Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Le président et la laïcité

mars/avril 2008

#Divers

À mes yeux de croyant, de laïque également, héritier de toute la riche tradition du « catholicisme d’ouverture », la volonté d’éliminer toute mention officielle des sources religieuses de l’Europe, puis la loi de 2004 chassant de l’espace public tout signe religieux prétendu ostentatoire, la sanctuarisation fétichiste enfin d’une Loi de 1905 pourtant souvent modifiée dans le passé, témoignaient d’une interprétation vieillotte et apeurée de la laïcité qui n’était pas la mienne ; et, avec d’autres conservatismes similaires, la concomitance de ces trois débats fastidieux avait pris la signification d’une rupture d’amarres. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : ce n’étaient pas l’Europe ou la République qui s’éloignaient vers quelque avenir radieux et postmoderne, abandonnant ma conscience malheureuse sur l’iceberg de « racines chrétiennes » définitivement mérovingiennes. Non : l’Europe et la République avaient jeté l’ancre au contraire, estimant sans doute qu’elles étaient arrivées à leur bout de l’histoire, et qu’elles pouvaient mettre à pied une bonne partie de l’équipage : briquons, briquons désormais le pont de nos calmes péniches, tous pareils dans le même costume officiel étriqué, et allons dépenser nos soldes au grand marché. Le politique est sédentaire et la religion est nomade : si par peur de tanguer nos appartenances séculières se coulaient dans la rade, la foi était rendue à son itinérance native, aux grands espaces, à la longue durée.

Bon, je n’en ai pas fait toute une histoire. Comment ne pas éprouver en effet, après un si long voisinage, quelque tendresse vaguement protectrice pour tous ceux dont l’histoire commence avec Ferry et s’achève avec Combes, ceux qui ne veulent pas avoir « d’autre roi que César » et qui ne se connaissent qu’une seule cité ; la terre est vaste et l’époque est troublée : ne piétinons pas leur jardin de laïques aussi bien rangé et aussi vulnérable qu’un jardin de curé, sans fumeurs, sans chauffards, sans croyants déclarés. Et puis, j’étais du bon côté de ces lignes Maginot, je savais qu’on me gardait un petit rôle, et les niches discrètes de protestantisme libéral ou de « catholaïcité » où je pourrais attendre la retraite, accomplissant ce « devoir civique » que René Rémond et l’épiscopat étaient d’accord pour me prêcher. Si j’étais sage, on me sortirait de temps en temps pour un débat contradictoire ou une formation d’Iufm, avec peut-être même la participation à quelque commission officielle comme horizon ensoleillé. Un doute cependant : n’aurais-je jamais d’autre utilité sociale, et d’autre utilité spirituelle, que de jouer le faire-valoir dans l’éternel feuilleton du xixe siècle ? Un doute, et puis des fourmis dans les pieds : on a vécu de grandes, de belles choses ensemble, mais moi je ne suis pas arrivé, je continue ; je ne rencontre mon Seigneur que plus loin sur la route.

L’Europe, la Nation, la République ne voulaient plus rien savoir de mon désir, de mon moteur, de mes raisons de vivre, ni faire un pas de plus en compagnie d’un voile, d’une kippa ou d’une croix. Et bien soit ; on pouvait presque admettre leur bon droit : la fatigue historique, le plus petit dénominateur commun et le consensus mou font eux aussi partie des droits de l’homme. Et puis, tout bien pesé, cette Europe rougissant du passé et cette République aux velléités castratrices, cela faisait deux gros bagages en moins. C’était l’heure de relire la fameuse « épître à Diognète » :

Les chrétiens n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’usent d’aucun dialecte étrange, ils habitent les cités grecques ou barbares, chacun selon son destin, ils se conforment aux usages locaux…Mais toute terre étrangère est leur patrie, et toute patrie leur est étrangère.

