Des livres en milieu naturel
Quelles réalités, quelles inquiétudes, quels désirs traversent ce qu’il est convenu d’appeler le « monde éditorial » ? Adrien Servières et Marie-Pierre Gracedieu ont fondé en 2021 la maison d’édition Le Bruit du monde, rattachée au groupe Editis. Baptiste Lanaspèze a fondé en 2008 les éditions Wildproject, et Roland Alberto dirige la librairie marseillaise L’Odeur du temps, fondée en 1980. Depuis Marseille où ils sont tous installés, ils croisent leurs points de vue sur la vie du livre, à la fois ancrée dans des réalités concrètes et aux prises avec des transformations globales.
Le monde éditorial paraît osciller entre, d’une part, la confiance dans l’avenir du livre et sa résilience, à la fois comme objet physique et comme pratique, et, d’autre part, des inquiétudes qui persistent : l’accélération de la concentration, le risque d’une attrition de la diversité éditoriale, l’enjeu de la distribution-diffusion, elle aussi toujours plus concentrée. Comment appréciez-vous ce contexte général ?
Adrien Servières – En effet, on est constamment tiraillé entre l’optimisme et une certaine inquiétude. À défaut de les anticiper, on essaie d’accompagner les mutations. Je travaille dans le livre depuis quinze ans et j’entends dire depuis quinze ans que le livre est en crise. Ceux qui y travaillent depuis trente ans entendent la même chose depuis trente ans, et pourtant on est toujours là, c’est donc que la base est solide. Si je m’en tiens au segment de la littérature, la pression s’intensifie, c’est palpable sur les dernières rentrées littéraires et celle que nous vivons en ce moment le confirme. Quelques titres se détachent et trouvent massivement leur public, mais ils sont peu nombreux et d’autres titres qui auraient tiré leur épingle du jeu il y a encore quelques années sont aujourd’hui un peu étouffés. En discutant avec des confrères, on a tous le sentiment de devoir faire beaucoup plus pour arriver au même résultat, de courir un marathon à la vitesse d’un sprint. Mais pour répondre à votre question, j’ai plutôt le sentiment, quand je rentre dans une librairie, d’y trouver une certaine richesse et diversité éditoriale, pour l’instant en tout cas.
Roland Alberto – Nous sommes constamment confortés dans notre confiance par le rajeunissement brutal du lectorat depuis trois ou quatre ans et par les nouvelles générations d’éditeurs indépendants que les concentrations (et leur dépendance aux logiques de bénéfices) laissent libres de créer et d’inventer. Le seul bémol dans cette situation caractéristique de concentration, c’est l’étiolement du rôle de la presse et de notre activité de conseil pour faire connaître et pour faire lire cette diversité de nouveaux éditeurs et ces nouveaux auteurs qui peinent donc à trouver ne serait-ce qu’un équilibre financier. Heureusement, le rajeunissement du lectorat nous oriente vers des littératures nouvelles ou des thématiques émergentes en sciences humaines qui n’existaient pas pendant nos années de formation. Les sources d’inquiétudes pour la librairie sont hélas du côté des charges fixes qui deviennent difficiles à supporter : les loyers obscènes dans le centre des grandes villes et les coûts financiers et écologiques des transports pour l’acheminement des livres dont la logistique est entièrement centralisée en région parisienne. Mais, pour le moment, aucun grand groupe concentré (à part Hachette Livre) ne s’est prévalu de sa taille et donc de son importance dans notre activité pour imposer des pratiques commerciales déloyales envers notre librairie.
Baptiste Lanaspèze – Ce dont témoigne l’aventure de Wildproject, au bout de quinze ans – tout comme celles de la famille des maisons artisanales et de petite taille (je pense à La Lenteur, La Fabrique, Agone, le Passager clandestin, Divergences, Rue de l’échiquier, Dehors, Anamosa…) –, c’est justement que l’on peut encore aujourd’hui, dans l’écosystème éditorial français, malgré les dramatiques logiques de concentration, réussir à construire de belles maisons d’édition engagées et cohérentes qui rencontrent leur public, dans des échelles de deux cent mille à un million d’euros de chiffre d’affaires. C’est dur, mais c’est possible – avec de la passion, de la patience et de la ruse. Il y a une dizaine d’années, un éditeur de chez Verso Books de passage à Marseille – Siddhartha Lokanandi – est venu taper à la porte des bureaux pour dire bonjour. À l’époque, on recevait très peu de visites et d’appels. Il me dit qu’il sentait chez Wildproject la bonne odeur du « Labor of Love ». Le travail de l’amour – je n’ai pas oublié cette expression, ce monsieur a mis un mot juste sur ma pratique.
