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Dans le même numéro

Kosovo : les ratés de la reconstruction

décembre 2015

#Divers

Repère

Kosovo : les ratés de la reconstruction

À propos de…

Sébastien Gricourt et Gilles Pernet (sous la dir. de), Kosovo : récits sur la construction d’un État, Paris, Non Lieu, 2014, 338 p., 22 €

Le Kosovo… On en a beaucoup parlé en France il y a quinze ans, quand la guerre y faisait rage. Ce minuscule coin des Balkans, grand comme deux départements français, fut alors durant quelques mois l’objet de décisions difficiles et le thème d’ardentes polémiques. Mais depuis l’an 2000, une fois les combats terminés, il est retombé dans l’oubli. Et pourtant la vie dans ce pays continue, les problèmes ne sont pas résolus, de nouvelles difficultés sont apparues, des choix ont dû et devront être faits, mais qui s’y intéresse ? Tumulte médiatique hier, profond silence aujourd’hui. Ainsi fonctionne la « communication ».

Et voici le paradoxe. À l’époque où chez nous on a tant parlé de ce pays, on l’a fait le plus souvent à tort et à travers, en toute incompétence : presque aucun Français ne connaissait les lieux. Qui avait lu les travaux du seul vrai spécialiste, le regretté géographe Michel Roux1, fruit de longues années de travail sur place ? Au contraire, depuis quinze ans que le silence est retombé, des centaines de nos compatriotes, militaires et civils, y ont séjourné des mois ou des années, non pas en voyageurs plus ou moins curieux, mais pour participer, chacun dans son domaine, à la gestion du territoire dans le cadre de telle ou telle institution internationale. Désormais les informateurs compétents abondent, il suffit de leur donner la parole.

Telle est l’idée qui a donné naissance à ce livre : susciter des récits de témoins, qui ont été aussi des acteurs. Ils sont trente environ, tous de haut niveau : officiers dont plusieurs généraux, diplomates, juristes, techniciens, hauts fonctionnaires, banquiers, humanitaires et autres ; tous français, sauf une journaliste albanaise formée et travaillant en France. Tous ont passé un temps plus ou moins long au Kosovo depuis juillet 1999, date de la fin du conflit armé, jusqu’à aujourd’hui. Chaque article traite un sujet en rapport avec le domaine de compétence et l’expérience de son auteur. Certains sont plus tournés vers l’analyse raisonnée, d’autres vers le vécu et l’anecdote. Mais, bien qu’à dose variable, ces deux éléments sont présents chez tous : une analyse fondée sur l’expérience.

Commençant après la fin de la guerre, ce récit polyphonique rend un tout autre son que la cacophonie qu’on a pu percevoir durant le conflit. Il n’est pas question ici de défendre une cause, d’en combattre une autre. Certes, quelques rares articles laissent percer une plus grande sensibilité aux souffrances d’une communauté qu’à celles d’une autre ; l’un peut, incidemment, critiquer telle initiative américaine, l’autre déplorer des insuffisances françaises ; tel rend un son plus optimiste, tel autre manifeste davantage sa déception. Mais aucun n’a le caractère d’un plaidoyer pour ou contre une cause, tous relèvent du compte rendu objectif de l’accomplissement d’une tâche commune, ô combien difficile !

Car, depuis quinze ans, a été engagé au Kosovo un processus d’une extrême complexité et sans précédent dans l’histoire. Un territoire sortant ruiné, meurtri et anarchique d’un impitoyable affrontement n’est ni rendu à ses oppresseurs, ni livré à la merci des rebelles locaux qui les ont combattus, ni confié à une seule puissance mandataire, ni placé sous la responsabilité d’une organisation internationale unique. Il est pris en charge, au début totalement, par un ensemble complexe d’organisations et d’États, que les médias désignent, faute de mieux, par le terme approximatif de « communauté internationale », et dont les divers rouages sont minutieusement détaillés dans le livre. L’objectif affiché est de reconstruire le pays et de le mener vers la paix, la réconciliation, la démocratie, peut-être même un peu moins de pauvreté, et d’en faire un État viable. Décrire, du point de vue de quelques-uns des acteurs, la démarche, les obstacles, les succès limités et les échecs évidents, les perspectives : tel est l’objet de ce livre.

Il se divise en deux parties, séparées par un seuil chronologique : 2008, date de la proclamation d’indépendance. De 1999 à 2008, il n’y a pas d’État ; la gestion du territoire incombe entièrement à diverses institutions internationales, civiles et militaires. En 2008, avec l’accord de celles-ci, le Kosovo proclame son indépendance, reconnue par de nombreux pays. Depuis 2008, il existe donc un État kosovar. Une certaine tutelle internationale subsiste, mais sous des formes largement modifiées, moins contraignantes. Le malade, hier hospitalisé, est aujourd’hui supposé convalescent. Il reste suivi par le médecin, mais de moins près.

Dans son introduction, le politologue Jacques Rupnik explique la raison d’être de ce saut. Comment sortir de la situation créée en 1999 ? Ni la perpétuation indéfinie du protectorat international, ni le retour du pouvoir serbe, insupportable à la population majoritaire, ni le partage, qui aurait créé un dangereux précédent, n’étaient acceptables. Restait l’indépendance. Mais pour que la nouvelle entité soit un État de droit, démocratique et respectueux de ses minorités, bien du chemin restait à parcourir. Le livre nous dit, par la bouche de quelques acteurs, comment on y a travaillé, et pourquoi, en dépit de tous les efforts et malgré quelques résultats acquis, on est très loin d’avoir atteint cet objectif.

Les combats finis, le pays se retrouve dans un vide complet. Vide matériel : les ruines sont partout ; la moitié des habitants ont été déplacés ; il n’y a plus d’économie, plus de production. Vide social et politique : les anciennes institutions, celles de l’État serbe, oppressives, ont disparu ; il n’en existe pas de nouvelles. Il faut tout improviser à partir de zéro, mais en tenant compte des forces localement dominantes : l’Armée de libération du Kosovo (Uçk) des rebelles albanais dans les neuf dixièmes du territoire, les milices serbes dans le dixième restant, la pointe nord.

Le général Jean-Claude Thomann raconte comment on a réussi, non sans mal, à « neutraliser le pouvoir de nuisance de l’Uçk en la vidant de sa capacité d’action militaire » (militaire seulement, notons-le bien). Mais il déplore les incohérences et l’indifférence des grandes puissances, dont la France. Des institutions provisoires sont créées, lesquelles ? Plusieurs auteurs (les ambassadeurs Bernard Garancher et Pascal Fieschi, les généraux Marcel Valentin et Jean Guinard, le juriste Xavier Blais) en donnent le détail, fort complexe, et en analysent le fonctionnement, pas toujours harmonieux. La tutelle internationale, prévue par la résolution 1244 du Conseil de sécurité qui a marqué la fin du conflit, est exercée, au nom de l’Onu au plan civil et de l’Otan pour les affaires militaires, par des organes internationaux ad hoc. Ils sont désignés par toute une forêt de sigles, que nous omettrons ici, mais qu’on trouve dûment décryptés dans les articles mentionnés ci-dessus, notamment celui de B. Garancher (ainsi que dans une « liste des abréviations » utile, qui figure en fin de volume). En Bosnie, depuis 1995, les tuteurs internationaux avaient dû s’accommoder de pouvoirs locaux préexistants et reconnus, tous à base ethnique. Au Kosovo, au contraire, il n’y a pas d’institutions locales déjà installées ; les internationaux doivent les créer, avant de leur transmettre peu à peu le pouvoir. On le fera progressivement, expérimentalement, sans poser d’abord le problème du statut définitif, mais en tâchant d’instaurer progressivement une gouvernance respectant les principes démocratiques (P. Fieschi). C’est la formule : « les normes avant le statut ».

