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Quelle spécialisation optimale pour la France ?

Dans la division internationale du travail, quels sont les avantages comparatifs de la France ? Comment peut-elle, au mieux, tirer parti de la mondialisation ? Si elle ne peut concurrencer les pays à bas salaire dans une grande part de l’activité industrielle, sa spécialisation dans le haut de gamme industriel lui permet de défendre de l’emploi mais trahit aussi un manque de dynamisme, à la différence des États-Unis, dans les secteurs à haute technologie qui tirent l’activité économique.

On a beaucoup parlé de mondialisation depuis le milieu des années 1980, et la question de la contribution de ce processus aux dérèglements du marché du travail, directement ou via l’innovation défensive au Nord, a largement occupé les internationalistes. Pourtant, l’opinion publique ressent qu’un phénomène d’une autre nature est à l’œuvre depuis peu de temps. Ce sentiment est objectivé dans le phénomène des délocalisations, qui concentre toutes les peurs. Si l’opinion a tort d’attribuer aux délocalisations d’activités et plus généralement à la concurrence des pays à bas salaires les difficultés du marché du travail dans les pays du Nord, en particulier en France et en Allemagne, sa perception d’une accélération du phénomène de la mondialisation, ou d’un changement de nature du phénomène est fondée.

Le tournant des années 2000 correspond en effet à l’apparition de nouveaux concurrents dotés d’un très large spectre d’avantages, couvrant les différents secteurs de l’industrie (du t-shirt à l’iPod), comme dans le cas de la Chine, ou s’étendant à des services très intensifs en main-d’œuvre qualifiée, comme dans le cas de l’Inde. La combinaison du fractionnement des chaînes de valeur ajoutée et de l’ouverture au commerce mondial d’économies dotées d’un stock de main-d’œuvre hors de proportion avec ce qui a été observé dans les épisodes précédents d’émergence, fait que tous les secteurs sont touchés, et pas seulement les secteurs traditionnellement exposés à la concurrence du Sud.

Depuis 1999, plus de la moitié de la croissance mondiale des exportations provient du Sud (c’est l’effet concurrence) et près de la moitié de la croissance des importations mondiales se fait au Sud (c’est l’effet apparition de nouveaux marchés). Ce dernier chiffre serait encore beaucoup plus élevé si l’on isolait la contribution des États-Unis. Ces ordres de grandeur sont à comparer à moins d’un tiers de la croissance des exportations et encore moitié moins côté importations pour la période 1995-1998. Du même coup, les marchés les plus porteurs sont aussi les localisations de production les plus attractives : on peut y combiner de bas coûts de main-d’œuvre avec les technologies et les méthodes d’organisation circulant au sein des firmes multinationales. L’accélération est donc indiscutable ; une analyse plus fine montre une croissance de la part des biens intermédiaires dans le total, en relation avec le fractionnement des chaînes de valeur.

Tout indique donc que nous assistons à une rupture majeure dans la division du travail entre les nations, interdisant de s’abriter derrière les réponses traditionnelles du type « l’impact de la mondialisation reste marginal » ou encore « le recul de l’industrie pour laisser la place aux services est un mouvement naturel des économies avancées ». L’impact de la mondialisation n’est pas marginal pour certains territoires, ou pour certaines catégories sociales ; et il n’est pas exact que l’Europe remplace l’industrie manufacturière par le secteur des services, s’agissant de sa position sur le marché mondial.

Dans ce nouveau contexte, quelle pourrait être la spécialisation optimale de la France ? Comment comparer ses performances et sa trajectoire à celles des États-Unis et du Japon ? Existe-t-il un modèle européen spécifique d’intégration dans la concurrence internationale ? Telles sont les questions auxquelles nous répondons dans ce qui suit.

L’Europe entre deux concurrences

La France perd en moyenne 100 000 emplois industriels par an, compensés par des créations d’emplois dans les services. La question de son avenir industriel dépasse donc très largement celle – très médiatisée – des délocalisations d’activités : ces dernières ne représentent environ que 15 % du mouvement de désindustrialisation, et s’étendent d’ailleurs aussi aux services.

