Logique de création, logique marchande, l’indispensable équilibre

Le dernier livre de François Gèze, La Double Nature du livre, est paru aux Belles Lettres en octobre 2023, quelques semaines seulement après la disparition brutale de son auteur1. Reprenant le fil de ses engagements et réflexions d’éditeur, qui avaient fait l’objet d’articles parus dans différentes revues, dont Esprit, il livrait dans cet ouvrage une analyse à la fois lucide et optimiste sur le monde du livre, entre bouleversements incessants et stabilité de ses fondations.


 

L’édition de livres est une aventure, ce qui la rend passionnante pour celles et ceux qui la pratiquent. Une aventure, car leurs découvertes y sont permanentes, ouvrant sans cesse sur des territoires inconnus d’émotions et de pensées, qu’il s’agisse de poésie, de littérature, de bandes dessinées, d’albums de jeunesse ou d’ouvrages de savoir. Une aventure presque égoïste puisqu’elle donne à ses acteurs un avantage unique : celui de découvrir avant les autres les novations créatrices des autrices et auteurs animés par le désir de les transmettre. Mais une aventure pourtant généreuse, puisqu’elle n’a d’autre sens que celui de faire partager aux lectrices et lecteurs le plaisir et l’émotion de découvrir ces novations, incarnées depuis des siècles dans de précieux volumes de papier et, plus récemment, dans leurs avatars numériques.

C’est par l’engagement politique et la curiosité de comprendre le monde que je suis tombé en 1980 dans cette « marmite aventureuse », dont j’ignorais presque tout auparavant. Depuis 1977, je dirigeais une collection au sein des éditions François Maspero, créées en 1959, celle du Centre d’études anti-impérialistes (Cedetim, qui existe toujours aujourd’hui). Son objet : faire connaître les luttes d’émancipation des peuples du tiers-monde, fort vives à l’époque. En 1980, François Maspero, formidable éditeur dont j’ai tout appris2, a souhaité progressivement « passer la main » et m’a demandé de travailler avec lui pour l’épauler. Sans que je m’y attende, il a décidé deux ans plus tard de me céder sa maison, à la seule condition de reprendre son nom qui était sa raison sociale. Je l’ai donc renommée « La Découverte ».

L’aventure éditoriale commençait pour moi. Il s’agissait d’abord de préserver autant que possible les précieux acquis du « fonds Maspero », des centaines de livres d’auteurs qui, depuis deux décennies de créations foisonnantes, avaient contribué à changer les visions du monde dominantes. Et, surtout, de préserver l’essence de cet engagement éditorial – publier des livres aidant à mieux comprendre le monde pour le changer – dans un contexte idéologique et politique marqué par l’effondrement du gauchisme soixante-huitard et le ralliement de la « gauche de gouvernement » aux sirènes du néolibéralisme bientôt triomphant. Cela impliquait d’importantes évolutions éditoriales, comme je l’ai expliqué ailleurs3. Mais aussi de bien connaître les acteurs de la « chaîne du livre », à commencer par les libraires, pour faire que les livres de la maison puissent plus efficacement atteindre leurs lecteurs. Rien de tel pour cela que d’échanger régulièrement avec ces acteurs, surtout les plus chevronnés, formidables sources d’apprentissage.

C’est ce qui m’a amené, très vite, à m’impliquer dans ce qu’on appelle dans notre jargon l’« interprofession ». Au Syndicat national de l’édition (SNE), d’abord : plus qu’une fédération patronale, ce qu’il est depuis 1892, celui-ci a l’immense mérite de réunir les éditeurs de toutes tailles, de leur apporter de précieuses expertises sur maints aspects du métier et d’être un utile espace de confrontation d’idées entre professionnels. Dans d’autres structures ensuite, comme la Société de caution mutuelle de l’édition française (SOCMEF), le Bureau du livre français à New York (pour vendre des droits de traduction aux États-Unis) ou, en 1988, l’Association pour le développement de la liberté de création (Adelc), créée à l’initiative de Jérôme Lindon, PDG des Éditions de Minuit ; ou encore, en 1991, la Commission de liaison interprofessionnelle du livre (CLIL, chargée de piloter en France le transport du livre) et, en 1995, le Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC), chargé de la gestion des droits d’auteur sur les photocopies.

Tous ces engagements, et quelques autres, m’ont conduit à publier plus ou moins régulièrement des interventions et analyses sur la situation de l’édition et de l’interprofession, dans des revues généralistes (comme Esprit et Le Débat) ou dans des publications spécialisées. Ce sont quelques-uns de ces textes, publiés de 1989 à 2021, que j’ai réunis ici, à la demande de Caroline Noirot, directrice des Belles Lettres, et de Jean-Claude Zylberstein, qui dirige la belle collection accueillant ce livre, « Le Goût des idées ». Que l’une et l’autre en soient vivement remerciés.

