Les sourdes inquiétudes du monde éditorial
La reconfiguration industrielle du secteur de l’édition s’inscrit dans une longue histoire de concentration. Ce sont autant les éléments de continuité que de rupture, qui caractérisent la situation du livre aujourd’hui. Mais l’entrée en force du politique dans la vie du secteur est susceptible de changer la donne.
L’année 2020 fut marquée par la fermeture des commerces de librairie en réponse à la pandémie de Covid-19. Ils furent toutefois, au terme d’une vive polémique, inscrits sur la liste des commerces dits essentiels, autorisés à ouvrir malgré le confinement à partir de février 2021. Les débats animés qui accompagnèrent cet épisode témoignèrent d’une attention collective au livre, malgré la baisse de la lecture attestée par la plupart des études.
Dès l’année suivante, le livre occupait une place centrale dans la hiérarchie des achats prioritaires effectués avec le Pass culture, incitant de jeunes bénéficiaires à entrer dans des librairies. Ces dernières semblaient attirer de nouvelles vocations, malgré les fortes interrogations quant à l’avenir de ces petits commerces de centre-ville1.
Le livre va-t-il bien pour autant ? Les doutes se font jour, qui portent en particulier sur l’accélération de la concentration et sur son changement de nature, ainsi que sur la nouvelle phase de l’innovation technologique dont témoigne l’engouement pour l’intelligence artificielle générative, qui menace certains métiers et questionne le statut de l’œuvre. Cette dernière perspective nourrit un sentiment d’incertitude et constitue sans doute l’arrière-plan d’une reconfiguration industrielle sur laquelle cet article se penche en trois temps. Après avoir relevé que les opérations de concentration semblent s’inscrire dans une histoire sans fin, on insistera sur les éléments de continuité, mais aussi sur les facteurs de déstabilisation qui pèsent sur le secteur. On montrera enfin que l’entrée en force du politique sur le devant de la scène est susceptible de changer la donne.
Une histoire sans fin de concentration
Les opérations de concentration sont partie prenante de l’histoire du capitalisme. L’édition n’y a pas échappé. C’est à un drôle de scénario que l’on a assisté avec la prise de contrôle du groupe Hachette par le groupe de Vincent Bolloré et avec la prise de contrôle du groupe Editis par celui de Daniel Kretinsky. Remontons le cours du temps.
En 2002, deux groupes dominent l’édition en France, Hachette et Vivendi Universal Publishing (VUP). Lagardère, maison mère d’Hachette depuis fin 1980, tente alors d’acheter VUP2. Cette opération requiert un avis de la direction de la concurrence de la Commission européenne, et celle-ci pointe le risque de position dominante sur certains marchés que l’on qualifie de « pertinents3 ». Le groupe est conduit à ne conserver qu’une partie de VUP et à devoir se séparer des autres actifs (Julliard, Plon, Nathan, Cherche Midi, etc.), rassemblés dans un nouvel ensemble rebaptisé Editis. Editis représente, au terme de cet épisode, environ 60 % de l’ex-VUP, tandis qu’Hachette (Hatier, Grasset, Stock, Fayard, Calmann-Lévy, JC Lattès, Le Livre de poche, etc.) devient le numéro un de l’édition française et le numéro trois de l’édition mondiale grand public, avec une forte implantation notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis.
L’histoire ne s’arrête pas en si bon chemin. En 2015, le groupe Bolloré prend le contrôle de Vivendi ; cette opération lui donne la main sur Canal+, Universal Music Group (UMG) et Editis. En juin 2021, Vivendi se défait d’UMG, pourtant qualifiée de « joyau de Vivendi4 », et opère un recentrage sur l’édition, les médias et le divertissement. À l’automne 2021, il annonce une offre publique d’achat sur Lagardère, toujours propriétaire d’Hachette. Editis rassemble cinquante-trois maisons, qui publient près de 4 000 mille nouveautés par an, tandis que Lagardère Publishing, dont la marque principale est Hachette Livre, rassemble plus de 200 marques d’édition et publie plus de 15 000 nouveautés par an dans une douzaine de langues. Plane de nouveau sur cette opération le veto probable de la Commission européenne devant le rapprochement de ces deux groupes et le risque de position dominante qui s’ensuivrait.
