la dynamique métropolitaine

Revenons plus précisément sur le cas de l’agglomération bordelaise. De manière très empirique, que signifie aujourd’hui pour un Bordelais, pour quelqu’un de Bègles ou de Blanquefort, d’appartenir à la communauté urbaine de Bordeaux ? En somme, qu’est-ce que la communauté urbaine pour ses habitants : un simple échelon supplémentaire, ou bien véritablement une autre manière d’appréhender le territoire ?

Sans doute un mélange des deux. À Bordeaux, on utilise volontiers le terme d’« assemblage » bordelais, tout comme on dit qu’on « assemble » le vin par un savant mélange des différents cépages… Là encore, il peut être utile de prendre un peu de recul historique. La communauté urbaine de Bordeaux est créée par la loi de 1966 pour gérer quelques grands services publics urbains. On a du mal à s’en souvenir aujourd’hui, mais dans les années 1960, Bordeaux était encore confronté à d’importants problèmes de salubrité publique. Il faut revoir les images du quartier de Mériadeck d’avant la reconstruction, se souvenir des inondations en centre-ville dans les années 1970 et au début des années 1980. Dans ce contexte, la communauté urbaine a donc d’abord été la force de frappe technique des ingénieurs pour régler ces problèmes urbains.

La deuxième étape, c’est celle du déclin de Bordeaux, des années 1980 au milieu des années 1990 : un Chaban vieillissant qui « achète » la paix politique en acceptant que les communes périphériques profitent davantage de la Cub que la ville-centre, Bordeaux qui voit en son cœur son port péricliter du fait du progrès, de la décolonisation, des chocs pétroliers…

L’arrivée d’Alain Juppé à la tête de la ville et de la communauté urbaine en 1995 marque un tournant. Il s’approprie rapidement et intelligemment plusieurs projets restés en germe sous Chaban. C’est le cas par exemple du réaménagement des quais, préfiguré par le projet « Bordeaux, les deux rives » qu’avait présenté l’architecte Dominique Perrault en 1994. Il fait aussi quelques paris audacieux, qu’il met en œuvre avec une certaine brutalité éclairée, en acceptant d’affronter le courroux de la bourgeoisie bordelaise. C’est ainsi qu’il fait tout de suite le choix du tramway. Quelques mois avant, Chaban avait été désavoué par sa propre majorité sur son projet de métro. L’action de l’association Trans’Cub a porté ses fruits. La création simultanée de trois lignes de tram est donc très vite décidée, tout comme la requalification des espaces publics et une opération de renouvellement urbain sur la rive droite. C’est là que se concentrent des communes populaires qui accueillent entre 50% et 75% d’habitat social. La première ligne de tram est livrée en décembre 2003. Au final, un réseau de plus de 40 kilomètres est mis en place. Il dessert environ un tiers des communes de l’agglomération, alors que le projet de métro était strictement bordelais.

Le tram constitue alors un puissant outil d’agglomération, avec un brassage social qui n’est pas neutre, puisque le réseau couvre les quartiers d’habitats sociaux sur la rive droite ainsi que le quartier populaire de Bacalan sur la rive gauche. Des milliers de personnes le prennent chaque jour. Pour la première fois, l’agglomération est donnée à voir de manière collective. C’est l’émergence d’une conscience d’agglomération grâce à des aménagements urbains d’envergure métropolitaine.

Quand j’accède à la tête de la Cub en 2007, je préside déjà l’Agence d’urbanisme de Bordeaux depuis plusieurs années. J’ai donc une vision assez large de l’agglomération, en ayant la conviction que nous sommes parvenus à un moment charnière dans notre effort de renouveau : le moment est venu de passer d’un projet urbain – celui qu’a mis en œuvre Alain Juppé – à un projet métropolitain. Rapidement, nous engageons l’agglomération dans une vaste démarche participative et prospective, baptisée « Bordeaux métropole 3.0 » pour que les acteurs de la métropole se saisissent de la question de leur avenir commun. Parallèlement, un nouvel ensemble de projets structurants voit le jour, avec la décision de construire deux nouveaux franchissements sur la Garonne, l’opération d’intérêt national Euratlantique qui prépare l’arrivée de la ligne à grande vitesse et transformera bientôt Bordeaux en carrefour du Sud-Ouest européen, la participation au plan campus ou encore 30 kilomètres supplémentaires de tramway ou de tram-train. Enfin, pour faire face à la croissance démographique, répondre à la forte demande de logements et lutter contre l’étalement urbain, je lance un programme d’habitat novateur et d’échelle métropolitaine visant à la construction rapide de 50 000 nouveaux logements, situés le long des axes de transports en commun et destinés à toutes les catégories de ménages.