La France, ou plus généralement l’Europe, semble donc prise entre deux concurrences : celle des États-Unis avec sa capacité organisatrice et technologique, et celle des pays émergents, produisant à bas prix et dotés d’immenses ressources productives, notamment en main-d’œuvre. Réactivité et mobilité d’un côté, contre effet de masse de l’autre.

Les États-Unis se désindustrialisent rapidement, et sont donc fortement en avance sur l’Europe en matière de basculement vers une société de services et de mise en œuvre de la technologie. Ce repositionnement est massif, largement assumé. Il se traduit en partie (n’oublions pas les déséquilibres d’ordre macroéconomique) dans leur compte courant américain. Les États-Unis ont fait le pari des innovateurs, et de la technologie. C’est pourquoi les produits technologiques sont les seuls à échapper à un effondrement de la position américaine sur le marché mondial. Cette trajectoire est cohérente avec une société ouverte, sur les migrations, sur les idées nouvelles, sur le risque.

L’Union européenne est dans une situation très différente, mais pour autant sa spécialisation n’est pas une spécialisation classique. Les discours sur la société postindustrielle, lorsqu’ils sont plaqués du cas américain au cas européen, omettent complètement cette spécificité : l’Europe reste industrielle du point de vue du commerce international, et son industrie est d’une nature très particulière. L’Europe est spécialisée dans le haut de gamme au sein des industries, alors qu’elle n’est pas spécialisée dans la haute technologie ; et ceci apparaît dès que l’on réalise une analyse fine au niveau des produits exportés, plutôt qu’au niveau des secteurs. D’une certaine façon, l’Europe valorise les positions acquises, recherche les rentes et exploite la permanence des spécialisations.

Les États-Unis n’ont pas fait ce choix et la sortie vers le haut se fait pour eux en termes d’innovation de rupture, plutôt qu’en termes d’image.

Ce positionnement européen est fragile dans la mesure où le capital de notoriété, voire de sympathie, des produits européens peut s’éroder fortement comme la France peut en faire l’expérience lorsque tel grand marché lui échappe, ou quand les consommateurs étrangers se détournent temporairement des marques françaises. Les Européens sont exposés de surcroît à une montée en gamme des concurrents à plus bas salaires ; ceci n’est pas encore présent dans les statistiques, mais devrait se produire à terme.

Toutefois, une telle spécialisation est cohérente avec la difficulté de l’Europe à déplacer les ressources d’un emploi vers l’autre : n’ayant ni la flexibilité américaine, ni la technologie américaine, l’Europe ne peut pas se mouvoir à la frontière comme le font les États-Unis. Faute de pouvoir tirer tous les bénéfices d’une stratégie de spécialisation radicale, l’Europe a tout à gagner à préserver un modèle original d’insertion internationale.

Les nouvelles modalités de la division internationale du travail

Plusieurs éléments concourent à définir de nouvelles modalités de division du travail entre les nations. Aux éléments technologiques, comme le transport par conteneurs, la modularité croissante des produits ou encore l’Internet, s’ajoute une dimension institutionnelle : la libéralisation des échanges et surtout la participation croissante des pays en développement aux règles multilatérales. Les stratégies classiques d’accès au marché (exportation, puis duplication des unités de production en investissant sur place, puis spécialisation des filiales des groupes multinationaux en fonction de leurs avantages de localisation) laissent place à une nouvelle organisation des firmes fondée sur l’externalisation et le remplacement des activités de production manufacturière par des activités de gestion de la complexité, d’innovation, de design… À l’intérieur de l’industrie, et ceci ne préjuge pas du développement respectif des activités industrielles et de services, l’activité se déplace de l’usine vers les bureaux. La pression concurrentielle mondiale pousse les prix industriels à la baisse, et la réponse des industriels dans un pays comme la France peut s’analyser comme un triple effet de sélection : le portefeuille de produits se concentre sur le haut de gamme, les technologies utilisées se réorientent vers celles le moins en concurrence avec les nouveaux concurrents, les emplois offerts deviennent plus qualifiés.