Fin 2023, au terme d’épisodes qui seraient trop longs à détailler ici mais qui sont faits de tribunes, de bruits et de fureur, avec la crainte d’un dépeçage des groupes, Editis est revendu tandis que les maisons historiques d’Hachette restent entre les mains du groupe Bolloré, déjà largement impliqué dans le secteur des médias. Le groupe Bolloré récupère aussi le travel retail (les magasins Relay des aéroports et des gares).
Trois acheteurs auront fait montre de leur intérêt pour Editis, mais c’est Daniel Kretinsky, homme d’affaires tchèque ayant investi dans les centrales à charbon et le gaz, le lignite et l’acier (ThyssenKrupp), les médias et la grande distribution (Metro, Fnac, Darty…), qui l’emporte finalement par le biais d’International Media Invest. Vivendi, qui avait acquis Editis pour la somme de 829 millions d’euros, s’en sépare à moindre prix (653 millions d’euros), mais parvient ainsi à mettre un terme à la question du risque de position dominante.
Cette affaire fut comme une inversion de l’histoire. On opposait le groupe Hachette, à l’actionnariat stabilisé de longue date, à Editis, qui avait déjà changé de propriétaire cinq fois en vingt ans. Et voilà Hachette sous le feu d’un changement d’actionnaire5. Et on aura assisté à un avis de tempête non seulement économique, mais aussi politique.
Parallèlement aux secousses que l’on observe du côté d’Hachette et d’Editis, deux groupes se sont renforcés dans les années récentes, avec deux opérations remarquables. D’une part, en 2012, le rachat de Flammarion – et par là même de Casterman, éditeur important dans le champ de la bande dessinée6 – par Madrigall permet à la maison mère de Gallimard de doubler de taille. D’autre part, fin 2017, le rachat de La Martinière (Seuil, Abrams, La Martinière) par le groupe Média-Participations (Dargaud, Dupuis, Le Lombard, Fleurus, Rustica, Famille chrétienne…) donne naissance à un autre poids lourd de l’édition française.
Au terme de l’ensemble de ces opérations, en 2022, le chiffre d’affaires d’Hachette Livre est de 2 748 milliards d’euros (dont 29 % se réalisent en France) et celui d’Editis de 789 millions. Média-Participations et Madrigall le suivent de très près avec respectivement 722 et 622 millions d’euros. Tandis qu’en 2002 seuls deux groupes dominaient le marché, les opérations de rachat auront conduit à un renforcement spectaculaire des deux groupes qui suivaient le peloton de tête.
Derrière ces reconfigurations se pose la question essentielle de la diffusion-distribution. Contrairement au modèle allemand, les deux groupes Hachette et Editis possèdent leur propre réseau de distribution, Hachette Livre Distribution et Interforum, qui distribuent les livres publiés par les éditeurs du groupe ainsi que nombre d’éditeurs tiers. Gallimard, avec la Sodis, crée son réseau en 1971, à la suite d’un différend avec Hachette au sujet des livres en format poche. De même, Média-Participations possède sa structure de distribution ouverte à d’autres partenaires. Dans cette activité de réseau où les économies d’échelle sont importantes, la concurrence est forte pour convaincre un maximum d’éditeurs de rejoindre telle ou telle structure de distribution – sans une masse critique croissante de livres à distribuer, cette activité voit sa rentabilité s’éroder. C’est là une logique de tuyaux bien plus que de contenus, qu’on a pu reprocher à Editis d’avoir fait prévaloir – alors même qu’Interforum rencontrait des difficultés – avant l’opération de revente à Daniel Kretinsky.
Quant aux maisons familiales, elles sont bousculées à l’occasion des successions. Actes Sud ou Albin Michel s’attellent au passage de témoin vers la plus jeune génération. Les groupes formant le noyau de l’oligopole comme les maisons les plus installées sont en embuscade et cherchent à racheter de plus petites structures7. C’est ainsi, par exemple, que Madrigall rachète deux maisons au catalogue prestigieux, Les Éditions de Minuit en 2021 puis Christian Bourgois en 2024. Quant à Editis, le groupe est en passe de finaliser le rachat du groupe Delcourt (comprenant les maisons Delcourt, Soleil et Tonka), renforçant ainsi sa position dans le secteur très porteur de la bande dessinée et des mangas, ainsi qu’en matière de distribution. La maison envisage le rachat de Michel Lafon, l’une des dernières maisons d’édition 100 % indépendantes, et Catherine Lucet, directrice générale d’Editis, annonce la volonté du groupe de regarder « toutes les opportunités qui pourraient se présenter et qui feraient du sens8 ».