C’est une chance pour la foi quand elle peut renouer avec le déracinement des origines – Abraham arraché à Ur en Chaldée, Jésus qui n’était pas prophète en Galilée :

En entrant dans une maison, souhaitez-lui la paix…Et si l’on ne vous accueille pas, si l’on n’écoute pas vos paroles, quittez cette maison ou cette ville et secouez la poussière de vos pieds.

(Matthieu, 12)

Trois mille ans de poussière secouée par la longue marche juive et chrétienne à travers les dominations et les puissances successives l’attestent : ce ne seraient pas les premiers compagnons de voyage ni les seules entités historiques que le « peuple de Dieu » laisserait en chemin. Il y a les institutions qui survivent sans but et celles qui s’imaginent un jour l’avoir atteint, celles qui se perdent en route ou renoncent soudain : on en a vu bien d’autres, grands marcheurs mimétiques, se dégoûtant de l’étoile séculière qui les avait guidés. Par action ou par réaction cependant, c’est toujours autour du marcheur que le paysage se fait et se défait : la christianisation de l’Europe avait produit la monarchie sacrale, des guerres de religion était sortie la monarchie absolue, et le pluralisme religieux avait eu pour fruits simultanés la laïcité de l’État et le culte unificateur de la nation. Mais les mutations décisives, qui dans le demi-siècle écoulé avaient profondément affecté chacune de nos allégeances religieuses, de nos façons, de nos raisons de croire, n’avaient pas encore trouvé en France de traduction politique ; les deux discours du Latran et de Riyad entendent peut-être rattraper ce retard.

Ce n’est pas que tout, dans le propos présidentiel, soit parfaitement légitime et dans le concert des récriminations, une part au moins était justifiée. La laïcité s’abandonne parfois à des mesquineries de rombière mais elle n’est certes pas persécutrice, et les religions en général, le christianisme en particulier, n’étant nullement discréditées, n’ont pas besoin non plus d’un brevet de réhabilitation officielle. Contre un peu d’espérance et de sens historique, quelques idées précises sur les « grandes questions de l’existence », des services géopolitiques et des conseils éthiques, nul besoin de tuer le Veau gras ; quant à la transcendance, elle ne se partage pas comme ça. Tout croyant aujourd’hui qui se respecte se méfie des coups d’encensoir qu’il faudrait payer en coups de goupillon et il a appris avec Maritain à distinguer les politiques d’inspiration « vitalement chrétiennes » (ce qui ne signifie pas « cléricales » ni « confessionnelles ») des politiques qui ne le seraient que « décorativement » ou « pharisaïquement » ; il jugera sur pièce.

Il jugera notamment cette « politique de civilisation » annoncée, concept flou et polémologique qui, de la colonisation à « l’Axe du mal », en passant par la Première Guerre mondiale et la guerre froide, a la plupart du temps servi à camoufler quelque croisade occidentale ; s’inspirant des efforts du dialogue interreligieux, Nicolas Sarkozy semble vouloir plutôt l’utiliser pour parvenir à une universalité du discours et faire entendre au nom de la France un son moins manichéen que ceux venus de l’Amérique. Si cela se confirme, d’autres que les croyants pourront trouver que c’est une bonne nouvelle. Mais, plus que lorsqu’il parle de Dieu, c’est surtout par ce qu’il laisse deviner de l’État que le président touche sans doute juste : enfin un aveu officiel de son incomplétude, un consentement à son dépérissement idéologique, ce qui ne signifie ni la perte de son rôle ni celle de ses moyens, mais une réduction au simple appareil de sa sécularité et la fin de ses prétentions à l’autosuffisance ou à la souveraineté sur les consciences. « Religion civile » à l’anglo-saxonne, a-t-on dit de cette tentative ? Non, en toute logique ce devrait être le contraire : reconnaissance que l’État n’est qu’un des multiples acteurs historiques, sortie du monisme d’une cité unique ; Rousseau s’est sans doute retourné dans sa tombe plus que Voltaire. Et par-delà les croyants de toute obédience, chacun peut voir là une invite à chercher les étoiles qui en valent la peine pour recommencer à marcher.

  • 1.

    Historien, université Montpellier III, revue Nunc.