Cette réorganisation de notre industrie sur une base globale ne touche pas un nombre limité d’industries de main-d’œuvre (l’habillement, le cuir, la chaussure, les jouets) mais concerne désormais l’ensemble du système productif : ce sont non plus certains secteurs ou certaines entreprises qui sont concernés, mais les activités les moins qualifiées au sein de chaque secteur et au sein de chaque entreprise. Et c’est bien cette dimension globale de l’impact qui explique la très forte sensibilité de l’opinion publique aux questions de délocalisation, notion fourre-tout englobant les différentes formes prises par les nouvelles concurrences.

Il serait donc erroné de penser que l’impact de cette nouvelle division des tâches au niveau mondial est réparti de façon uniforme sur les différentes catégories sociales, et sur l’espace national. C’est tout le contraire : les activités concurrencées le plus directement sont généralement concentrées dans des bassins de main-d’œuvre en difficulté, et sur les catégories sociales les moins bien armées pour faire face aux défis de la mobilité professionnelle et de la formation tout au long de la vie.

Faute d’avoir bien identifié cela, les économistes ont fréquemment mésestimé le traumatisme et ses conséquences sociales et politiques.

L’Europe chahutée

Le monde s’agrandit, et la croissance européenne n’a pas un rythme suffisant pour préserver l’importance de l’Union européenne dans le monde, à périmètre constant. Calculée sur la base de Pib à parité de pouvoir d’achat (US$ de 1995), la part de l’Union européenne à 25 dans le Pib mondial est passée de 27 % à 20 % de 1960 à aujourd’hui. Depuis le passage à 9 pays, on assiste en effet à un processus d’élargissement récurrent, compensant le recul relatif et permettant de ramener le poids de l’Union européenne à 20 % du Pib mondial (données Chelem). À ce mouvement de croissance extensive, UE9, UE 10, UE 12, UE 15, UE 25, s’oppose la croissance intensive des États-Unis, qui après un recul de 24, 5 % à 20 % du Pib mondial en 20 ans, ont stabilisé leur part depuis le milieu des années 1980.

Ce recul relatif se fait dans un monde toujours plus ouvert à la concurrence. Les transactions courantes en balance des paiements, rapportées au Pib mondial, sont passées de 12 % à la fin des années 1960 à 16 % au moment du premier choc pétrolier, et 29 % aujourd’hui. En d’autres termes, la fraction de l’offre mondiale soumise à la concurrence internationale a été multipliée par deux et demie sur la période considérée, avec une forte accélération du phénomène depuis la fin de la décennie 1980.

Un monde relativement plus grand, dans lequel l’intensité concurrentielle augmente : cela se traduit par un recul des positions européennes sur le marché mondial, y compris pour ses principaux bastions industriels, dont les proportions sont méconnues. Prenons deux exemples. S’agissant des véhicules, la position européenne (le solde de ses exportations et importations rapporté au commerce mondial pour ces produits) a été divisée par trois : là où l’excédent européen représentait un quart du marché mondial, il en représente moins de 8 %. S’agissant du matériel électrique, le constat est pire, la position européenne a été divisée par sept depuis le premier choc pétrolier et son excédent est aujourd’hui négligeable.

Les États-Unis enregistrent des évolutions encore plus importantes, en devenant nettement déficitaires dans ces deux industries. Il y a une raison macroéconomique évidente à cela : le monstrueux déséquilibre des comptes extérieurs de ce pays, dont les déterminants macroéconomiques sont connus. Mais une autre raison doit être soulignée : les États-Unis ont fait le pari de la croissance forte, du maintien de leur place dans le concert des nations, quitte à sacrifier l’essentiel de leur industrie et à passer à marche forcée à une société de la connaissance et des services.