Le monde de l’édition a cela de particulier qu’il voit coexister des logiques quasiment industrielles, celles des grands groupes, avec des logiques artisanales dans l’édition indépendante. La même dichotomie se retrouve au niveau de la librairie. Quel regard portez-vous sur cette diversité ? Est-elle féconde pour l’ensemble du secteur, ou au contraire source de trop de distorsions ? Comment chacun trouve-t-il sa place ?
Adrien Servières – Pour moi, nous avons tous un cœur d’activité en commun, mais plutôt que de distinguer le travail fait dans les grands groupes de celui des maisons indépendantes, j’aurais tendance à noter des différences liées au type de livres publiés. Un éditeur de littérature ne fait probablement pas exactement le même métier qu’un éditeur de beaux livres et de livres pratiques. Même si la finalité est la même, à savoir mettre le livre dans les bonnes mains à chaque étage de la chaîne du livre, le travail en amont de la publication et celui de la commercialisation sont forcément différents. Sur le segment de la littérature, qu’on soit indépendant ou dans un groupe, la part de subjectivité et la relation entre un auteur et un éditeur rendent le travail très artisanal. Mais la vie d’un livre est constituée de nombreuses étapes et tant que le texte est à l’état de manuscrit, on reste dans l’artisanat, c’est un travail d’orfèvre, subjectif, d’échanges et parfois de négociations entre l’auteur et la maison. C’est au moment de la commercialisation que le processus s’industrialise et, là encore, pas de distinction entre petites et grandes maisons. Fabrication du livre et distribution sont, de fait, industrielles. Publier un livre relève donc à la fois d’un artisanat et d’une industrie, l’un ne peut pas vraiment aller sans l’autre. Être éditeur aujourd’hui, c’est avoir de nombreux métiers.
Baptiste Lanaspèze – J’ai été amené, depuis 2019, à participer à une recherche-action sur la filière du livre au prisme des questions d’écologie, grâce à l’initiative de mon collègue Marin Schaffner et de la libraire Anaïs Massola du Rideau rouge (dans le 18e à Paris), qui ont fondé l’association pour l’écologie du livre, laquelle compte aujourd’hui des centaines de membres. Cela m’a permis d’apprendre des tas de choses sur le fonctionnement de la filière et surtout sur l’évolution historique de cette filière : une condition nécessaire pour pouvoir se projeter dans son évolution future. C’est à cette occasion que j’ai pris conscience de la nature hybride de la filière du livre, mi-artisanat, mi-industrie. Toute une partie des acteurs de la filière fait de l’artisanat (en amont de l’impression, et aussi les diffuseurs et les libraires) – mais souvent assisté par ordinateur. Et toute une autre partie fait de l’industrie (en particulier les forestiers, fabricants de pâte à papier, papetiers, imprimeurs, distributeurs…). Et cette dichotomie, on la retrouve aussi ailleurs : dans le fait qu’on trouve en librairie des livres fabriqués par des « petits paysans » aussi bien que par des « multinationales ». C’est une situation très étrange, qu’on peut regarder d’un œil positif ou négatif. Mais d’un point de vue pragmatique, c’est rendu possible par le maintien du fabuleux réseau de libraires indépendants grâce à la loi Lindon (dite Lang) sur le prix unique du livre – ce réseau qui a quasiment disparu aux États-Unis par exemple, au profit d’Amazon.