J’essaie donc de transformer l’institution communautaire en un outil collectif de construction de la métropole. Les acteurs intègrent qu’il faut maintenant penser et agir à une échelle différente. Le contexte global se prête à cette « conversion » métropolitaine : il y a eu les projets menés par quelques métropoles précurseurs comme Lyon, ou encore Barcelone ou Bilbao ; il y a eu aussi l’effet déclencheur des propositions du rapport Balladur sur les métropoles que j’évoquais tout à l’heure, et enfin la consultation sur le Grand Paris. Tout ceci fait que les conditions sont aujourd’hui réunies pour que la métropole comme horizon commun soit acceptée. Il reste en revanche à bien définir ce qu’est une métropole à la bordelaise.

La dynamique métropolitaine, c’est du projet, ce sont des problèmes de gouvernance, mais c’est aussi un problème d’imaginaire, au sens où il s’agit d’essayer de doter ces nouvelles configurations urbaines d’un imaginaire commun. Vous venez d’évoquer la démarche « Bordeaux métropole 3.0 ». Plus généralement, comment vous y prenez-vous pour « traquer » l’imaginaire de l’ensemble métropolitain que vous dirigez et comment travaillez-vous à constituer cette identité encore en devenir ?

Notre conseil de développement, le « C2D », joue un rôle très important dans cette affaire. Institué par la loi Voynet, il est longtemps présidé par le président de la Cub, et ne comprend qu’un nombre limité de membres. Ils sont souvent là en remerciement des services qu’ils ont rendus à l’agglomération. Très vite, nous décidons de changer assez radicalement les choses. Prenant exemple sur le conseil de Lyon, nous augmentons considérablement le nombre de membres. La composition du conseil est également revue, de telle sorte que s’y mêlent aujourd’hui des profils très variés : des présidents d’association, de conseils de quartiers, des chercheurs, des professionnels, des représentants religieux aussi (tous les cultes sont représentés). Enfin, je nomme à la tête du C2D une philosophe, Fabienne Brugère, parce que je suis convaincu que la question métropolitaine s’incarne davantage dans la question du sens commun, que la philosophie peut poser, que dans une somme de projets.

Une fois le C2D installé, sa principale mission lui est fixée : « conscientiser » l’agglomération. Les deux premières saisines ont symboliquement porté l’une sur le mode d’élection des conseillers communautaires, et l’autre sur l’identité de la métropole. D’une manière générale, nous évitons de le saisir sur des thèmes trop techniques. Par exemple, le C2D va rendre au mois de mai prochain un avis sur la gestion des services publics. Mais il ne s’agira pas tant pour lui de se prononcer sur le mode de gestion (régie directe, délégation de service public, formule mixte…) que de réfléchir à ce que c’est qu’un service public métropolitain. De même, dans les initiatives qu’il prend, le C2D se donne plus volontiers des sujets qui l’éloignent de la compétence technicienne dans laquelle on a tendance à enfermer les institutions métropolitaines. C’est ainsi qu’il a créé des « cafés de la controverse » où des thèmes comme ceux de la fête ou de la « dictature du développement durable » ont été traités.

Enfin, nous essayons d’être exemplaires sur la concertation citoyenne, que ce soit quand il s’agit de décider d’un nouveau franchissement du fleuve ou de réexaminer les modalités de gestion de l’eau et de l’assainissement. Cette démocratie participative à large échelle participe de l’émergence de cette citoyenneté métropolitaine.

Comment avancent ces travaux sur l’identité métropolitaine dès lors qu’il faut respecter l’identité des communes ? Ces efforts de « conscientisation » de la métropole ne sont-ils pas vécus comme une tentative pour imposer une identité métropolitaine qui viendrait casser les infra-identités ? Ne vous heurtez-vous pas à de vives résistances ?

