Histoires de l’Europe. Œuvres choisies de Henri Pirenne

Éd. Geneviève Warland avec Alain Marchandisse, préface de Philippe Sénac

Pour Herni Pirenne, l’histoire est une lecture de mouvements collectifs, qui doit percer les arcanes d’une complexité passant par la mobilité de conception et l’exigence critique.


L’historien belge Henri Pirenne (1862-1935) bénéficie d’une réédition de son œuvre, qui offre un aperçu substantiel du travail critique du médiéviste que Marc Bloch saluait pour l’« élan vital » de ses analyses, un « quelque chose qui marche  ». Chantre de la méthode comparative, Henri Pirenne fait le lien entre les précurseurs (Fustel de Coulanges, Gabriel Monod, Ernest Lavisse) et la génération suivante, qui fait l’apprentissage d’une démocratie toujours plus forte.

Pressenti comme directeur de la Revue des Annales, offre qu’il déclina, il est attiré très tôt par la dynamique civilisatrice de la mer Méditerranée, qui contribue à la formation des sociétés européennes, si on considère le flux des richesses et des idées qu’elle favorise. Il démontre en effet que les structures sociales héritées de l’empire romain ont survécu aux grandes invasions, qui en épousent au fil du temps les principes, à l’image des Francs et des Wisigoths, qui cherchent surtout à se substituer aux anciens habitants pour mener leur mode de vie.

Henri Pirenne a le sens des synthèses pratiquées sur des échelles temporelles et spatiales longues : « Construire l’histoire, c’est la raconter. » Par son aisance à brosser des tableaux complets avec un sens aigu des articulations entre les événements, il présente la vérité historique la plus complète par une vue totale de l’objet étudié. Pionnier, il prône un décloisonnement des sciences pour une observation critique plus précise et rompt également avec le compartimentage des périodes historiques. Ce pourfendeur d’une histoire des « étiquettes » est un homme du mouvement et des transferts, s’affranchissant d’une histoire nationale au profit d’une « lecture universelle ». Sous sa plume, le Moyen Âge émerge comme un monde pluriel, agité par les échanges culturels et marchands, là où on ne voyait auparavant que des zones grises. Henri Pirenne souligne l’importance des contextes, des interactions dans l’évolution des peuples, en regardant les nations au sein d’un ensemble plus vaste. Il agrandit le champ photographique pour mettre sous les yeux des liaisons qui réfutent les études nationales closes sur elles-mêmes, n’exprimant que fictions et dogmes mystificateurs.

Pour lui, l’historien moderne doit surmonter les défis de sa propre personnalité et parvenir à ce détachement à l’égard des contingences qui l’entourent. Sa pratique invoque l’éthique, le sacrifice des convictions et des préjugés jusqu’à effacer son histoire personnelle. À la fois résistant et pacifique lors de l’invasion de la Belgique en 1914 (« on eut dit qu’un monde nouveau s’enfantait dans l’héroïsme, dans l’horreur et dans les larmes »), interné pour ses convictions, Henri Pirenne dénonce l’instrumentalisation de la science historique pratiquée par les États en guerre, consistant à justifier les horreurs et les haines. Par ce refus d’imprégnation idéologique, il s’agit de parvenir à un humanisme historiographique dépassionné au seul bénéfice d’une citoyenneté éclairée.

Esprit intuitif et sûr, Henri Pirenne devine les grandes problématiques de la modernité : la fonction des guerres, l’universalisme des droits humains, une perception globale des facteurs conduisant les sociétés. L’histoire est pour lui une lecture de mouvements collectifs, qui doit percer les arcanes d’une complexité passant par la mobilité de conception et l’exigence critique.

Cependant, il arrive à Henri Pirenne de manquer de lucidité, de se laisser emporter par le vertige des démonstrations impeccables. Dans son célèbre ouvrage posthume (Mahomet et Charlemagne, 1937), il affirme que les conquêtes musulmanes auraient brisé cette unité conférée par l’espace maritime méditerranéen et précipité la fin de l’Antiquité, forçant les peuples européens à réorienter leur civilisation vers le nord, en facilitant ainsi l’alliance du pouvoir temporel de Charlemagne au pouvoir spirituel de Rome. Cette thèse révolutionnaire expliquait ainsi le passage au Moyen Âge et déplaçait la chronologie et les causes traditionnellement admises. L’incomplétude potentielle de cette lecture alerta, on objecta des causes naturelles et multifactorielles, invoquant le renouvellement des empires inscrit dans la nécessité de leur propre développement. Toute reconstruction historique montre ses limites : à vouloir rassembler l’ensemble des données disponibles, on ne peut s’empêcher d’omettre des variables, d’emboîter dans sa démonstration, au nom d’une logique globale, les faits discordants. L’histoire a-t-elle un sens ? Il semble qu’elle en possède plusieurs, qu’il faut préserver, c’est là sans doute la force du témoin moderne qui remodèle les évidences et les diktats scientifiques pour ouvrir sur un réexamen des divergences.

Gallimard, 2023
1504 p. 35 €