Malgré les ruptures qui n’ont pas manqué (technologiques, économiques, politiques, juridiques…), la continuité des « fondamentaux » de nos métiers est restée fort robuste.

En les relisant, et sans prétendre à une vaine synthèse, je suis malgré tout frappé par ce qui ressort de ce cheminement au fil de (presque) quatre décennies dans le monde du livre : malgré les ruptures qui n’ont pas manqué (technologiques, économiques, politiques, juridiques…), la continuité des « fondamentaux » de nos métiers est restée fort robuste. Et tandis que des pans entiers de l’édition ont disparu ou se sont affaiblis (comme les encyclopédies et dictionnaires), d’autres sont apparus et se sont développés de façon spectaculaire (comme les livres pour la jeunesse ou les mangas), mais globalement, le « marché » s’est développé et stabilisé. Ainsi, pour utiliser un « gros mot », l’« adaptabilité » des professionnels, vétérans (toujours solides) comme débutants (de plus en plus nombreux), s’est révélée remarquable, malgré les inquiétudes régulièrement formulées. On m’a parfois reproché mon optimisme, mais force est de reconnaître que, comme je l’écrivais en 1999, grâce aux compétences, à l’obstination et aux convictions de milliers de femmes (surtout) et d’hommes engagés pour le livre, « le pire n’est jamais sûr ».

En témoigne, par exemple, le réjouissant renouveau de la librairie indépendante dans les années 2000, qui s’est largement confirmé depuis. Et aussi le fait que les risques certains liés à la concentration croissante des entreprises d’édition, régulièrement évoqués, ont largement pu être contrebalancés par le dynamisme de l’édition et de la librairie indépendantes, mais aussi par les garde-fous élaborés au sein des groupes eux-mêmes. En témoigne aussi le succès, à long terme, de bagarres dans lesquelles je me suis impliqué avec bien d’autres dès les années 1980, qu’il s’agisse de la réforme du transport du livre, de la lutte contre le « photocopillage » ou de celle pour le prêt payant en bibliothèque : ces combats au long cours ont notamment permis au CFC et à la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (Sofia) de verser chaque année aux auteurs et aux éditeurs des dizaines de millions d’euros de redevances au titre du droit d’auteur sur les copies d’œuvres protégées et les emprunts de livres.

En témoignent enfin les adaptations et les mutations de nos métiers liées à la fameuse « révolution numérique », auxquelles sont consacrés la plupart des chapitres de ce livre à partir du milieu des années 2000. Là encore, la défense du droit d’auteur – belle invention française du xviiie siècle – s’est révélée fondamentale pour résister aux assauts conjoints des géants d’Internet, les fameux Gafam dirigés par des gourous libertariens, et de certains acteurs publics partisans d’une édition scientifique gratuite, donc financée par l’État. La singulière conjonction de ces positions extrémistes, menaçant la liberté de création, atteste a contrario que le droit d’auteur est bien le pilier permettant de préserver la fameuse « double nature du livre », évoquée notamment par Kant et Roger Chartier4.

Car s’il est d’abord l’œuvre de l’esprit d’un auteur, le livre est indissociablement un objet marchand, façonné par l’éditeur et l’imprimeur (pour sa version papier) et commercialisé par le libraire. Auteurs, éditeurs, imprimeurs, libraires et bibliothécaires, acteurs communs de l’accès de ses pages aux lecteurs, doivent ainsi préserver jalousement la logique de création tout autant que la logique commerciale, pour éviter les excès de l’une (la tendance à l’étatisation) et de l’autre (le primat du profit), sources de censure et d’autocensure. C’est la condition d’un équilibre plus durable qu’on ne pourrait le croire, rendu possible grâce au respect du droit d’auteur « à la française » et à quelques instruments essentiels de régulation du marché, au premier rang desquels le prix unique du livre, imprimé ou numérique.

  • 1. Cet article est l’introduction de François Gèze, La Double Nature du livre. Quatre décennies de mutations dans la « chaîne du livre », Paris, Les Belles Lettres, coll. « Le Goût des idées », 2023. Nous remercions les éditions Les Belles Lettres de nous avoir autorisé à la reproduire (note de la rédaction).
  • 2. F. Gèze, « François Maspero, cet homme libre à qui je dois tant » [en ligne], Le Nouvel Obs, 14 avril 2015.
  • 3. Entretien avec F. Gèze, « Penser le monde à nouveaux frais », propos recueillis par Marie-Hélène Bacqué et Jean-Paul Gaudillière, Mouvements, no 100, hiver 2019, p. 199-216.
  • 4. Emmanuel Kant, Qu’est-ce qu’un livre ?, textes de Kant et de Fichte traduits et présentés par Jocelyn Benoist, préface de Dominique Lecourt, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 1995 ; Roger Chartier, « Qu’est-ce qu’un livre ? Métaphores anciennes, concepts des Lumières et réalités numériques », Le Français aujourd’hui, no 178, 2012, p. 11-26.