Cependant, puisqu’elles doivent être démocratiques, il est inévitable que ces institutions reposent avant tout sur l’ethnie majoritaire, qui ici est albanaise. Les partis albanais sont décrits par la journaliste Ilda Mara. La Ligue démocratique du Kosovo (Ldk), fondée par Ibrahim Rugova (mort en 2006), qui avait incarné la résistance non violente à la domination serbe, a été peu à peu dépassée par le Parti démocratique du Kosovo (Pdk) issu de la lutte armée et dirigé par l’ancien chef de l’Uçk, Hashim Thaçi, qui deviendra Premier ministre après l’indépendance. Cette évolution n’est évidemment pas favorable au respect des minorités. En outre, la coordination des pouvoirs ne va pas de soi : ainsi, l’administration internationale n’a pas assez d’autorité sur la nouvelle police kosovare (J. Guinard). Cette situation (sauf dans la pointe nord où les Serbes sont entre eux) aboutit à une « albanisation de fait » : c’est ce que raconte et déplore X. Blais, qui fut administrateur d’une commune dans le centre du Kosovo : il a pu, au prix de laborieux efforts, obtenir certains résultats en faveur des minorités serbe ou rom, mais il a été mal soutenu par sa hiérarchie et ses succès ont été éphémères.

Les dangers de cette situation provisoire sont évidents ; ils sont soulignés par les graves événements de mars 2004, quand durant quelques jours, à la suite d’un incident mineur, des Serbes vivant dans le Sud sont victimes de véritables pogroms faisant plusieurs morts. Le préfet Jean Dussourd montre que ces faits « ont illustré de la pire des façons les conséquences d’un objectif mal défini et d’un calendrier qui s’étirait ». L’ancien député Jacques Roger-Machart, en mission au Kosovo en 2006, fait lui aussi une critique en règle de l’administration internationale d’alors, avec sa complexité, son état d’esprit « colonial », « donneur de leçons », et souligne qu’il faut « assurer la primauté du politique sur la gestion administrative ». Le diplomate Thierry Reynard raconte comment fut prise alors la décision de renoncer au principe « les normes avant le statut », et comment se déroulèrent les négociations en vue d’une solution durable : le « plan Ahtisaari », du nom de l’ancien président finlandais mandaté à cet effet par l’Onu, prévoyant l’indépendance du Kosovo. Malgré le refus catégorique de la Serbie, qu’appuyait la Russie, ce plan fut finalement mis en œuvre en 2008.

Pour cette même période (1999-2008), l’évolution économique est décrite par le consultant financier Agim Tonuzi : reconstruction accélérée d’un pays détruit, privatisations, création de nombreuses entreprises, adoption de l’euro ; mais toujours 30 à 40 % de chômage, 30 % de pauvreté ; le Kosovo n’exporte pratiquement rien. Le banquier Michel Svetchine réfute la légende selon laquelle le territoire serait devenu un centre international de blanchiment d’argent sale : le Kosovo, « zone grise et non noire », n’a pas les moyens de blanchir le produit de la grande criminalité mondialisée, seulement celui des malfaisances locales. On peut néanmoins penser qu’à l’échelle d’un si petit espace, ce n’est pas un phénomène négligeable.

Voici donc arrivé le 17 février 2008, jour où le Parlement du Kosovo, élu quatre ans plus tôt, proclame l’indépendance. Deux témoins, Sébastien Gricourt et Guillaume de Plinval, brossent un tableau d’ambiance de cette journée. Delphine Borione, qui fut la toute première titulaire d’un poste d’ambassadeur de France au Kosovo, raconte en détails comment avait été préparée cette décision, conformément au plan Ahtisaari et en étroite collaboration entre les tuteurs internationaux et les dirigeants kosovars, et quelles furent les premières suites : réaction des diverses populations, avec quelques incidents du côté serbe dans le Nord, vote d’une Constitution, reconnaissance par de nombreux pays, dont la France, « lente et complexe modification de la présence internationale ». Le pays était « sorti de son obsession sur son statut en déclarant son indépendance, certes unilatérale et contestée, mais irréversible » et « se dotait cahin-caha d’institutions démocratiques et multiethniques, même si les trafics et la corruption perduraient, voire augmentaient ».

Un important épisode judiciaire est relaté par le juriste Gilles Pernet. La Serbie obtient de l’Assemblée générale des Nations unies qu’elle demande à la Cour internationale de justice si la déclaration d’indépendance du Kosovo est conforme au droit international. La Cour rend son arrêt au bout de deux ans : sa réponse est affirmative. Enthousiasme de la partie albanaise, pour qui l’indépendance est ainsi internationalement validée ; amère déception, indignation chez les Serbes, qui se trouvent déboutés. Or les deux camps sont dans l’erreur. La question posée portait sur la conformité au droit international, non pas sur la validité. Aucune règle de ce droit n’est enfreinte par ladite déclaration, mais aucune non plus ne permet de déterminer si une proclamation d’indépendance, quelle qu’elle soit, est valide ou non. Il n’en reste pas moins qu’une objection juridique à l’indépendance a été levée.

Le fonctionnement du système mis en place depuis 2008 est étudié dans plusieurs articles clairs, précis et bien documentés. La politologue Odile Perrot se demande : « Qui gouverne au Kosovo ? » Elle dresse un état détaillé des organismes internationaux participant à la gestion du territoire : les anciens, créés par l’Onu et l’Otan dès 1999, dont le rôle se réduit mais reste indispensable ; les nouveaux, issus de l’Union européenne depuis 2008, qui se développent. Elle analyse leurs rapports avec les autorités kosovares, y compris celles de la minorité serbe. « Rien n’est réglé au Kosovo », affirme le général Yves de Kermabon. Certes, l’indépendance est irréversible, mais de nombreux ratés auraient pu être évités. Son analyse, plutôt pessimiste, fait le tour de tous les problèmes. « Le résultat est-il à la hauteur des investissements consentis ? » se demande-t-il. Le haut fonctionnaire Dimitri Sorgis (un pseudonyme), dans une étude particulièrement fouillée, examine tous les aspects de la tutelle internationale. Les différents organismes qui y participent sont arrivés, non sans mal, à une assez bonne coordination, mais les difficultés demeurent, du fait des Albanais qui renâclent contre la tutelle (tout particulièrement le nouveau parti appelé Autodétermination, visant à l’union avec l’Albanie) ; des Serbes qui, ne reconnaissant pas la déclaration d’indépendance, n’acceptent pas non plus les nouveaux organismes internationaux créés depuis ; enfin de ces organismes eux-mêmes qui s’autolimitent prématurément, alors que leur action est encore fort nécessaire, puisque le nouvel État est encore dysfonctionnel.

Le plus important de ces tuteurs internationaux institués après l’indépendance (et donc en principe récusés par la partie serbe) est la mission européenne pour l’État de droit, dite Eulex, dont l’action est décrite par le juge Bernard Rabatel et la juriste Olivia Debaveye. Elle est composée de magistrats de divers pays européens chargés d’assister les juges locaux, lesquels ont été préalablement sélectionnés par un « examen de déontologie ». Elle se heurte à certaines difficultés juridiques (quelles lois appliquer ?), et surtout à des actes d’intimidation et à l’incompréhension du public local. Mais ce serait évidemment bien pire si Eulex n’était pas là. Sur la question particulière du jugement des crimes de guerre, Joël Hubrecht dresse un bilan plutôt satisfaisant pour le tribunal international de La Haye, beaucoup moins pour les juridictions locales, trop indulgentes en Serbie, et sans cesse entravées au Kosovo par les pressions sur les témoins, voire les assassinats…

La situation dans le nord du Kosovo est examinée par le conseiller politique Yann Langenstein. Les Serbes sont entre eux dans ce coin de terre, et récusent tout lien avec un Kosovo indépendant, quels que soient les accommodements proposés. Certes, les priorités des gouvernements serbes successifs ne sont pas toujours les mêmes que celles des Serbes locaux : Belgrade attache plus de prix à ses relations internationales et à son désir d’accéder à l’Union européenne. Néanmoins il paraît bien difficile de sortir de l’impasse actuelle.