J’ai le souci constant d’articuler stratégie métropolitaine (les grands projets, le développement économique, la distribution du logement sur le territoire de l’agglomération) et respect des identités communales, et je dirais même des identités de quartiers. J’ai cette conscience métropolitaine, et en même temps, je suis maire de Blanquefort, commune de 16 000 habitants et avec un vrai substrat rural. La Cub passe par exemple des contrats de codéveloppement. Dans le cadre des grands objectifs métropolitains, ils listent tous les projets portés par les communes… Des conférences des communes se tiennent aussi plusieurs fois par an. Décentralisées, ouvertes à tous les élus et techniciens municipaux, elles sont à la fois un lieu d’intégration métropolitaine et de sensibilités communales.

Bordeaux est loin d’être une ville uniforme. C’est une métropole complexe, chargée d’histoire, où se mêlent des identités locales fortes, anciennes et différenciées. Comme toute grande ville, elle a été marquée par l’immigration. Immigration rurale, d’abord, liée au fait que Bordeaux est une ville à tradition universitaire : les gens du Limousin, de Poitou-Charentes, des autres départements d’Aquitaine sont longtemps venus chez nous pour faire leurs études. Immigration portugaise et espagnole, ensuite : les députés de la rive droite, Conchita Lacuey aujourd’hui, Pierre Garmendia avant elle, sont des enfants de réfugiés politiques espagnols qui ont fui le franquisme. Immigration maghrébine, dans le sillage de la décolonisation. Et plus récemment turque. Il y a donc un cosmopolitisme bordelais, loin de l’image souvent caricaturale véhiculée de Bordeaux, ville provinciale fermée, ville bourgeoise, ville de notables… Les grandes familles bordelaises restent une réalité, mais elles sont moins prépondérantes qu’avant. Et au final, peu d’habitants de cette ville peuvent se revendiquer aujourd’hui comme des Bordelais à part entière.

Le brassage est donc bien là. En définitive, la seule vraie coupure, à Bordeaux, c’est le fleuve, qui, jusqu’à présent, a davantage séparé qu’il n’a réuni. Dans cette conscience métropolitaine en devenir, il y a donc cette césure fondamentale qu’on doit supprimer : celle qui sépare la rive droite de la rive gauche. Cette césure est fort ancienne : le premier pont n’a été édifié qu’en 1816, sur ordre de Napoléon, et le second en 1967. À Bordeaux, pendant longtemps, il y a eu deux gares qui n’étaient pas reliées entre elles : la gare d’Orléans, rive droite, reliée à Paris, et la gare Saint-Jean, rive gauche, reliée à l’Espagne, au Sud-Ouest et au littoral. La question qui se pose encore plus à nous, si on veut faire corps, c’est donc de savoir comment on « fusionne » d’une certaine manière les deux rives, et ce malgré un fleuve large de près de 500 mètres. C’est dans ce but que, d’ici 2020, on va construire deux ponts supplémentaires. C’est une des raisons aujourd’hui pour lesquelles, symboliquement, l’opération d’intérêt national Euratlantique que j’évoquais tout à l’heure se déploie de part et d’autre des deux rives.

Faire métropole, c’est en somme faire en sorte que la Cub devienne un ensemble unique, ce qui n’était pas le cas avant. La géographie lâche du site sur lequel s’étend l’agglomération ne s’y prête pas d’emblée. Mais il y a à mon sens un élément très important qui peut nous y aider, c’est le fait que Bordeaux est une ville à horizon, une ville où l’on voit toujours le ciel et où les grands espaces sont présents. De la place de la Bourse, cœur et symbole de la ville de pierre assez monumentale, on voit les lointains coteaux de la rive droite. Il faut donc respecter les horizons, rapprocher les deux rives, trouver le substrat commun…

Bordeaux est assez connu pour ses pôles culturels, avec notamment le centre d’architecture Arc en rêve. Néanmoins, la ville n’a pas l’équivalent d’un musée Gehry comme à Bilbao. Quelle est votre stratégie en matière culturelle ? Poursuivez-vous, comme beaucoup de métropoles européennes aujourd’hui, une politique d’image ?