Au-delà de ces opérations, on trouve toute une myriade d’éditeurs indépendants. La vitalité de cette frange est frappante. Chaque année, des maisons sont créées ; la plupart sont appelées à disparaître, mais quelques-unes parviennent à survivre et à se développer. Selon Electre, on compte 4 500 éditeurs qui publient au moins un livre par an. La Fédération interrégionale du livre et de la lecture recense quant à elle 1 500 éditeurs indépendants. Ces éditeurs sont souvent inventifs, qu’il s’agisse de tester de nouveaux formats, de débusquer des auteurs passés sous le radar des grands éditeurs dans leur quête de nouveaux talents, d’expérimenter des stratégies commerciales innovantes (tout petits prix en format numérique, association de l’auteur à la marche de la maison qui le publie, etc.). Cet esprit créatif et cette occupation de niches délaissées par les plus grands éditeurs peuvent relever d’un engagement politique, écologique ou sociétal. Lorsque ces maisons atteignent un certain degré de professionnalisation (production régulière, début de visibilité et construction d’un portefeuille d’auteurs), elles procèdent à la délégation de la diffusion et/ou de la distribution à des structures ad hoc9.
Permanence et instabilités
Ainsi va la vie de l’édition, faite d’éléments de continuité et de changements profonds. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant définissait le livre tout à la fois comme un objet produit par un travail de manufacture, qui appartient à celui qui l’acquiert, et comme une œuvre adressée au public, qui demeure la propriété de celui qui l’a composée. De tout cela, rien n’a changé.
En effet, quand on réfléchit à l’industrie du livre, on est frappé par les éléments de continuité. Des pages que le lecteur tourne sans devoir s’inquiéter d’être connecté. Une chaîne de valeur qui va de l’auteur au détaillant, avec un partage de la valeur qui évolue peu au fil du temps. Une répartition des ventes qui fait la part belle aux best-sellers, mais avec une myriade de petits tirages. Des promesses de remontée de la « longue traîne » (les petits tirages) à la faveur du commerce numérique, qui ne se sont pas vraiment réalisées. Des petits commerces qui résistent tant bien que mal, malgré des taux de marge parmi les plus faibles du commerce de détail. La concurrence pour les auteurs, en amont de l’activité des éditeurs, et la concurrence des titres pour figurer sur la table du libraire, en aval de celle-ci. La tendance à la surproduction est une question qui se pose de très longue date et qu’un simple chiffre peut illustrer : en 2022, 111 503 ouvrages étaient édités contre 86 295 en 2012. Il est vrai, pour tempérer le côté spectaculaire de cette hausse, qu’elle provient des réimpressions (+ 75 %) dont le nombre tend à baisser (– 13 %). Il n’empêche : les libraires, comme d’autres acteurs du livre, se plaignent de ce trop-plein, qui est à la fois un signal de la vitalité de la filière et la source de beaucoup de gaspillage. Parce que chaque livre est singulier, parce que la recette du succès n’a jamais été trouvée, la tentation est de renouveler le pari de la publication, quitte à délaisser la promotion des ouvrages que le marché n’a pas très vite sélectionnés.
Les sources d’instabilité sont toutefois nombreuses. Elles proviennent de la montée des enchères sur quelques auteurs dans une logique exacerbée de course aux best-sellers – quitte à verser des avances de moins en moins indexées sur les ventes ; de la part grandissante du commerce électronique et tout particulièrement d’Amazon ; du développement de l’autoproduction comme réalité mais aussi comme symptôme des tensions entre éditeurs et auteurs. La part croissante du livre d’occasion, nourrie par les plateformes de commercialisation comme par une pression sociale en faveur d’une économie circulaire et de petits prix en direction des plus précaires, contribue à déstabiliser certains pans du marché.
Malgré ces sources d’inquiétude, le marché résiste. Sans remonter trop loin, l’année 2021 fut exceptionnelle, avec une croissance du chiffre d’affaires de 12, 4 %. Il n’est guère illogique qu’elle ait été suivie d’une correction, avec une contraction du chiffre d’affaires de 5, 4 % en 2022, et une reprise timide en 2023 de 1, 16 %, soit une hausse de 1, 1 % en volume par rapport à 2019, année d’avant-Covid. Il faut souligner qu’en nombre d’exemplaires vendus, l’année 2023 fait à peine plus que l’année 2019 : 439, 7 millions d’exemplaires, pour environ 111 000 titres commercialisés. On a donc un marché résilient, mais qui présente des points de fragilité : le prix du papier joue un rôle important, ainsi que d’autres éléments sujets à la tendance inflationniste (transports, tarifs postaux, énergie).