Un fait nouveau a ouvert des perspectives un peu plus optimistes, mais il n’est intervenu qu’en 2012 et n’est pris en compte que dans quelques articles de ce livre (et dans la chronologie en fin de volume). Il s’agit de l’acceptation par la Serbie de négociations directes avec le Kosovo.

L’économie du pays est décrite exhaustivement par l’ambassadeur Georges-Marie Chenu. Celui-ci rend hommage à « l’audace dont firent preuve les premiers fonctionnaires internationaux qui relancèrent l’économie kosovare en 1999 », et cela à partir de zéro, mais regrette que la situation n’ait guère évolué depuis cette phase initiale. Le pays produit très peu, n’exporte rien, importe tout, sa croissance est fondée uniquement sur les transferts de fonds de la diaspora et sur l’aide internationale. Le chômage est massif : 45 %, et pour les jeunes 60 %. D’où l’émigration, massive également. Les ressources agricoles et minières (métaux rares) sont potentiellement abondantes, mais l’agriculture aurait besoin d’une exploitation plus rationnelle, et pour cela d’initiatives et de capitaux ; quant aux mines, elles ont été saccagées par la guerre, et leur exploitation n’a pas repris ensuite, parce que l’État serbe revendique sur elles un droit de propriété et que ce contentieux non résolu décourage les investisseurs étrangers. La seule solution d’avenir serait une « mutualisation régionale », une collaboration étroite avec les pays voisins, permettant une modernisation de tous, et transcendant les antagonismes ethniques. On en est encore très loin.

« Entre espoir et frustrations », « Le grand écart entre un monde passé et une terre en devenir » : on lira avec intérêt deux témoignages sur la vie et les aspirations des jeunes du Kosovo, l’un de la militante d’Ong Yvette Nicolas et du conseiller politique Michael Benhamou, l’autre du médecin Joachim Forget et du député Pierre-Yves Le Borgne. Le député Christian Ménard note les impressions qu’il a retirées de ses nombreuses visites dans le pays.

Dans leur conclusion, les directeurs de la publication, S. Gricourt et G. Pernet, notent que tous les pays balkaniques, dont le Kosovo, sont d’abord assoiffés de reconnaissance nationale, ce qui les éloigne de leurs voisins. Mais leur situation leur impose une coopération, dont le seul cadre possible est l’Union européenne. C’est là, pensent les auteurs, l’unique issue aux difficultés actuelles de ces peuples, et nous ne devons pas la leur refuser.

Au total, le lecteur sera admiratif devant la tâche réalisée depuis quinze ans par les acteurs internationaux, mais restera effaré devant l’ampleur des difficultés rencontrées, et trop rarement surmontées. La voie choisie était la seule possible, mais les obstacles ont été sous-estimés, l’action trop timide, trop lente, pas assez cohérente : tel est le tableau que dessinent, avec mille nuances, la plupart des auteurs. On est sorti avec succès du chaos initial, mais on reste très loin de l’idéal de démocratie, de tolérance, de progrès économique qu’on s’était proposé. Ce livre a le mérite d’examiner minutieusement tous les aspects de l’entreprise. Dans son infinie complexité, il est une mine d’information et de réflexion non seulement sur les Balkans, mais plus généralement, comme le dit son titre, sur cette expérience de construction, volontaire et internationalement planifiée, d’un nouvel État : ses grandes ambitions, ses modestes résultats.

Paul Garde

Librairie

Maja Haderlap, L’ange de l’oubli, Paris, Éditions Métailié, 234 p., 20 €

Dans ce premier roman, écrit en allemand, Maja Haderlap, déjà reconnue en tant que dramaturge et poète de langues allemande et slovène, inscrit, dans un paysage grandiose – les montagnes de Carinthie – et au cœur du destin tourmenté de la minorité slovène d’Autriche, l’histoire d’une fillette et de son passage à l’âge adulte. Le récit se déploie comme une partition pénétrante dont la voix unique, celle de la narratrice, résonne en plusieurs mouvements, allant de la confession à l’analyse historique, des images de camps de concentration au recueil de témoignages poignants et à la revendication d’actes de rébellion.

La puissance du roman est de décliner en filigrane les thèmes de la trahison, de la frontière, de la mort, de l’appartenance identitaire, de la solidarité, de la transmission ; sa beauté est de transformer les espaces en acteurs à part entière des événements, de dépasser la dimension tragique de certaines scènes par le lyrisme des mots, de redonner vie à la part d’enfance qui perdure en chacun.

Dans l’Ange de l’oubli, l’intime et le collectif se répondent. En laissant libre cours à des souvenirs racontés à la première personne, au présent, comme autant de fulgurances qui l’assaillent, la narratrice ne cesse de croiser l’histoire bousculée de la Carinthie et de mesurer la complexité des parcours humains. Habitée par le désir d’assumer pleinement ses choix artistiques et linguistiques, de comprendre la place de l’écriture dans son cheminement et d’affiner sa compréhension des événements politiques, elle s’applique à découvrir les pans occultés de son histoire familiale et à faire siens les traumatismes qui en ont ponctué le déroulement depuis la Seconde Guerre mondiale.

Maja Haderlap excelle à rendre sensibles les errances d’une enfant écartelée entre un père suicidaire qui n’échappe à la violence et à l’alcool qu’en sa présence, une mère écrasée de chagrin qui ne la touche jamais, une fratrie à peine mentionnée et une grand-mère aimante qui la rend captive de ses confidences. Cette ferme délabrée où la famille vit chichement de l’élevage de bêtes et de la fabrication de miel est un lieu de mémoire qui porte les stigmates d’un temps plus prospère, mais aussi de la terreur nazie. Au hasard des conversations – sollicité par Leni, un membre de la famille qui lui reproche sa profonde mélancolie, Zdravko, le père de l’héroïne, révèle les sévices que la police d’Eisenkappel lui a infligés en dépit de son très jeune âge pour lui faire avouer les activités de partisan de son propre père – ou au gré de scènes anodines – quand elle pétrit la pâte du pain, la grand-mère note qu’au camp de Ravensbrück, il n’y avait même pas toujours des miettes –, les ombres du passé surgissent et prennent possession de l’espace.

Sans la moindre rupture dans la tonalité, de nouveaux protagonistes, des individus, des familles entières sont introduits avec leur vécu souvent tragique. Le rappel des atrocités et des assassinats perpétrés par les nazis dans les fermes soupçonnées d’abriter ou de compter des partisans se glisse entre deux gestes du quotidien, comme pénétrer dans les ruches pour récolter le miel ou traire les vaches. Des morts plus récentes, mais tout aussi brutales, comme le suicide du paysan Stefan dans l’étable, la noyade de la cuisinière Iris, contribuent à l’enfermement de la narratrice qui hérite en vrac de tous ces récits et se sent responsable du maintien en vie des survivants.

Les escapades qu’entreprend la fillette avec sa grand-mère dans les fermes et villages à l’entour, les promenades en forêt avec son père, sont autant de leçons d’histoire qui complètent son apprentissage et en apaisent la portée. En dépit de l’accumulation de morts, de destins brisés, au-delà de la description crue et détaillée des camps de concentration ou des agissements de la police locale ou des nazis, une forme étrange de paix domine le récit. Le mystère des forêts, lieux de plaisir mais aussi de refuge, la puissance pénétrante des paysages, témoins silencieux et complices, forment une enveloppe protectrice, un filtre qui permet de distiller de la poésie dans ce qui ne devrait inspirer que des mots d’horreur.