Ce choix s’étend-il aux produits technologiques ? L’exemple de l ‘iPod tendrait à le confirmer. Et une analyse systématique des données détaillées de commerce international, permettant de repérer au sein de chaque secteur les produits de haute technologie (dits de la « liste Ocde-Eurostat »), confirme ceci : même sur les produits de haute technologie, la position américaine sur le marché mondial est très dégradée (données Baci, Cepii). À un excédent de 6 % du marché mondial en 1997 s’est aujourd’hui substitué un équilibre précaire (– 0, 1 % en 2003). Les firmes américaines, les innovations américaines, sont florissantes en matière de haute technologie ; mais la fabrication des produits est de plus en plus confiée à l’extérieur. Le recul existe aussi dans le cas japonais, la position de ce pays ayant été divisée par trois en 10 ans. L’Union européenne, quant à elle, a été dépassée par… la Chine dès 1998. La position européenne est aujourd’hui stabilisée autour de l’équilibre, et la Chine est devenue le deuxième pays ayant la position la plus forte sur le marché mondial des produits de haute technologie, derrière le Japon. À rythme actuel, le Japon devrait être dépassé par la Chine avant la fin de la décennie.

Quid d’une situation où les déséquilibres macroéconomiques des États-Unis seraient résorbés ? Sous l’hypothèse d’un équilibre des échanges extérieurs de biens et services, comment les États-Unis seraient-ils spécialisés et comment cette spécialisation a-t-elle évolué ? La réponse est simple : ce pays est devenu structurellement déficitaire dans l’industrie au début des années 1980. Aujourd’hui, le déficit structurel dans l’industrie représente un point et demi du Pib américain, un chiffre supérieur au déficit structurel dans l’énergie et les minerais. En d’autres termes, et toutes proportions gardées, le déficit d’aujourd’hui est du même montant, au signe près, que l’excédent de la fin des années 1970. Comment ce déficit structurel est-il financé ? Par l’agriculture, assez marginalement, et pour le reste par les exportations de services dont l’excédent structurel représente aujourd’hui deux points de Pib américain.

L’Union européenne (à 15 et a fortiori à 25) n’a pas opéré ce basculement : son excédent structurel dans l’industrie est stable depuis 20 ans, autour de deux points de Pib. Et l’excédent sur les services tend au contraire à se contracter depuis 20 ans. Il est aujourd’hui négligeable : 0, 2 % du Pib. Le Royaume-Uni marque ici sa différence, avec un profil de spécialisation assez similaire à celui des États-Unis, à ceci près que l’agriculture et l’énergie sont dans des situations symétriques dans les deux pays. Enfin le Japon voit son excédent structurel dans l’industrie s’éroder lentement (il est encore trois fois supérieur à celui de l’Union européenne en termes relatifs) mais reste déficitaire dans les services.

Un bilan en demi-teinte

Comment la France se positionne-t-elle dans ce paysage bouleversé ? En réalité, le bilan est en demi-teinte. S’agissant tout d’abord de ses avantages structurels, la France n’a rien à voir avec son industrielle voisine. Depuis le début des années 1970, et indépendamment des hauts et des bas du solde industriel, les services contribuent plus à l’équilibre des comptes extérieurs français que l’industrie. Ceci est peut-être une bonne nouvelle, la concurrence des pays émergents se concentrant encore dans l’industrie. La mauvaise nouvelle est que l’excédent structurel dans les services s’est fortement contracté dans les années 1980, avant de se stabiliser puis de progresser au cours des dix dernières années pour revenir à un point et demi de Pib, le niveau du milieu des années 1980. La différence avec les États-Unis est apparemment que la France n’a pas opéré ce mouvement au prix d’un « lâchage » de son industrie. En réalité, une analyse plus fine montre que c’est l’agroalimentaire qui surcompense depuis la fin des années 1980 le léger déficit structurel de l’industrie manufacturière française.