Du temps de Chaban, il y avait le triptyque : Capc (Centre d’art plastique contemporain), festival Sigma consacré aux avant-gardes, et bien sûr Arc en rêve. Mais Sigma a disparu depuis quelques années. Le Capc est devenu un musée d’art contemporain. Quant à Arc en rêve, l’idée est de le faire évoluer vers une fondation de la culture métropolitaine, car sur cette question de l’architecture et de l’urbanisme, on compte finalement assez peu de lieux conséquents à l’échelle nationale et même européenne. Toutefois, force est de reconnaître qu’une des difficultés qu’on a aujourd’hui à Bordeaux – et cela fait partie des quelques bagarres que j’ai avec Alain Juppé –, c’est bien cette question de la culture. Alain Juppé considère que la culture doit rester municipale. Je pense quant à moi que nous avons un déficit culturel métropolitain. Toutes les stratégies métropolitaines gagnantes ont fortement misé sur la culture. On a tous en tête Lille 2004, la biennale de Lyon, le Lieu unique et les folles journées de Nantes, ou encore le musée Guggenheim de Bilbao… Or, à Bordeaux, on a du mal à avoir un lieu culturel métropolitain, même si on a des événements comme Evento. Je pense que c’est là un des principaux enjeux de la décennie à venir pour notre agglomération. Il y a sans doute du côté de la ville-centre quelque chose comme la crainte d’une dépossession. Mais en même temps on voit bien que la force de frappe, y compris financière, est au niveau métropolitain. Conséquence, Alain Juppé va faire un centre culturel du vin. Alain Rousset, président du conseil régional d’Aquitaine, va créer un nouveau fonds régional d’art contemporain. De mon côté, j’ai permis l’installation d’une « Arena » sur la rive droite, qui nous permettra d’accueillir des grands spectacles. Ce sont, somme toute, trois projets de taille intermédiaire. Les acteurs politiques n’arrivent pas à se coordonner pour faire émerger quelque chose. On manque encore de cet indispensable marqueur culturel fort.

Relier le local et le national

Venons-en maintenant au Grand Paris, qui a de fait puissamment relancé le débat sur la question métropolitaine. Le Grand Paris est une décision de l’État, du président de la République. Comment, à Bordeaux, avez-vous vécu cette machinerie qui s’est mise en place ? A-t-on selon vous affaire à une recentration ?

Je crois qu’il faut distinguer trois étapes. Il y a d’abord Nicolas Sarkozy qui s’approprie cette expression, « Grand Paris », et la lance dans l’espace médiatique et politique. J’ai trouvé ça pertinent. Il y avait effectivement ce sujet, Paris ville-monde, qui était là depuis longtemps, mais dont les politiques ne s’étaient pas emparés. La deuxième étape est également plutôt réussie avec cette méthodologie innovante : une consultation internationale, des équipes pluralistes qui ont quasiment carte blanche.

Mais l’erreur est d’avoir cru que l’État pouvait avancer sur ce dossier sans les collectivités territoriales. Il y a quand même une limite à l’exercice, car l’État n’a pas toutes les compétences en termes d’aménagement et d’urbanisme. Ce parti pris a fait perdre beaucoup de temps, de sorte qu’aujourd’hui on est vraiment dans un creux. Si le Grand Paris se résumait au final à la question du transport collectif et au plateau de Saclay, ce serait très réducteur et décevant. Le paradoxe, c’est que ce projet qui s’étiole à l’échelle francilienne a tout de même donné un coup d’accélérateur à la métropolisation au niveau national. De nombreuses agglomérations se sont engagées dans des démarches prospectives pour s’inventer un avenir métropolitain : Lille 3000, Reims 2020, Nantes 2030 et bien sûr Bordeaux métropole 3.0. Il est presque frappant de constater que le dynamisme métropolitain se situe davantage en province que dans la capitale.

Vous êtes sensible à la question écologique et à son articulation avec le socialisme. Comment intégrez-vous dans votre réflexion et votre action politique tous les débats concernant l’urbain généralisé et ce que certains appellent le recul de la ruralité ?

Je suis attaché à l’écologie politique, parce que je pense qu’il y a une contradiction fondamentale entre la logique du développement durable et celle d’un capitalisme financiarisé. Je suis convaincu que le développement durable constitue le nouvel horizon politique pour la gauche, celui qui permet le mieux d’articuler l’individuel et le collectif, une fois constatées les apories de l’État-providence.