Cette douceur surprenante dans l’expression de la douleur est en résonance avec la grandeur des sentiments qui guident les protagonistes dans leurs choix, qu’il s’agisse de solidarité ou d’attachement à la langue et à la culture slovènes. Elle fait aussi écho à l’amour profond que chacun de ses proches, à sa manière, comme sa propre histoire de vie l’autorise, porte à la narratrice ainsi qu’à leur désir commun de la sentir libre et heureuse : sa grand-mère lui donne trois conseils, savoir danser, jouer aux cartes et bien recevoir ses invités ; sa mère veille à son éducation, choisit avec soin ses écoles, lui lit des poèmes en langue slovène ; son père lui accorde une confiance absolue. La force que la narratrice en retire lui permet de se construire et d’élaborer son propre texte. Maja Haderlap instille avec délicatesse le rôle que la poésie, le travail théâtral, l’écriture prennent pour la jeune femme et ce regard désormais plus construit qu’ils lui permettent de porter sur son histoire.

Le rythme s’accélère soudain quand la narratrice livre une analyse plus sereine de l’histoire de la minorité slovène, n’hésitant pas à critiquer durement l’attitude de l’Autriche, questionnant le morcellement des régions, la perception souvent erronée de l’appartenance politique des partisans, le sens des frontières, soulignant l’importance du respect de la langue, de l’identité culturelle minoritaire.

Ce passage par une lecture objective des événements, loin de la plongée de la narratrice dans son enfance, lui permet dans un dernier mouvement d’y revenir, de comprendre en tant qu’adulte le vécu de ses proches et de se réconcilier définitivement avec eux. Sa grand-mère peut redevenir « le bâton d’enfance auquel je me retiens ».

Sylvie Bressler

Clarice Lispector, Mes chéries. Lettres à ses sœurs (1940-1957), Préface de Nadia Battella Gotlib. Traduction du portugais (Brésil) par Claude Poncioni et Didier Lamaison. Paris, Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 382 p., 18 €

Clarice Lispector (Ukraine, 1920-Brésil, 1977) est un climat. Elle est de cette cohorte d’écrivains, indissociables pour leurs lecteurs, femmes inassignables, intenses, ardentes, qui se nomment – citons-les : Unica Zürn, Ingeborg Bachmann, Lou Andreas-Salomé, Katherine Mansfield, Cristina Campo, Alejandra Pizarnik, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Flannery O’Connor, Virginia Woolf et quelques autres (Tsvetaïeva, Akhmatova…). Elles se reconnaissent par la ferveur qu’elles suscitent, par les lecteurs qui les élisent ou qu’elles choisissent (indémêlable). Avec ou sans Dieu, la morsure mystique est tangible chez la plupart. Dieu n’est pas ce qui importe, mais Il donne une indication assez exacte de l’altitude (et de la région) où ces femmes respirent. La plupart sont cérébrales, douées d’une sensualité inquiète. Sainteté, poésie et littérature déclinent trois modalités de leur présence au monde. L’attente, l’espérance, l’amour, l’angoisse, la solitude définissent, en partie, ce climat. Doux et réfrigérant parfois, exaltant le plus souvent.

Singularité de Lispector : la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne (Machado de Assis, Erico Verissimo, Mário de Andrade, João Guimarães Rosa). Pour cause : juive, elle fuit avec sa famille, en 1926, les pogroms en Ukraine. Ses Lettres à ses sœurs (deux sœurs, qu’elle vénère), écrites lorsqu’elle était par monts et par vaux (Belém, Naples, Berne, Paris, Torquay, Washington…) avec son diplomate de mari, disent la qualité de sa présence au monde, son intranquillité aussi. Moraliste sensible, tendre, souvent en retrait ou « à côté », Lispector pourrait avoir inventé la saudade : à défaut, elle l’incarne, entre vague à l’âme, mélancolie et – marqueur de sa naissance européenne – Sehnsucht, cette intraduisible langueur. Dans la Découverte du monde2, chroniques publiées dans un grand quotidien brésilien, on la trouve aux aguets, qui multiplie les notations incongrues ou banales, dans le sillage, parfois, d’un Tchekhov.

La banalité chez les grands écrivains est éloquente : c’est le regard, non la chose vue, qui chez eux importe. C’est aussi à cela qu’on les distingue. Chronique ou lettre, tout ce qu’écrit Lispector est creuset, laboratoire pour l’œuvre : rencontres, conversation avec un chauffeur de taxi ou lecture des Chemins de la mer de Mauriac, considérations prosaïques ou échappées métaphysiques. La littérature est « plus importante que l’amour » (sic) : c’est la mesure de ce qu’elle lui demande, dans une urgence brûlante et un engagement vital. Son premier livre, Près du cœur sauvage (1943), méditation (d’une femme bientôt mariée, Lispector) sur l’impossibilité du mariage, est un chef-d’œuvre. Qui date la naissance d’une légende.

François Kasbi

Christian Jouhaud, La folie Dartigaud, Paris, Éditions de l’Olivier, 2015, 86 p., 14 €

Séduisante et énigmatique biographie d’un historien obsédé par la volonté, vouée à l’échec, de s’immerger « pour de vrai » dans le passé qu’il étudie. Folie du rêve historien ?

Dans la revue Penser/rêver, Christian Jouhaud avait écrit un article « à propos de l’avidité historienne3 » : la rencontre avec les archives et l’histoire de vie insensée de l’historien E. L. est reprise, sous une forme très inventive et énigmatique, dans son dernier livre. On devine les raisons de la violente séduction de l’historien Christian Jouhaud, dont le combat épistémologique consiste à faire le deuil de tout réalisme confiant, pour cette passion de « faire revivre le passé » jusqu’au délire. Comme si elle lui offrait un miroir de son obsession : qu’est-ce que le réel visé par l’historien ?

Jouhaud est un spécialiste reconnu de l’histoire politique, sociale et culturelle française de la période moderne (xvie-xviie siècles), comme en témoigne son dernier ouvrage Richelieu et l’écriture du pouvoir4. Attentif aux textes et aux archives, il traque avec rigueur les dérives interprétatives : la réification de l’objet ou la dés-historicisation du cours plausible des faits, souvent liée à l’illusion rétrospective d’avoir trop bien compris.

Mais Christian Jouhaud publie cette même année ce petit livre déroutant, à la fois roman policier, fiche psychiatrique d’un historien fou et essai sur la quête d’une trace. Chercher ce qui a été irrémédiablement perdu – parce que passé –, c’est comme danser sur une tombe effacée par le temps. Dans cette errance du promeneur comme dans celle de l’historien, il y a des pistes, du deuil et aussi du jeu, de la frénésie de recherche et de la poésie sourde.

Au travers de la biographie de son héros – assez étrange pour avoir à faire avec la psychiatrie de son époque –, le passé révolu devient hantise hallucinée. Faire exister un passé n’est possible que dans l’effacement physique de celui qui en poursuit le but. Il y a des traces trop troublantes pour n’être que du symptôme. Ainsi dans cette scène centrale :

Quelques jours plus tard à Bordeaux, la nuit, la grande tempête d’équinoxe faisait longuement claquer les persiennes mal fixées de la maison du menuisier de l’autre côté de la rue. Il pensait au vieillard derrière sa fenêtre se demandant s’il était en train de scruter la bourrasque et le vide. Et soudain il eut la révélation de la vérité de l’expérience qu’il avait vécue. Il se dit, dans la fulgurance d’un éblouissement de certitude, qu’il avait vu le vieillard comme s’il n’était pas là. Et que ce pathétique veilleur de la nuit vide cherchait aussi à surprendre la nuit comme s’il n’était pas là. Leurs regards se croisant sans se voir ils avaient ainsi communié sans le savoir dans le même désir d’absence à soi-même qui rend témoin de la Vérité des choses. Il sut alors que l’intensité d’une présence peut conduire à cet effacement qui fait sortir de soi pour faire place à ce qui ne saurait être vu quand on est là.

(p. 36)

Cette scène laisse entendre une intimité avec le locuteur comme dans un roman, dans une recherche à la Borges, où l’énigme de ce qui est recherché est à la fois une véritable histoire de vie, avec rebondissements et vertiges de découvertes, mais aussi une sorte d’hommage tragique au temps historique qui emporte tout, malgré ces fous d’historiens qui restituent la drôle d’inexistence de ce qui fut.