Une autre source d’instabilité réside dans le numérique. Mais à rebours des menaces et des effets d’attrition engendrés dans le secteur musical ou dans celui de la presse, le secteur semble avoir trouvé un équilibre entre migration de certains segments vers le numérique et résistance du reste du marché. La part des revenus numériques des éditeurs n’est que de l’ordre de 10 % du chiffre d’affaires total des ventes de livres, mais plus des deux tiers de ces revenus numériques sont réalisés par les ouvrages universitaires et professionnels10. On peut faire l’hypothèse d’une progression de ce basculement vers le livre en format numérique dans ces segments de marché ainsi que dans celui du livre scolaire11, et de la confirmation de la résistance relative des autres segments du marché.
Les avancées technologiques ont permis, en aval de la filière, le développement de l’impression à la demande. Si elle permet de s’adapter finement aux variations de la demande, elle amplifie l’un des éléments de disruption et même d’ubérisation du secteur, la croissance spectaculaire de l’autoproduction12. Quant aux premières conséquences de l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, elles portent sur certains éléments de la chaîne de valeur, tel celui de la traduction, et même sur l’écriture, le statut de l’auteur et sa rémunération. D’autres éléments de rupture sont à l’œuvre et renvoient au durcissement du débat sur le partage de la valeur. Des auteurs réclament une meilleure rémunération, notamment un taux minimum de royalties. Et la « règle » qui faisait que les ventes de 20 % des titres publiés permettaient de compenser les pertes ou l’absence de gain sur 80 % de la production d’une maison glisse lentement vers un partage entre 5 % de succès et 95 % de pertes, soit un ratio difficilement soutenable pour des maisons de taille moyenne. La concentration apparaît alors comme une réponse, certes partielle, à ces profonds changements.
La quatrième dimension
La logique qui prévaut en matière de concentration relève de la recherche d’effets de taille par le rachat de marques éditoriales, ce qui permet d’étoffer le fonds de catalogue et d’élargir le portefeuille d’auteurs. Cette logique s’observe tout au long de l’histoire de l’édition, depuis la fin du xixe siècle. Cette première dimension se combine avec une logique de concentration verticale, par la recherche d’un positionnement sur toute la chaîne de valeur, notamment sur le segment longtemps très rentable de la distribution13. La combinaison de ces deux paramètres permet d’asseoir un pouvoir de marché et d’attirer les talents.
La troisième dimension de la concentration est financière, au sens où le groupe investit dans des activités qui ne sont pas nécessairement liées sur le plan industriel mais qui sont profitables. Cette dimension financière est bien évidemment présente dans les opérations de concentration horizontale et verticale, mais elle peut devenir première, si ce n’est exclusive. Une quatrième dimension peut intervenir, celle de prendre position dans le débat public et de mener une bataille idéologique par le truchement de la politique éditoriale conduite par certaines marques éditoriales. C’est ainsi que l’inquiétude a pu monter sur la stratégie éditoriale du groupe Bolloré.
Quelles sont les visées de ce groupe jusqu’alors éloigné du monde du livre ? Et quelle stratégie compte-t-il mener ? Sur le plan industriel et financier, il peut être tentant d’amoindrir l’autonomie des maisons qui constituent le groupe Hachette, ou de réduire les coûts en jouant sur l’uniformisation des formats et du type de papier dans les différentes entités. Mais une telle stratégie ne prendrait pas en compte les spécificités de l’activité éditoriale. En effet, un groupe éditorial est une confédération de petites et moyennes entreprises, chacune ayant constitué au fil du temps une marque identifiable, qu’il s’agisse du dialogue avec les auteurs, de la gestion des collections sur un temps long ou de la construction toujours fragile d’une relation avec le lectorat. Ce fut sans doute la force de Jean-Louis Lisimachio puis d’Arnaud Nourry à la tête d’Hachette Livre que de jouer habilement sur une relation de confiance avec des directeurs de maisons respectés par le monde du livre et de leur laisser une large liberté de gestion, sous réserve – ne soyons pas angéliques – de résultats satisfaisants. Rompre avec cette logique est prendre un risque : ce qu’il est possible de faire dans les médias, qui produisent des flux, ne saurait être reproduit aisément dans le monde éditorial sans en dénaturer l’activité. La force des maisons tient certes au flux (la production de l’année), mais aussi et peut-être tout autant au stock (le fonds) et aux effets de confiance et de réputation qui s’ensuivent. Perturber cet équilibre peut mener à la fuite de certains auteurs vers d’autres éditeurs, comme à la détérioration de la confiance des lecteurs les plus fidèles dans le label de qualité que constituent les marques éditoriales et les collections.