Quant à la question de la ruralité, elle est pour moi indissociable de la question de la métropolisation. Ou bien l’on arrive à organiser la métropolisation de sorte qu’un rapport harmonieux entre l’urbain et le rural puisse advenir. Ou bien on laisse se faire la « métropole franchisée » dont parle David Mangin, et l’urbain s’étendra inexorablement, aboutissant à un mitage destructeur des espaces ruraux.

À l’échelle métropolitaine, il y a eu un peu partout une prise de conscience. On a cessé de considérer les espaces naturels présents dans les agglomérations comme de simples réserves foncières pour l’extension et la densification des villes. Selon les endroits, cette bascule est plus ou moins récente, plus ou moins intense. À Bordeaux, dans le cadre du Schéma de cohérence territoriale (SCoT), un des principes de base que nous avons posés, c’est le passage de 750 000 à 1 million d’habitants, soit un tiers de population en plus, combiné à la préservation des 50% d’espaces naturels et agricoles qui composent notre territoire. Cet effort conséquent pour densifier l’agglomération sans augmenter son emprise foncière impose de faire la ville différemment. Ces 50% sont pour nous très importants. Ce ne sont pas juste des espaces vides – même s’il faut aussi en ville, comme l’explique bien Gilles Clément, des espaces où il ne se passe rien. Dans notre esprit, ce sont d’abord des espaces naturels à vocation sociale, qui doivent être autant que possible mis à la disposition de la population. Ce sont aussi des espaces où l’agriculture périurbaine doit être préservée. Mais il n’y a pas là une grande originalité de notre part : aujourd’hui, toutes les communautés urbaines contractualisent avec les chambres d’agriculture pour essayer de faire revenir sur leur territoire un bout d’activité agricole. On voit ça aussi à New York…

La question des espaces urbains, c’est aussi la question des friches, qui renvoie à la présence en France de véritables États dans l’État : le portuaire, la Sncf, l’Onf… Un espace métropolitain, c’est aussi des friches portuaires, ferroviaires : comment intervenir sur ces espaces dont vous n’avez pas la maîtrise ?

La question que vous posez est celle de l’extraterritorialité métropolitaine. Il y a effectivement dans les agglomérations d’aujourd’hui des zones en quelque sorte « hors droit » métropolitain, et qui appartiennent à des structures très fortes. On a progressé intellectuellement sur certaines choses. Pendant longtemps, ces lieux, c’était de l’invisible métropolitain : ils étaient sous nos yeux, mais on ne les voyait pas. Grâce aux architectes (je pense par exemple à Bernard Reichen, Alexandre Chemetoff, Patrick Bouchain), nous avons découvert qu’on pouvait faire quelque chose de ces endroits où l’on pensait que rien ne pouvait se produire. Mais ces zones d’extraterritorialité métropolitaine ne se composent pas uniquement de friches. Je pense par exemple que l’une des grandes responsabilités que nous avons aujourd’hui concerne les universités et les campus.

Beaucoup d’argent public va être mis sur ces territoires, et si on ne saisit pas cette occasion pour les remettre dans la métropolisation, cette dépense pourrait avoir une efficacité bridée. À Bordeaux, par exemple, le campus s’étend sur une vaste zone d’environ 300 hectares. Cette zone est à l’intérieur de la rocade qui enserre l’agglomération bordelaise, elle est desservie par le tram, mais elle est extrêmement lâche. Il est absurde que ce terrain ne soit pas raccroché à la ville. Au moment où ces centaines de millions d’euros vont être mis sur l’université, il faut un droit de regard urbain sur l’insertion de l’université dans le tissu et la vie de la ville. Si vous regardez l’université McGill à Montréal, ou le campus de Nyu à New York, vous avez là des universités ouvertes, des campus intégrés à la ville. À Bordeaux, il y a 70 000 étudiants, dont beaucoup viennent de l’étranger, et qui souvent vivent un peu à part. Le milieu étudiant et universitaire pourrait mieux irriguer la ville.

Et sur les autres zones : forêts, zones ferroviaires, port ?