Par-delà cette hybridité constitutive, la véritable « dichotomie » est selon moi sociale (au sens large et riche du terme). On a d’un côté des maisons de petite taille qui publient par passion, sans grand gain financier, des livres de création à tirage ajusté, dans une atmosphère de travail plus ou moins familiale – les maisons du « Labor of Love » (un groupe social pas si éloigné du groupe que constituaient les clercs au Moyen Âge ou les moines qui grattaient bénévolement des manuscrits). Et d’un autre côté, celles dont les dimensions énormes (100 salariés et plus) et la financiarisation les obligent à produire du livre de divertissement ou en tout cas à se lier aux logiques publicitaires massives de l’affichage et des médias audiovisuels. Ces deux types d’entreprises ne jouent pas dans la même catégorie, ne reposent pas sur le même pacte social, ne se comportent pas de la même façon, ne produisent et ne pilonnent pas les mêmes proportions de tonnes de papier – et pourtant, on se retrouve tous à vendre nos livres, au même prix, dans les mêmes librairies. Un peu comme une course de fond où on aurait des souris et des éléphants côte à côte. Alors certes, il existe aussi de drôles d’hybrides : des maisons financiarisées appartenant à des multinationales, mais dont le catalogue demeure magnifique – je pense à La Découverte. Mais ce sont là des exceptions qui confirment la règle ; et des situations fragiles.
Roland Alberto – Cette distorsion entre industrie éditoriale, point de vente de livres en grande surface en accès motorisé d’un côté, et artisanat éditorial, petite ou moyenne librairie de l’autre, est un faux problème à mon avis : beaucoup de petites et moyennes librairies ont complètement adopté et amplifient la vision éditoriale des grands groupes concentrés. Ce qui me fait dire souvent que la vente de livres et la lecture sont en réalité deux choses décorrélées désormais. C’est peut-être une opinion un peu sévère, mais quand je découvre la place des livres de cuisine, des livres pratiques en tout genre ou l’absence de fonds devant les piles de nouveautés dans les librairies dites de création, les bras m’en tombent. Oui, chacun trouve sa place et c’est bien ainsi, mais la fécondité n’est pas toujours là où on l’attend. Je pense humblement que l’inquiétude intellectuelle est indispensable. J’ai parfois envie de parler de la librairie non plus comme d’un commerce de détail, mais comme d’un grossiste où le lecteur viendrait chercher ses matériaux pour son propre chantier intérieur, ses propres inquiétudes.
François Gèze, avec qui nous avons travaillé au sommaire de ce numéro, se disait optimiste pour l’avenir de l’édition de sciences sociales, frappé par le dynamisme et le renouveau de ce champ, et l’intérêt pour de nouvelles questions, à la croisée des perspectives scientifiques et militantes, en matière de genre ou d’écologie.
Roland Alberto – Je suis absolument d’accord avec François Gèze, comme toujours d’ailleurs. Ce renouvellement des intérêts en sciences humaines et sociales est lié au rajeunissement du lectorat et aux nouveaux éditeurs. Il est profond, intense et ardent. Grâce à ces auteurs et éditeurs qui documentent, examinent, recherchent et nous font envisager la crise écologique et climatique globale qui s’annonce, la librairie, l’intermédiaire entre tous, prend une place que je n’avais jamais osé espérer en trente ans de travail. C’est très paradoxal : il s’agit d’une formidable source d’optimisme pour le métier de libraire inquiet. Cela alimente son inquiétude et cela le motive pour mieux travailler, et vice versa. Je crois que jamais les livres de sciences humaines et sociales ne nous ont autant incarnés dans l’extérieur, dans la nature, dans le vivant. Jamais il n’a été autant question de l’espace et de l’environnement, du ciel et de la mer, des éléments et du vivant dans nos têtes et dans nos quotidiens de libraires, c’est une chance pour nous, en tout cas pour moi, de travailler ainsi.