La force des maisons tient certes au flux (la production de l’année), mais aussi et peut-être tout autant au stock (le fonds) et aux effets de confiance et de réputation qui s’ensuivent.
L’arrivée de Vincent Bolloré n’est pas seulement source de trouble quant à la stratégie industrielle du groupe. Dans le champ des médias dont il a pris les rênes via Vivendi, ce conservateur catholique a imposé une ligne éditoriale clairement à droite, qu’il s’agisse de CNews (l’ancienne iTélé), de C8, d’Europe 1 ou du Journal du dimanche14. On peut y voir une double visée, idéologique et économique. Divers signaux témoignent de la visée idéologique : la place donnée, par exemple, à des animateurs comme Pascal Praud, le soutien non dissimulé des médias en question à Éric Zemmour puis à Jordan Bardella, l’arrivée de Geoffroy Lejeune, ex-directeur de la rédaction du magazine Valeurs actuelles, à la tête du Journal du dimanche, comme la stratégie d’influence en vue de la constitution d’une alliance des droites. Quant à la visée économique, le pari est fait, face à Europe 1 en plein déclin ou à des difficultés à Canal+, qu’un positionnement en phase avec la montée d’un populisme proche des positions d’extrême droite trouvera son audience en face d’un service public vu comme le média de la gauche et des élites parisiennes. Et ce choix semble porter ses fruits : l’audience d’Europe 1 se remet à monter.
On pourrait penser l’édition à l’abri de telles visées. Mais des signes d’une stratégie analogue résident dans la nomination de Lise Boëll, connue pour avoir édité des personnalités d’extrême droite – elle fut, chez Albin Michel, l’éditrice d’Éric Zemmour et de Philippe de Villiers –, comme présidente-directrice générale des éditions Fayard en juin 2024. Fayard, fondé en 1855, aura longtemps été dirigé par Claude Durand, personnage tutélaire et respecté de l’édition française, décédé en 2015. La maison, qui a publié notamment Boris Vian, Gabriel García Márquez, Alexandre Soljenitsyne et Vladimir Nabokov, devient la figure de proue d’une reconfiguration idéologique. Quant au départ de deux autres éditrices reconnues pour leur professionnalisme, celui de Sophie de Closets, à la suite d’un conflit avec Nicolas Sarkozy, administrateur de Lagardère et proche de Vincent Bolloré, emmenant – chez Flammarion – des auteurs de premier plan, puis celui d’Isabelle Saporta, à la suite d’un différend portant notamment sur la publication d’un livre de Jordan Bardella, ils témoignaient déjà des orientations désormais très politiques de la maison. Dans un texte offensif, Olivier Betourné, président-directeur général des éditions du Seuil et président de Points de 2010 à 2018, s’en émeut : « Tout indique que Bolloré entend agir avec ses nouvelles maisons comme il l’a fait avec les organes de presse qu’il a acquis ces dernières années, certains d’entre eux, justement, à l’occasion de la prise de contrôle du groupe Lagardère15. »
Dans ce paysage mouvementé, Arnaud Nourry, évincé de son poste de président-directeur général d’Hachette Livre, qu’il avait dirigé de 2003 à 2021, pour s’être opposé publiquement à la fusion entre Hachette et Editis, lance en 2024 un groupe indépendant, Les Nouveaux Éditeurs, dont la diffusion sera assurée par Madrigall. La démarche présente deux originalités et un atout. Originalité dans le fait de permettre aux éditeurs de développer leurs projets en leur offrant un statut d’entrepreneur, une participation au capital et une liberté éditoriale. Originalité encore à travers des contrats de cession de droits d’auteur plus courts et plus avantageux. L’atout réside dans un accord de préférence réciproque avec Simon & Schuster portant sur l’acquisition d’œuvres à venir par l’une ou l’autre maison. En revanche, un capital de départ assez faible (« entre 5 et 10 millions d’euros, de quoi tenir deux-trois ans16 ») laisse quelque peu interrogatif. Au-delà de cette initiative, il faut relever que des maisons sont à vendre, Humensis notamment, et que des opérations de rachat, des rapprochements et des recompositions sont à prévoir, dessinant un paysage dont on connaît bien mal les futurs contours.