L’école française d’histoire, entre les années 1980 et 2010, est dominée par l’idée que tout est historiquement construit. Ce dogme interdit la comparaison un peu décoiffée ainsi que cette compréhension empathique et intime, toutes deux jugées non seulement fausses a priori, mais dangereuses – trahisons presque morales de l’historien envers sa mission. Historien de sa génération, Jouhaud pousse à son extrême cette austérité historienne. Mais chez lui, l’écriture est tellement travaillée qu’elle devient l’outil littéraire d’une évocation. Paradoxalement, ce travail me fait penser aux passages inoubliables de Dupront sur le mot « chemin », quand il oblige le lecteur à entendre son tragique : il s’agissait des croisades d’enfants au Moyen Âge. Grâce à cette écriture, l’ombre d’une version possible du passé traqué vient envelopper le lecteur de son scintillement d’étoiles mortes.

Quand « les chevaux ont quitté les écuries », les bruits de leurs sabots, leur souffle et leur violence sont perdues pour toujours. L’après-coup historien n’a accès qu’aux ruines et aux traces de bâtiments tellement vides qu’ils en deviennent abstraits. Il faut alors imaginer sans preuves, mais c’est interdit. L’historien « scientifique » exige de lui-même de déconstruire tous les faits établis : c’est la force de cette conviction qui entraîne Jouhaud vers les vertiges de l’outil littéraire.

Véronique Nahoum-Grappe

Maurice de Cheveigné, Radio libre. 1940-1945, Préface de Daniel Cordier Postface de Sébastien Albertelli Paris, Le Félin, 2014, 224 p., 20 €

Daniel Cordier, en parlant en 2013, dans De l’Histoire à l’histoire, des mémoires de Maurice de Cheveigné qu’il avait utilisées pour reconstituer sa vie de soldat de 1940 à 1942, écrivait :

Ces remarquables mémoires, plus proches de la vérité que les écrits des « grands témoins » de la Résistance, n’ont intéressé, hélas, aucun éditeur.

Moins d’un an après, il préface avec émotion Radio libre qu’il juge un « chef-d’œuvre ».

Ce livre frappe par sa densité, son ton unique et la minutie de son récit. Le jeune homme « rieur », révolté dès le 20 juin 1940, résistant de la première heure, fut envoyé à Sachsenhausen-Oranienburg en septembre 1944. Revenu avec une indépassable blessure morale, il n’écrit sur ses années de clandestinité que longtemps après : récit pour ses enfants, « petite pierre pour l’histoire des transmissions de la guerre secrète ». Pour « ancrer » ses souvenirs, il avait fait des recherches dans des archives car il se méfiait de tant de récits publiés qui étaient des « fruits de l’imagination ». Il est donc précis ; on est étonné de voir que soixante-dix pages très vivantes lui suffisent à raconter son travail d’opérateur radio clandestin, appris en Angleterre.

Lâché le 28 mai 1942 au-dessus de la France (un saut blind, c’est-à-dire à l’aveuglette), il travaille à Lyon puis, après un nouveau séjour en Angleterre et un nouvel apprentissage, il devient opérateur dans le Nord. La première phase, malgré une pesante solitude, a été bonne : il décrit son travail et aussi des rencontres avec des résistants magnifiques, simples – dont une fois avec Jean Moulin. La seconde fois, le travail le déçoit ou pire ; par moments, il a « les mains nues, las de rien faire ». Il assiste à de nombreuses arrestations (un traître se trouve parmi eux) ; il ne comprend pas bien le cours des événements, car le radio est trop « subalterne » pour se mêler aux querelles de chefs – et il y en avait ! Il est arrêté à Lille en avril 1944, un peu par hasard. Se retournant sur son travail, il juge qu’il a été « un bon radio » : dans les archives du Bcra, il n’a trouvé aucun nom ayant eu une vie clandestine aussi longue que la sienne, ni un nombre aussi important de transmissions.

Avant de décrire son travail, il a raconté son parcours. Dès le discours de Pétain du 20 juin 1940, il cherche à agir ; en juillet et août 1940, il tourne en rond dans le Sud, souhaite rejoindre l’Angleterre, veut traverser l’Espagne et est aussitôt arrêté. Il est convenablement traité et soigné pour une pleurésie dans un hôpital-prison dans ce pays épuisé, famélique, dont les prisons sont bondées, y compris de centaines de condamnés à mort. Il montre aussi l’absence de cruauté de la Guardia civil. Les prisons espagnoles ne sont jamais décrites par les clandestins qui les ont traversées, Cheveigné les donne à voir de manière remarquable, ces pages sont exceptionnelles. Il fonctionne, comme il le dira plus tard, en deux parties : l’une subit « les aléas de la vie quotidienne », et l’autre reste à l’écart et analyse.

Arrêté en avril 1944, il est enfermé à la prison de Loos jusqu’en août 1944. Il souffre de coups de nerf de bœuf insoutenables qui lui font avouer qu’il est bien le radio, mais il apprend aussi un peu d’allemand et les échecs : il dessine un échiquier grâce à l’occupant de la cellule d’à côté, qui lui parle à travers un mur épais et lui apprend le jeu : « J’en oublie parfois que je suis en prison » (p. 153). Le 25 août, il apprend par la prison la libération de Paris, « joie fantastique dont je suis exclu » (p. 158). Puis, de septembre 1944 à avril 1945, le camp.

Les deux chapitres consacrés au camp frappent par la violence, la lucidité, le refus d’atténuer les choses. Cet homme sensible, ouvert, tendre, rieur, a vu des horreurs sans limites – des morts, des pendus, la faim, le déchaînement de haines, les travaux infaisables. Son écriture montre son caractère :

On veut me convaincre que je ne suis rien. Mais moi, je reste moi.

(p. 165)

S’il décrit parfois avec des mots grossiers, c’est parce que le Mal ne peut être décrit avec des mots ordinaires. La tension du style, fait d’une extrême attention au monde et de révolte, force l’adhésion du lecteur au texte. De manière souvent inattendue, il fait des allusions à sa jeunesse (un père qui ne l’a pas reconnu – il était né en 1920 –, une éducation rigide, catholique, pas d’études par manque d’argent, un milieu qui aime l’ordre et n’aime pas les juifs, un travail d’OS). La liberté de son ton tient sans doute à cette solitude ; beaucoup de récits de guerre évoquent ce passé, avec retenue, dans un « nous » où le « je » disparaît. Ce qui fait la force de ce livre bref, c’est que Maurice de Cheveigné veut faire ressentir, comprendre, alors il n’hésite pas à porter des coups au lecteur ; il ne veut pas qu’il reste sourd.

Jeannine Verdès-Leroux

Dominique Bourg et Augustin Fragnière, La pensée écologique. Une anthologie, Paris, Puf, 2014, 876 p., 30 €

Cette anthologie, qui comporte 91 extraits de textes, est un véritable outil de travail pour le chercheur en sciences de l’environnement, grâce au caractère international et au soin apporté aux traductions (documents russes, japonais, américains, allemands, anglais…), aux biographies des auteurs, à la qualité des présentations des textes et à la richesse des bibliographies. Cet ouvrage est une étape dans l’institutionnalisation scientifique des humanités environnementales et donne accès à de précieuses ressources pour les travaux contemporains. Par ailleurs, l’accessibilité et la force des textes choisis en font une excellente porte d’entrée dans les problématiques environnementales pour un large public.

Le lecteur sera marqué par la façon dont c’est au xixe siècle qu’émerge la pensée écologique avec sa critique de l’anthropocentrisme et la pertinence de ses observations relatives à une entrée dans l’anthropocène – qui ne sera théorisée comme telle qu’au début du xxie siècle. Dès les années 1800, à différents endroits du globe, un certain nombre d’auteurs ont commencé à tirer des sonnettes d’alarme environnementales dont l’actualité ne cesse de se renforcer et qui peinent à trouver des réponses politiques à hauteur de la gravité de la situation.