Mais au sein des industries, la position française est singulière, à l’image de celle de l’Union européenne. De 1995 à 2003, la France a exporté, toutes branches confondues, 42 % de produits de haut de gamme en moyenne. Ce chiffre élevé, puisque cette catégorie de produits ne représente qu’un tiers de la demande mondiale, est dans la moyenne de l’Union européenne (données Baci-Cepii). C’est moins que l’Allemagne (45 %) et surtout que le Japon (51 %). Hors Brésil, Chine et Inde, les pays émergents ne réalisent que 23 % de leurs exportations dans ce niveau de gamme ; le chiffre est de 13 % pour la Chine, 16 % pour le Brésil et 19 % pour l’Inde. Ceci renvoie donc l’image d’une concurrence beaucoup moins frontale entre pays émergents et pays d’ancienne industrialisation, puisque les produits vendus ne sont pas en concurrence directe. Les États-Unis (avec une part de 43 % pour le haut de gamme) partagent avec l’Europe cette caractéristique de leur commerce, à ceci près que leurs positions commerciales sont très entamées comme on l’a vu. Comparée à nombre de ses concurrents européens, la France a donc poussé plus loin l’adaptation du portefeuille de produits de ses firmes aux nouvelles concurrences : l’Italie n’exporte que 36 % dans le haut de gamme, l’Espagne 26 %.

Cette forme extrême de spécialisation, et ses conséquences en termes de partage des marchés, peut être illustrée par les biens de consommation aux ménages, tous secteurs confondus (matériel électrique, textile, etc.). Pour ces produits où la concurrence des pays émergents est vive, la position européenne était très déficitaire en 2003 dans le bas de gamme (– 7 points de marché mondial), dans le milieu de gamme (– 5 points) mais s’équilibrait au final grâce à un important excédent dans le haut de gamme (+ 12 points). La Chine enregistrait l’essentiel de son excédent dans le bas de gamme (+ 20 points) et marginalement dans le milieu (+ 6 points) et le haut (+ 2 points) de gamme. Enfin, contrairement à une opinion répandue, la Chine ne « monte » pas en gamme, puisque c’est sur le bas de gamme que ses gains en termes de position commerciale sont les plus concentrés.

Éléments de prospective

Comment les spécialisations commerciales sont-elles susceptibles d’évoluer dans les prochaines décennies et avec quelles conséquences ?

La nature des spécialisations joue ici un rôle central. Il convient de distinguer entre les spécialisations des pays sur les différentes activités, et les spécialisations des firmes au sein de chacune des activités. La France est spécialisée dans l’aéronautique et la Chine dans l’habillement, ce qui détermine la nature de leurs échanges commerciaux et les conséquences de ces échanges : on parle d’échanges interbranches, la France important des vêtements de Chine et y exportant des Airbus. Au contraire, entre pays européens, c’est la spécialisation des firmes au niveau fin des variétés ou des qualités des produits qui compte : les Allemands exportent des Volkswagen en France et en importent des Citroën. On parle alors d’échanges intra-branches. Le premier type d’échanges a de forts effets distributifs (les ingénieurs sont favorisés, les ouvriers non qualifiés sont défavorisés) ; il entraîne des changements importants en termes d’allocation des ressources (il faut accompagner la sortie de la France de l’industrie de la confection). Au contraire le second type d’échanges a des effets plus diffus (il subsiste une industrie automobile en Allemagne et en France et la française a largement tiré profit de la pression concurrentielle de l’allemande).

Au niveau européen, qui a constitué pendant longtemps, ne l’oublions pas, la seule véritable expérience de concurrence à grande échelle supportée par les producteurs français, l’intégration commerciale s’est traduite depuis les années 1960 par un développement des échanges croisés de produits au sein des branches. Les coûts d’ajustement ont été limités, et les Européens ont développé une politique de différenciation extrême des produits, de montée en gamme. La conséquence en est une extraordinaire diversité de l’offre et un investissement dans les marques, l’image, le design des produits afin de constituer autant de petits bastions inexpugnables. Résultat : les Européens sont passés maîtres en matière de capacité à vendre cher leurs productions.

La concurrence est toutefois de moins en moins une concurrence européenne et de plus en plus une concurrence mondiale, ne serait-ce que pour des raisons de masses en jeu, comme l’a rappelé notre analyse des poids relatifs des zones dans l’économie mondiale. Et cette concurrence-là est d’une autre nature. Dans le commerce de l’Union européenne avec les pays tiers, le commerce interbranche représente les trois quarts de la valeur des échanges, contre seulement un tiers entre pays membres. Et dans le cas du commerce de l’Union européenne avec la Chine, près de 90 % des échanges sont de type interbranche.