Ainsi va l’histoire du livre, entre persistance, ruptures et résilience. S’il fallait revenir au seul enjeu qui doit compter, il faudrait évoquer les textes, les auteurs, la création. La concentration les menace-t-elle ? Sans doute que non à court terme, car les maisons restent nombreuses, et de grands éditeurs indépendants, au sein des groupes comme à l’extérieur, sauront imposer leur professionnalisme et leur exigence. Mais qu’en sera-t-il dans un horizon plus lointain ? Il pourrait être plus difficile, pour un auteur, de se faire repérer, connaître, reconnaître, diffuser et distribuer dans un monde où un acteur puissant pourrait faire prévaloir – du moins doit-on s’en inquiéter – son projet idéologique sur une stratégie éditoriale d’ouverture. La pluralité des structures éditoriales et des lieux de vente demeure indispensable au pluralisme et à la diversité des idées et des œuvres.
- 1. Voir Lauriane Dupret et Jérémy Robiolle, La Situation économique et financière des librairies indépendantes [en ligne], Paris, Xerfi, juin 2024.
- 2. Pour plus de détails, voir Françoise Benhamou, « Concurrence pour la table du libraire », Esprit, juin 2003, et « Editis-Lagardère : cinq leçons et quelques questions », Esprit, janvier 2004.
- 3. On entend par là le marché à prendre en considération en droit de la concurrence pour déterminer si un opérateur occupe une position dominante. Le marché se définit géographiquement et par produit ou service.
- 4. Sébastie Mastrandreas, « Universal Music : quatre choses à savoir sur l’entrée en Bourse du joyau de Vivendi », Les Échos, 21 septembre 2021. UMG représentait 47 % du chiffre d’affaires de Vivendi et 65 % de sa capitalisation boursière. Vivendi conserve 10 % des actions d’UMG.
- 5. Durant l’été 2024, le groupe Bolloré annonce son projet de se réorganiser en trois entités et crée Louis Hachette Group, qui sera coté sur le marché Euronext Growth. Cette structure juridique devrait héberger les sociétés Prisma, détenue à 100 % par Vivendi, et Lagardère SA, détenue à 63, 5 % (avec sa filiale Lagardère Publishing).
- 6. Racheté au groupe italien Rizzoli.
- 7. Voir Virginie François, « Comment les petites maisons d’édition s’affranchissent des codes traditionnels des grands groupes », Le Monde, 28 janvier 2021.
- 8. Voir Nicolas Richaud, « Editis en passe de reprendre Delcourt, poids lourd de la BD et du manga », Les Échos, 23 juillet 2024.
- 9. Voir Étude socio-économique de l’édition indépendante 2023. Chiffres 2021 [en ligne], Fédération des éditions indépendantes et Agence régionale du livre Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2023.
- 10. Sciences et technique, médecine, gestion et sciences humaines et sociales.
- 11. Pour les ouvrages universitaires et professionnels, la part du numérique dans le chiffre d’affaires est de 46 % en 2022 ; celle de l’enseignement scolaire est de 13 % du chiffre d’affaires la même année. Pour toutes ces données, voir Chiffres clés. Statistiques de la culture et de la communication [en ligne], Ministère de la Culture, 2023 et Chiffres clés de l’édition [en ligne], Syndicat national de l’édition, 2023.
- 12. Voir F. Benhamou, Christophe Cariou, François Moreau et Stéphanie Peltier, Autoédition de livres francophones imprimés : un continent ignoré, Paris, Ministère de la Culture, coll. « Culture études », 2024.
- 13. Voir Jean-Yves Mollier, Brève Histoire de la concentration dans le monde du livre, Montreuil, Libertalia, 2022.
- 14. Le groupe a vendu Gala au groupe Figaro fin 2023 et Paris Match à LVMH en 2024. L’Arcom n’a pas renouvelé la fréquence de C8 en août 2024 pour non-respect de ses obligations en matière de pluralisme des opinions.
- 15. Olivier Betourné, « Édition : esprit de résistance, es-tu là ? » [en ligne], Institut histoire et lumières de la pensée, 24 avril 2024. Voir aussi Erik Orsenna, Histoire d’un ogre, Paris, Gallimard, 2023.
- 16. « Arnaud Nourry, PDG des Nouveaux Éditeurs : “Je vois l’espace de liberté de création se rétrécir” », propos recueillis par Nicole Vulser, Le Monde, 13 juin 2024.