Baptiste Lanaspèze – À la fin des années 2010, j’ai un jour entendu une libraire dire que les pensées de l’écologie avaient « sauvé les sciences sociales ». C’était le moment de l’apparition et de l’explosion des tables « Écologie » en librairie. J’ai trouvé ça drôle et pas faux ! Aujourd’hui, on peut ajouter que le féminisme a contribué encore plus à ce « sauvetage », et il faut ajouter à cela l’essor des pensées décoloniales. Du point de vue de Wildproject, c’est une belle histoire : après dix ans d’ensemencement obstiné (dans une grande solitude), nous avons connu à partir de 2019, en cinq ans, une explosion de nos ventes de 400 % – ce qui n’est pas de la « croissance », mais un vaste fleurissement. Cela confirme aussi mon intuition initiale, en 2003, que la révolution philosophique de l’écologie était potentiellement l’événement du siècle – comparable à la Renaissance ou aux Lumières. Au fond, je crois qu’on pourrait dire que la cause de tout cela est que nous vivons une époque intéressante d’intense dynamisme intellectuel et social. Après trois décennies très ternes (des années 1980 aux années 2000), où l’on pouvait croire, en tant qu’étudiant, avoir échoué à jamais dans une sorte de vestibule ou de post-scriptum de l’histoire, on a renoué – depuis le milieu des années 2010 – avec la vitalité des années 1960-1970. En tant que corps social, on est de nouveau vivant, de nouveau ensemble, de nouveau en lutte. On pense, on vit, on invente, on aime, on se bat. C’est un climat propice à la lecture. Depuis une dizaine d’années, il est vraiment bouleversant pour moi de voir que les livres d’écologie politique sont si présents dans les mondes militants et sur les lieux de luttes, et qu’à l’inverse, le travail des militants infléchisse à ce point le contenu des textes et des entreprises philosophiques. C’est pour cela que j’ai tant de respect pour Émilie Hache – une autrice que je tiens aussi pour une grande éditrice, par ses trois anthologies –, dont le recueil Reclaim paru en 2016 est l’emblème, à cette date charnière, de ce que mon amie Lucie Geffroy de La Déferlante appelle « l’intelligence militante ».
François Gèze disait également que pour lui, le cœur battant de l’édition résidait dans le couple éditeur/auteur. Et que tant que cette relation singulière tenait, l’édition avait de l’avenir. On entend parfois que l’auteur est le maillon faible de la chaîne, trop faiblement rémunéré. Mais le phénomène de « best-sellerisation » laisserait plutôt penser que certains auteurs écrasent tous les autres. Dans le même temps, la notion même d’auteur se trouve parfois relativisée, pour différentes raisons : en sciences sociales avec le développement du travail collectif, ou du fait du développement de l’intelligence artificielle. Comment voyez-vous évoluer cette « relation singulière » ?
Marie-Pierre Gracedieu – La relation entre l’auteur et son éditeur est primordiale : c’est par elle que tout commence, par une lecture, suivie d’une admiration, d’un désir. Elle prend vite la forme d’une conversation, d’un échange sur le texte, qui débouche sur des pistes de travail plus ou moins importantes. Comme toute rencontre humaine, elle évolue de façon très subjective. Certains éditeurs sont très dirigistes et interviennent beaucoup sur le texte, d’autres n’y touchent pas et laissent ce travail aux équipes de correcteurs et correctrices. Pour ma part, je considère que ce couple auteur/éditeur repose sur l’intérêt que l’on se porte : un auteur trouve plus facilement sa place au sein d’un catalogue qu’il connaît et estime. Il doit sentir que son éditeur s’intéresse à son projet et qu’il le comprend. Qu’il est prêt à l’accompagner, à l’aider à déployer toutes ses forces.
Mais très vite, l’éditeur doit devenir un ambassadeur, un entremetteur. C’est l’éditeur qui présente l’auteur à toutes les personnes de la maison qui vont en prendre soin. Ils sont plus ou moins nombreux selon la taille de la maison mais il me semble qu’un bon éditeur veille à ce que l’auteur noue des relations constructives avec toutes les personnes impliquées dans la chaîne du livre : de l’assistant d’édition au lecteur, en passant par les attachés de presse, les représentants, les libraires, les journalistes. Nous devons communiquer notre enthousiasme au plus grand nombre. Faire en sorte que le livre soit lu par les journalistes et les libraires, et cela suppose de l’endurance et de l’ingéniosité… Ce sont ces efforts qui donnent de la valeur à notre intervention et certains auteurs considèrent que c’est une forme de rémunération supplémentaire qui leur est accordée. Difficile en effet de calculer la part de revenus qui revient à l’auteur et à son éditeur tant les écarts se creusent entre les auteurs de best-sellers et les autres. Le couple que forment l’auteur et son éditeur repose sur la confiance qu’ils s’accordent mutuellement et, pour cela, chacun doit reconnaître les compétences de l’autre. C’est un jeu subtil qui suppose beaucoup d’estime et de respect.