L’une des explications essentielles de cette différence tient aux écarts de revenu par tête. La grande différence entre l’intégration à l’Europe et l’intégration au monde est en effet celle des écarts de niveau de vie, phénomène aggravé par les masses en jeu. Ces écarts seront de surcroît durables, comme le montrent toutes les estimations de niveau de vie moyen de la Chine et de l’Inde à l’horizon d’une génération. S’agissant de pays très inégalitaires, ces moyennes masquent de surcroît l’existence d’immenses réservoirs de main-d’œuvre à bon marché, et d’insuffisances chroniques de la consommation (voir le taux d’épargne chinois) freinant d’autant nos débouchés.

Les États-Unis, qui ont fait le choix du « tout-technologique » et de la société postindustrielle, sont probablement dans une situation moins fragile à terme que la France et l’Europe : si les écarts de niveau de vie persistent, leur économie pourra bénéficier de la baisse des prix mondiaux industriels, qui sera source d’un gain de termes de l’échange, tout en limitant les effets de la concurrence. Le seul enjeu pour ce pays est de maintenir une avance technologique maximale, ce qui impose de tout sacrifier à la croissance, à l’attraction des cerveaux, à la mobilité vers les nouveaux produits et marchés.

L’Europe est dans une situation très différente : il lui reste une industrie à défendre et surtout, au sein de cette industrie, l’Europe a probablement privilégié la différenciation maximale de son offre, l’extraction de rentes, le verrouillage des positions acquises, l’innovation incrémentale. La différence entre les deux stratégies pourrait être illustrée par de nombreux exemples, comme General Motors versus Bmw. Cette stratégie européenne peut s’avérer très porteuse, si les institutions convergent rapidement dans les pays émergents, réduisant la pression concurrentielle et ouvrant de vastes marchés pour le made in Europe.

Cette singularité européenne se retrouve lorsque l’on se concentre sur les produits de haute technologie. La différence avec les États-Unis est ici que l’Europe s’est spécialisée dans le haut de gamme de la haute technologie. Lorsque l’on s’intéresse aux seuls produits technologiques (au sens de la définition supra), il apparaît en effet que l’Europe a dans le haut de gamme des positions bien meilleures que celles des États-Unis. Alors que toutes gammes confondues la position européenne équivaut à seulement + 0, 5 % du marché mondial pour ces produits, pour le haut de gamme de la haute technologie, la position européenne équivaut à + 8 % en 2003 (États-Unis : 2 %, Japon : 3 %).

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Les États-Unis se désindustrialisent à grande vitesse et deviennent une société de services ; au sein de l’industrie ils conservent essentiellement les activités à la frontière des services. Ce basculement les abrite de la concurrence des pays émergents (l’offshoring de services reste marginal, en regard de la taille de ce secteur). À l’opposé de ce schéma de spécialisation simple, faisant écho au basculement de l’agriculture vers l’industrie, l’Union européenne n’est pas encore réellement entrée dans la société postindustrielle, ce qui la rend beaucoup plus vulnérable. Toutefois, la forte différenciation de ses produits, y compris dans la haute technologie, constitue un positionnement original permettant de tirer parti des poches de demande à haut revenu dans les pays émergents et de maintenir des rentes en vendant à prix élevé des biens dont les produits chinois ne constituent que des substituts très imparfaits.

On ne manquera pas de voir dans cette comparaison une image du modèle schumpeterien opposé à un modèle de learning by doing. L’Europe procède à l’amélioration incrémentale de ses produits, lui assurant une avance toujours renouvelée dans des secteurs anciens, alors que les États-Unis inventent, font fabriquer et commercialisent à grande échelle des produits nouveaux. Compte tenu des institutions plus rigides de l’Europe et de sa diversité culturelle, il est probable que ce schéma de spécialisation est adapté ; à plus long terme toutefois, cette approche est vulnérable faute d’un renouvellement des secteurs industriels auxquels elle s’applique et faute d’une véritable spécialisation dans les services. La France semble dans une position intermédiaire, comportant plus de services, mais c’est très largement l’effet du tourisme et non des services aux entreprises.

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    Université Paris 1.