Au fil des pages, Dominique Bourg et Augustin Fragnière nous font découvrir des femmes et des hommes tourmentés par la question de l’avenir, désireux de préserver le monde afin qu’il demeure habitable et hospitalier pour la poursuite de l’aventure humaine. La plupart des auteurs présentés ont pour point commun d’être des scientifiques brillants, visionnaires et pionniers, engagés dans un combat : permettre à leurs contemporains d’ouvrir les yeux sur la façon dont ce qui est en train de se passer ferme l’avenir plus qu’il ne l’ouvre. Ces textes recouvrent par ailleurs des trésors de créativité pour penser d’autres modalités d’organisation de la vie collective, ces scientifiques prenant le risque de la formulation de préconisations. Cette anthologie de la pensée écologique permet de rencontrer des figures qui ont saisi la façon dont l’humanitas (la nature humaine) provient et se reçoit de l’humus (la terre) et que l’atteinte à cet humus affecte directement l’homme dans sa capacité à être humain (Christian Arnsperger).

Nous ne pouvons que souhaiter que le détour par ces extraits de textes suscite chez les citoyens comme chez les élus le sens de la responsabilité ainsi que le goût de l’avenir et l’engagement radical pour sa préparation.

Nathanaël Wallenhorst

Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 112 p., 11, 80 €

Les questions numériques sont aujourd’hui au centre du débat public avec les quatre projets de loi du gouvernement français et la Digital Single Market Strategy de la Commission européenne. Le sociologue Dominique Cardon, chercheur au laboratoire Sense d’Orange et professeur associé à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, éclaire deux aspects techniquement ardus et socialement incontournables de la révolution numérique : le big data (la collecte massive de données sur les internautes) et l’exploitation de ces données par des programmes informatiques (des algorithmes). La nouveauté de ces programmes est qu’ils sont capables d’émettre des recommandations pour assister les internautes dans leurs achats, leurs choix d’itinéraires, leurs apprentissages, etc.

Le big data est bien plus qu’une innovation commerciale et un slogan de marketing. Il emporte avec lui une évolution des liens sociaux et des représentations collectives, qui repose sur l’idée que le réel est intégralement calculable. Les producteurs d’algorithmes alimentent les rêves d’une société débarrassée des autorités traditionnelles (clercs, journalistes, hommes politiques) et d’une auto-organisation du social. La compréhension du big data constitue donc un enjeu démocratique à part entière.

Le big data et les algorithmes sont d’abord et avant tout destinés à mesurer l’activité sur l’internet selon quatre méthodes aux attendus politiques bien distincts.

Premièrement, l’observateur peut enregistrer les activités numériques et procéder à une mesure d’audience de sites à des fins publicitaires : la navigation d’un échantillon d’internautes est alors analysée pour attribuer une valeur financière aux encarts publicitaires sur tel et tel site. L’observateur du social mesure la popularité selon un principe démocratique où une connexion égale un vote.

Deuxièmement, pour éviter les biais classiques des analyses d’échantillons, Google utilise son algorithme Page Rank. La qualité d’un contenu est, dans ce cas, évaluée par un référencement rationnellement construit : plus un contenu est mentionné par des liens hypertextes, plus il a d’autorité. La popularité démocratique cède le pas à la méritocratie de la reconnaissance par les pairs.

Troisièmement, à ce paradigme élitiste, les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) opposent un modèle intégralement horizontal : ils répertorient les likes et les retweets. Ils délèguent ainsi aux internautes le soin d’identifier la qualité des contenus en dehors de toute autorité centrale comme Page Rank.

Enfin, pour faire pièce aux stratégies déformant les comportements des internautes (robots cliqueurs, achats de retweets), la dernière génération d’algorithmes des grands opérateurs observe les comportements sur la toile (temps de lecture, clics, interruption, etc.) pour prédire les comportements futurs et adapter les recommandations aux profils des internautes. C’est ce que les utilisateurs d’Amazon, de Netflix ou encore de nombreux sites de voyages connaissent bien.

Ces quatre méthodes ont en commun d’introduire toute une série de ruptures dans les représentations collectives. Les statistiques cessent d’être l’apanage des grandes organisations publiques. Elles se répandent dans chaque entreprise, chaque association, chaque famille et chaque conduite, moins pour décrire les comportements que pour « conduire les conduites » selon un schéma de « gouvernementalité » foucaldien. Les acteurs sociaux se font de plus en plus stratèges pour améliorer leur visibilité dans l’espace public de l’internet ; les catégories socioprofessionnelles collectives cèdent le pas à des profils individualisés. Le numérique introduit une rupture dans l’institution du social : à la racine des solidarités, il y a non plus des identités stables mais des préférences constamment révisées.

Dominique Cardon met également à jour les impensés épistémologiques de la révolution algorithmique. La société du calcul est naïvement scientiste quand elle croit, avec certains partisans de l’open data, que la « libération des données » et la manifestation des vérités mathématiques sous-jacentes au réel suffiront à améliorer le bien-être collectif. Elle est aussi platement comportementaliste : ayant renoncé à l’interprétation des actions, elle se contente de répertorier les comportements répétitifs pour prédire (et causer) des routines. Le conformisme social des réseaux sociaux renforce l’« entre-soi » : l’individu numérique ne rencontre plus qu’un reflet de ses préférences personnelles préprogrammées.

Au vu de ces « radiographies critiques » de la boîte noire que constituent aujourd’hui le big data et les algorithmes, quelles sont donc les marges d’action du citoyen numérique ?

Assurément, le big data promeut un projet anti-autoritaire et anti-paternaliste. Par son rejet des autorités traditionnelles qui voudraient dicter à chacun ses conduites et son identité, il entend rendre aux individus leurs capacités d’auto-organisation fondées sur leurs préférences individuelles. Seulement cette dimension émancipatrice est contrebalancée par plusieurs phénomènes préoccupants. Les algorithmes « rêvent » à une société inégalitaire : l’économie de la visibilité sur l’internet concentre les ressources concernant les acteurs du Web qui ont émergé de la compétition mondiale. Ils préparent aussi un monde où l’intervention des pouvoirs publics est par principe disqualifiée et où les mécanismes collectifs de solidarité doivent s’effacer devant les réseaux affinitaires. Autrement dit, les algorithmes ne fomentent ni révolution anarchiste, ni surveillance totalitaire. Ils libèrent les identités et contestent les autorités, mais imposent des défis en termes d’inégalités et de reproduction des conformismes sociaux.

L’essai de Dominique Cardon se distingue nettement de la littérature actuelle consacrée au big data : récusant les risques de Big Brother totalitaire, il met en évidence la décentralisation des décisions de la société numérique ; dégagé de la gigantomachie rituelle entre technolâtre et « digitophobe », il décrypte les contenus techniques des programmes informatiques et leurs enjeux sociétaux ; délaissant les jugements moraux, il identifie les présupposés idéologiques du big data (inégalitarisme, individualisme et élitisme). La connaissance pratique des acteurs de la publicité, des réseaux sociaux et du marketing permet d’identifier plusieurs risques dont le débat public peut et doit désormais se saisir en toute connaissance de cause.