Baptiste Lanaspèze – Ma collègue Nichelle Teles dit souvent que nous sommes les sages-femmes des autrices et des auteurs, en les aidant à accoucher de leur texte ; et il faut ajouter à cela toute la dimension de « l’inscription dans le monde » de ce texte – le titre, la couverture, la 4e de couverture, la stratégie de présentation, etc. –, qui est un vrai art, dont rend si mal compte le mot « marketing ». À ce titre, il se joue quelque chose d’incandescent entre auteur et éditeur, ce qui explique la forte résonance affective de ces relations-là, bien décrites par François comme celles d’un « cœur battant ». Ceci dit, François – qui était un confrère bienveillant et généreux – pouvait lui-même être un éditeur autoritaire, ce que je m’interdis, car je considère qu’un auteur doit rester souverain dans le royaume de son texte, où nous devons rester de simples conseillers. Nous sommes après tout au service de ces animaux sauvages ! Je considère enfin que les éditeurs sont une espèce d’auteurs, car au fil des ans, ils écrivent un propos avec des livres, à travers des collections qui sont comme des programmes de recherche.
Marseille est souvent évoquée comme une ville, un territoire, particulièrement dynamique sur le plan culturel, mais éditorial en particulier. Comment voyez-vous la « dimension marseillaise » de votre activité, au sens de ce que vous faites ici que vous ne feriez pas, ou différemment, ailleurs ? À l’inverse de cet aspect « ancré » de votre activité, on sait que la prescription se développe de plus en plus en ligne, via les réseaux sociaux, voire les influenceurs. Quelle place ce sujet occupe-t-il dans vos préoccupations ?
Adrien Servières – On a annoncé la création de la maison il y a un peu plus de trois ans maintenant et je constate avec un certain amusement que la question « Pourquoi Marseille ? » revient très souvent, surtout quand je suis à Paris. Depuis l’étranger, la question ne se pose jamais en ces termes. La réalité est que l’édition française est très concentrée à Paris, mais en nous installant à Marseille, nous n’avons rien inventé pour autant, Baptiste était là depuis longtemps et il n’était pas le seul. Le catalogue de la maison a vocation à être le réceptacle des bruits du monde, c’est la promesse initiale et Marseille est un poste d’observation formidable. S’installer ici, c’est justement s’inscrire au cœur du monde et se nourrir du monde. C’est à Marseille que nous avons rencontré l’auteur d’un grand roman sur la désindustrialisation du pays, Christian Astolfi. Si l’histoire qu’il raconte se passe à La Seyne-sur-Mer, la publication de son livre De notre monde emporté a eu un retentissement national. Nous y avons aussi rencontré Boris Pétric, anthropologue dont nous avons publié Château Pékin au début de l’histoire de la maison, ou encore une autrice de bande dessinée libanaise, un auteur libyen qui nous est parvenu par une rencontre faite à Marseille, deux auteurs italiens… Enfin Aslak Nore, un auteur norvégien dont les personnages, une famille d’armateurs, ont séduit les lecteurs bien au-delà de Marseille (il est traduit dans plus de vingt langues), il a été comparé à Jo Nesbø ou à Jonathan Coe, et il vit depuis huit ans dans le vallon des Auffes ! Bref, Marseille se révèle plus inspirante encore que nous ne l’imaginions. On a par ailleurs trouvé ici de nombreux partenaires et soutiens. Les ouvertures de librairies se multiplient à Marseille et dans la région ces dernières années et ces libraires font un travail remarquable, Oh les beaux jours ! est devenu un rendez-vous incontournable dans la saison des festivals littéraires, les Rencontres d’Averroès sont une référence en sciences humaines…
Roland Alberto – Les phénomènes et les modes de prescription, anciens ou contemporains, tout commerçant y est frontalement confronté, c’est naturel. Chaque libraire se débrouille avec ses recettes pour que cela ne devienne pas un joug ou même une pente agréable à suivre. La prescription en ligne (et tous les outils que les libraires ont mis en place en matière de réservation et de géolocalisation des livres), en revanche, crée une véritable ubérisation des librairies : nous sommes activés à la demande pour telle ou telle requête précise et c’est fini. Le site réel de la librairie n’existe plus, les clients viennent « chercher leur commande » sans prêter la moindre attention au fonds, à nos éventuels conseils ou aux autres livres, même parfois aux autres clients : c’est le triomphe du commerce de détail, en quelque sorte, et c’est un danger pour l’idée que j’ai de la librairie.