Il arrive effectivement qu’on se retrouve aux prises avec Réseau ferré de France (Rff). Mais c’est aussi parce que toutes ces institutions sont financièrement en crise que leur patrimoine devient quelque chose d’important. Si l’on prend l’activité du Grand Port de Bordeaux, la gestion du patrimoine portuaire est finalement aussi importante, voire plus importante que la gestion du trafic. C’est la même chose pour Rff, qui est lourdement endetté et qui doit trouver de quoi financer les nombreux projets de lignes à grande vitesse. Dans ces conditions, chaque bout d’emprise doit être vendu au plus offrant. On a le même problème avec l’État : quand il cède son patrimoine militaire, il ne le cède pas forcément à moindre coût.

La question est donc de savoir comment réarticuler les différentes puissances publiques pour que finalement le pays se remette en branle. Cela passe par la décentralisation, par les ressources financières, par un certain nombre d’engagements des uns et des autres. Demain, les collectivités territoriales pourraient produire plus de logements adaptés si l’État et les établissements publics dans lesquels il est majoritaire faisaient un effort sur le prix du foncier qu’ils maîtrisent. C’est à cette réorganisation globale de la puissance publique que nous devons aujourd’hui nous atteler.

Vous avez abordé la question des relations entre l’État et les collectivités territoriales. On considère souvent, à gauche surtout, que la France devrait entrer dans un âge de la décentralisation. Mais le débat sur les métropoles ne montre-t-il pas qu’il y a plutôt en France un schéma assez verticaliste, au sens où les collectivités territoriales fonctionnent un peu comme des petits États ? Pensez-vous qu’il soit nécessaire – et possible – de réformer en profondeur notre organisation territoriale pour faire davantage droit au fait métropolitain ?

S’agissant de l’État et des collectivités, je reviens à cette absurdité du Grand Paris version Nicolas Sarkozy qui a consisté à les opposer. Dans un pays où 75% de l’investissement public vient des collectivités, il est compliqué de ne pas les prendre en compte. Si la gauche revient au pouvoir, la politique de relance devra mêler étroitement les niveaux national et local, il faudra un pacte de confiance État-collectivités pour relancer la machine. Mais tout le problème est de réussir à recréer une intelligence nationale centralisée dans un pays décentralisé. Aujourd’hui, c’est l’État qui continue à structurer les choses, mais sans plus avoir les leviers d’action territoriaux. Et les collectivités, qui ont ces leviers, n’ont pas la capacité à intégrer les choses au niveau national.

En ce qui concerne la réforme de notre organisation territoriale, je suis encore un peu partagé. Faut-il un cadre rigide pour des pratiques souples, voire fluctuantes ? Le plus simple, le plus cartésien, c’est la réforme de la gouvernance, c’est-à-dire l’élection des conseils communautaires au suffrage universel direct, l’élargissement des compétences, etc. Mais dans ce monde mobile, la solution passe-t-elle vraiment par un cadre unique et inscrit durablement ? Chez nos voisins européens, les gouvernances territoriales sont à géométrie variable. Il n’y a pas de modèle. Dans un même pays, deux métropoles peuvent avoir des organisations politiques différentes, voyez Madrid et Barcelone. Nous autres Français sommes très attachés – et c’est légitime – à l’égalité républicaine sur tout le territoire. Mais est-ce vraiment par l’uniformité que cette égalité est le mieux garantie ? Après tout, l’égalité n’a pas été mise en péril par la décentralisation. Et c’est au contraire au niveau des services publics gérés par l’État, comme la Santé, qu’on constate aujourd’hui les inégalités territoriales les plus fortes. Même si je sais que c’est très compliqué par rapport à notre culture, je me demande donc si en France aussi on ne devrait pas accepter qu’il n’y ait pas de modèle et rendre possibles des fonctionnements territoriaux différenciés.

Quoi qu’il en soit, la gauche doit s’affirmer et redevenir créative et avant-gardiste dans ce domaine. Notre ancrage territorial est une force qui doit servir l’intelligence collective. L’aménagement, la gouvernance des territoires, la place des habitants, praticiens métropolitains et bientôt, je l’espère, citoyens métropolitains, dans ce monde globalisé, hypercompétitif, et dans une France en quête de croissance, seront aussi l’un des enjeux majeurs de l’élection présidentielle de 2012.

  • 1.

    Voir la « Charte des “Métropolitaines” », publiée dans Esprit, janvier 2011.