Cyrille Bret

Alice Rivaz, Sans alcool, Postface de Françoise Fornerod Genève, Zoé, 1998, 224 p., épuisé, Françoise Fornerod, Le temps d’Alice Rivaz, Genève, Zoé, 2002, 96 p., 33 CHF

Scandale. Méconnaissance coupable. Connaissez-vous Alice Rivaz ? C’est la question que l’on pose à la plupart des gens depuis qu’on l’a découverte – et, hélas, hormis quelques Suisses lettrés, c’est, en réponse, une unanimité de « non ». Elle a pourtant vécu quatre-vingt dix-sept ans (1901-1998) et laissé une œuvre qui a alerté tous ses contemporains de Suisse romande (elle est née à Lausanne) : de Ramuz, qui la repère et lui met le pied à l’étrier, à Maurice Chappaz, Georges Haldas, Corinna Bille, le grand critique Marcel Raymond, Georges Piroué, Gustave Roud, Jacques Chessex – entre autres. Son premier livre, Nuage dans la main, publié en France chez Julliard en 1944 (période idéale comme l’on sait), est préfacé par Edmond Jaloux, grand lecteur, éditeur, critique, esprit curieux et racé. Les nouvelles, denses, intimes, murmurées, de Sans alcool – occasion et alibi, ici, de son évocation – sont un précipité de sa manière délicate, et condensent la plupart des thèmes, universels et ordinaires, qui l’obsèdent : la passion, la quête de l’amour comme idéal impossible, la solitude, l’échec, le malentendu entre les êtres, le vieillissement, la musique (elle fut une pianiste émérite), la vie quotidienne très quotidienne, le monde des humbles et des êtres marginalisés, l’injustice sociale – soit l’envers du décor bourgeois de la plupart de ses nouvelles. Son prisme : la vie intérieure qui confère à chacune de ses nouvelles une intensité stupéfiante et une allure de tableau dépourvu de pittoresque. Rivaz suggère : en quelques pages, elle installe une ambiance, crée une atmosphère, « raconte des êtres (sic) ». Marcel Raymond, l’ami de Jean Starobinski, lui trouve une parenté avec Proust :

Je crois que c’est une influence que vous n’hésiteriez pas à avouer. La finesse et l’acuité des impressions, qui se mêlent, s’épaississent dans le psychisme des personnages.

Comment un tel écrivain, sœur de Grace Paley ou d’Alice Munro (Nobel 2013) dans sa souterraine inquiétude et dans son extrême sensibilité aux petits faits vrais, comment cette féministe (à laquelle tout militantisme est étranger – c’est une artiste), comment une telle grâce peut-elle être à ce point négligée, occultée, oubliée ? On ne sait pas. La diffusion réduite de son œuvre, son édition aussi – peut-être. Il est vrai que Clarens, Lausanne, Genève circonscrivent un tout petit monde – mais Malagar n’est pas très grand, et Mauriac commence à percer, non ? Alors ? Peut-être le caractère un peu crépusculaire de son univers (mais Beckett ?) : un éditeur japonais, qui trouvait son œuvre trop sombre, renonça à la publier. Nous la trouvons radieuse, extralucide, illuminée par une lumière intérieure qui est l’autre nom de la clairvoyance – verticale. Alice Rivaz, Suisse romande ? Naturalisée humaine, plutôt – comme Nimier dans ses rêves de hussard.

François Kasbi

Brèves

Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte, 2015, 400 p., 23 €

« Et pourtant elle s’émeut », écrivait déjà Michel Serres. Aujourd’hui, à l’heure de l’anthropocène, nous vivons une révolution qui n’a d’égal que celle de Galilée quatre siècles plus tôt. Si la Terre se meut, Gaïa s’émeut en effet, et elle se réveille sous les coups que la modernité lui a assénés pendant trois siècles, sous les objections qui la niaient en faisant d’elle une matière ductile et corvéable à merci. On avait voulu faire de Gaïa un pur objet, voilà celle-ci désormais sujet et nous objets ridicules que tempêtes et catastrophes anéantiront peut-être. Bruno Latour élargit au nombre de huit le cycle de conférences qu’il prononça en 2013 sur le nouveau régime climatique dans le cadre des très prestigieuses Gifford Lectures qui ont lieu annuellement à Édimbourg depuis plus de cent vingt ans. Reprenant l’hypothèse Gaïa, il lui ôte les ambiguïtés que la définition de James Lovelock entraînait encore avec elle comme organisme vivant. Paradoxalement moins religieuse que la notion de Nature, qui ne souffrait pas qu’on lui dispute la vérité, Gaïa nous permet de quitter enfin l’homme et la nature et leur fictif face-à-face, pour cette région mitoyenne de laquelle émergent des collectifs hybrides, moitié artifice, moitié nature, peuplant une Terre qu’il nous faut apprendre à redécouvrir. Parce qu’enfin il nous faut nous inquiéter de l’avenir, nous la voyons brusquement dressée devant nous, tel un « cosmocolosse », qui rétroagit sans cesse aux actions humaines, exigeant que nous redistribuions tout autrement la politique, la science et la religion, attendant que nous révisions rien de moins que notre métaphysique.

C. R.

Lucile Schmid, Édouard Gaudot et Benjamin Joyeux, Manifeste des écologistes atterrés. Pour une politique autonome, loin du politique circus, Paris, Éditions du Temps présent, 2015, 106 p., 7 €

Dans ce diagnostic sans concession des difficultés de l’écologie politique à marquer durablement sa place dans la vie politique française, les auteurs font la part des responsabilités entre ce qui revient au système politique français et ce qui relève des faiblesses internes des Verts eux-mêmes. Ils pointent surtout le manque d’un « effet cliquet », c’est-à-dire d’un ancrage institutionnel fort (comme les institutions de l’État-providence pour la social-démocratie) qui fasse vraiment passer l’écologie du statut d’invocation plus ou moins réaliste à un pôle de référence de nos raisonnements politiques. Pour les auteurs, l’effet cliquet de la réforme écologiste pourrait être le résultat d’un triple effort vers plus de démocratie participative, vers plus de consensus politique et vers une démocratisation de la décision publique. Optimistes à terme, les auteurs remarquent que l’écologie est aujourd’hui le seul projet politique qui se trouve au croisement des acquis de l’analyse scientifique, de nouveaux modes de vie et de nouveaux besoins de participation démocratique.

M.-O. P.

Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen, Le cas Trawny. À propos des Cahiers noirs de Heidegger, Paris, Sens & Tonka, 2015, 42 p., 7, 50 €

Les auteurs repèrent dans l’édition des Cahiers noirs de Heidegger et dans leur interprétation par Peter Trawny5 un dispositif similaire à celui de « La lettre volée ». Comme dans la nouvelle d’Edgar Poe, il s’agit d’exhiber ce que l’on cherche précisément à cacher : l’antisémitisme de Heidegger. Pour Trawny, en effet, l’antisémitisme de Heidegger doit se comprendre comme « historial », c’est-à-dire inscrit dans l’histoire de l’être. L’intérêt de l’interprétation de Trawny est de comprendre l’antisémitisme de Heidegger comme une errance de l’œuvre philosophique de ce dernier, sans le reléguer aux errements de « l’homme ». Le fourvoiement antisémite de Heidegger est un moment qui appartient à sa philosophie. Pour les auteurs, cette interprétation pose problème : l’inscription de l’antisémitisme dans l’histoire de l’être lui confère-t-elle la dignité d’« une errance ontologique » et le rend-il par là plus acceptable que l’antisémitisme vulgaire ? Plus radicalement, dans la mesure où le destin de l’être est libéré de toute métaphysique du sujet, le concept d’antisémitisme historial a également pour conséquence l’abandon de toute responsabilité historique. Il n’y a plus d’antisémite quand l’antisémitisme devient historial. Heidegger n’est pas coupable de son antisémitisme qui ne renvoie plus qu’à « la liberté d’errer », et dont les traces ont délibérément été laissées lisibles dans les Cahiers noirs. Si Heidegger a laissé des traces de son « errance », c’est pour que les traces historiques des victimes soient finalement effacées et cessent de renvoyer à des coupables. Au final, pour les auteurs, la possibilité même du « cas Trawny » est symptomatique de notre époque : avec la disparition des derniers témoins, ce sont aussi les coupables qui disparaissent et l’antisémitisme refoulé après la guerre peut faire retour.