Pour conclure, où placeriez-vous la problématique principale pour l’édition en France aujourd’hui, et du point de vue de votre activité en particulier ?
Adrien Servières – Il est difficile de dégager une problématique unique sur laquelle il faudrait porter nos efforts mais une chose est certaine, la chaîne du livre vit une période complexe, à tous les étages. On peut parler de surproduction, ce sont plusieurs dizaines de milliers de nouveautés qui sont chaque année proposées aux libraires, c’est intenable, et étouffer la librairie me semble être un jeu très dangereux. Le syndicat de la librairie française parle d’un difficile retour à la réalité après des années 2020 et 2021 d’un niveau record. L’expression « chaîne du livre » n’est pas vaine, si un maillon est fragilisé, c’est toute la chaîne qui l’est. Pour cette raison, en tant qu’éditeur, je ne peux pas décider de me concentrer sur mes problématiques et ignorer l’environnement dans lequel j’évolue. Ça semble évident, mais l’équilibre étant fragile, il est facile de se replier sur sa stratégie, pourtant il est crucial de rester à l’écoute des libraires, des diffuseurs, des confrères. Par ailleurs, cette surproduction est quand même une aberration écologique… On peut aussi se demander comment aller chercher les lecteurs de demain, comment est-ce qu’on fait collectivement et individuellement pour faire du livre un objet séduisant pour les jeunes. Il y a évidemment de très nombreuses initiatives qui vont dans le bon sens, mais le chemin est encore long.
Baptiste Lanaspèze – Une question essentielle me paraît être celle que nous posions dans notre manifeste, réalisé au sein de l’association pour l’écologie du livre et paru en 2020 : Le livre est-il écologique ? Avec l’industrialisation, les métiers du livre se sont multipliés et même atomisés, à tel point que chacun peut faire son travail en ignorant quasiment celui des autres. Il me semble que le maillon de la chaîne qui est le plus dans l’obligation de connaître les autres maillons, car il doit travailler et négocier avec eux, c’est la maison d’édition – au contact direct de l’auteur ou de l’autrice, du correcteur, de la traductrice, de l’imprimeur, de l’agent, des maquettistes, des représentants (diffusion), du distributeur, des libraires, des journalistes, des lectrices… Et encore, les éditeurs connaissent rarement tous ces métiers de l’intérieur, et ignorent en général le travail des papetiers, des fabricants de pâte à papier, des forestiers. La grande question derrière tout ça – celle qu’on examine quand on déploie nos formations à l’écologie du livre dans les bibliothèques départementales et dans les agences régionales de France et de Navarre – est celle de la conversion écologique de la filière. Dans le domaine de l’agriculture, on a inventé l’Amap, qui est une vraie révolution. Mais dans le domaine de l’édition, on n’a pas encore de système qui nous permette de nous émanciper des logiques industrielles (en dehors de la protection de toute la filière qu’offre la loi Lindon). À titre d’horizon, j’aime bien le rêve de mon collègue Marin Schaffner, qu’un consortium d’éditeurs indépendants achète un jour une forêt…
Roland Alberto – En effet, les coûts écologiques de l’acheminement quotidien, par transport routier, depuis la région parisienne, de dizaines de tonnes de livres vers les librairies de province sont insoutenables (en plus du coût financier qui l’est tout autant). Le modèle de vente d’Amazon qui propose des délais de livraison déshonnêtes nous a tous, clients et libraires, catapulté dans cet univers de fausse urgence consumériste inepte.
Propos recueillis par Rémi Baille et Anne Dujin