J. C.

Jacques Ricot, Le suicide est-il un droit de l’homme ?, Vallet, Éditions M-Editer, 2015, 45 p., 4, 30 €

Ce petit livre, de la taille d’un gros article, est pourtant bien utile pour réfléchir sur un mot et une réalité à la fois très présents dans nos sociétés et très confus. Le titre ne trompe évidemment pas : la réponse à la question posée est négative. C’est un peu dommage, car la réponse est à la fois très argumentée et nuancée, dépourvue de tout esprit dogmatique. Le suicide est une liberté individuelle ; il serait très risqué d’en faire un acte que la « société » approuve, un « droit-créance ». Ou encore la liberté individuelle n’a pas créé ce qu’on appelle un « droit opposable ». Le livre contient aussi d’utiles considérations sur les liens entre suicide et sacrifice, et sur l’évolution qui a fait passer le suicide, y compris dans la théologie chrétienne, d’une « faute » à un « malheur ».

J.-L. S.

Jean-Pierre Filiu, Les Arabes, leur destin et le nôtre. Histoire d’une libération, Paris, La Découverte, 262 p., 14, 50 €

Ce livre raconte la fin de l’Empire ottoman, de l’est à l’ouest de la Méditerranée, et avec elle, ce que fut et ce que reste le destin des Arabes. Un destin auquel « nous », les Occidentaux, avons été et restons mêlés, pour le meilleur et le pire, que nous le voulions ou non. Le récit de Jean-Pierre Filiu est passionnant, mais relativement factuel et événementiel, et le lecteur peut avoir un peu de mal à mémoriser noms et dates. En même temps, l’auteur ne se prive pas d’interpréter une histoire – encore une ! – marquée par une colonisation remplie de violences diverses (dont des mensonges éhontés et des promesses non tenues) et une décolonisation souvent peu glorieuse. Le rappel de ce qui s’est passé au Maghreb n’est sûrement pas inutile, mais le livre (qui commence avec l’expédition de Napoléon en Égypte en 1798, un événement qui aura un impact profond et durable) est plus intéressant sur une histoire du Proche-Orient que nous connaissons mal ou que nous avons largement oubliée – notamment pour la part que nous y avons prise (l’Angleterre plus que la France !). Une place importante est donnée à la Nahda, la « Renaissance arabe », l’équivalent des Lumières européennes, non seulement à ses aspects réformistes par rapport à l’islam, mais aussi aux tentatives de réformes, voire de révolutions et d’émancipation politiques qu’elle suscita dans de multiples pays. Les « révolutions arabes » récentes en font probablement résonner encore les échos lointains. Mais il faut le reconnaître : entre les deux faces – sombre et lumineuse – de l’histoire qu’il raconte, Filiu veut nous faire espérer l’avenir de la seconde. Il se pourrait que la mondialisation des récits de liberté et l’internet jouent un rôle décisif dans le futur, mais pour quelle démocratie ?

J.-L. S.

Thierry Devars, La politique en continu. Vers une « Bfmisation » de la communication ?, Paris, Les Petits Matins, 2015, 110 p., 14 €

Créée fin 2005 par Alain Weill (Pdg du groupe NextRadioTV, qui possède aussi Rmc), la chaîne d’information en continu Bfm-TV a conquis dix ans plus tard 2 % de parts d’audience. La « priorité au direct » de la chaîne contribue à une accélération du temps médiatique, qui se fait souvent au détriment de la qualité du travail journalistique. Selon l’auteur, ce nouveau mode de production de l’information doit se comprendre dans le contexte de la révolution numérique (nouvelles techniques de diffusion et pression des réseaux sociaux) et des modifications de la communication des politiques depuis le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy.

J. C.

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Ahmed Boubeker, Le grand repli, Préface d’Achille Mbembé, postface de Benjamin Stora Paris, La Découverte, 194 p., 14, 50 €

Ce livre présente en dix chapitres un dossier sur le « grand repli » français, le nom donné aux « régressions » d’un pays fracturé, en proie aux remous identitaires de toutes sortes : crispations laïques, islam devenu repoussoir, durcissements politiques contre des groupes ciblés, fantasmes sur les « banlieues maudites » (ou « territoires abandonnés de la République »), envolées sur l’échec (prétendu) de l’intégration. De là le « grand repli » : politiques migratoires brutales, néoracisme qui ne se cache plus, vote Front national en forte hausse, réaffirmation à ciel ouvert de la race blanche, présence sur l’avant-scène médiatique d’intellectuels en mal d’identité, fermeture à toute véritable mémoire coloniale et retour aux « idées coloniales » d’autrefois dans une France postcoloniale. Le propos est polémique, documenté et cohérent. Il satisfera ceux qui cherchent des informations et des arguments indiquant une forte et incontestable droitisation identitaire de la France, une méfiance envers les immigrés et plus généralement une « peur de l’autre ». Paru en septembre 2015, ce livre anticipe les vifs débats qui ont éclaté récemment autour de l’évolution de certains intellectuels vers des positions dites « de droite ». On peut cependant regretter que, installés pour ainsi dire dans la supériorité morale des valeurs de gauche, les auteurs discutent peu des raisons du « repli » identitaire (largement fondé selon eux sur des fantasmes et des illusions) ni, a fortiori, des limites de cette supériorité. La forme de l’exposé fait qu’il reprend des idées dispersées, sans s’attarder sur la cohérence de certaines positions adverses.

J.-L. S.

En écho

OBAMA ET LE CLIMAT – Dans les Notes de la Fondation de l’écologie politique (no 6, www.fondationecolo.org), Alice Béja analyse l’engagement du président américain en faveur de l’environnement, qui tranche par rapport au refus américain de ratifier le protocole de Kyoto en 1997. Si les États-Unis sont la nation de la nature et les pionniers de la sanctuarisation de l’espace sauvage, ils restent l’un des pays les plus pollueurs de la planète. Au cours de son second mandat, Obama a tenu des discours volontaristes, accompagnés de mesures concrètes. Ces mesures sont toutefois susceptibles d’être remises en question par un président républicain. Et la politique énergétique d’Obama continue de servir les intérêts américains (forage dans l’Arctique et soutien au gaz de schiste). Dans ce contexte, certains États (la Californie notamment), des villes (New York) préfèrent prendre les devants et la société civile se mobilise de plus en plus.

MANGROVES – Les mangroves sont des forêts de palétuviers des côtes tropicales. La photographie qui figure en couverture de ce numéro représente les racines échasses de palétuviers du genre Rhizophora, dans la baie de Chirongui, à Mayotte. Le Cnrs-Inee et l’Ird ont déclaré 2015 « Année des mangroves » pour souligner à la fois leurs services écosystémiques (protection du littoral, richesse de la biodiversité, séquestration du carbone, assainissement naturel) et leur vulnérabilité face à l’activité humaine (leur surface régresse de manière inquiétante). La photographie a été prise par François Fromard qui dirige, avec Antoine Gardel, le Groupement de recherche « Littoral de Guyane sous influence amazonienne » (www.gdr-liga.fr). Ce dernier réunit près de soixante chercheurs pour étudier la côte guyanaise où les apports sédimentaires de l’Amazone (745 millions de tonnes par an) s’accumulent en bancs de vase et favorisent un écosystème très riche et particulièrement vulnérable.

Avis

À nos abonnés, à nos lecteurs. En janvier 2016, la rédaction de la revue se réorganisera. Marc-Olivier Padis, entré en 1993 comme secrétaire de rédaction, quittera ses fonctions de directeur de la rédaction. Anne-Lorraine Bujon, actuellement directrice éditoriale à l’Institut des hautes études sur la justice, prendra le relais comme rédactrice en chef. Dans un contexte économique difficile pour l’édition et la presse, Esprit reste un projet atypique et précieux. La revue est en effet l’une des dernières à garder son indépendance en salariant une toute petite équipe de permanents. Si les revues françaises gardent une image forte et un rayonnement international, malgré un recul du soutien public, le travail de réflexion critique et d’analyse de notre époque ne va pas de soi, alors qu’il est plus nécessaire que jamais. C’est l’attachement de nos auteurs et de nos lecteurs à notre projet éditorial qui nous conforte aujourd’hui dans notre originalité, et constitue notre meilleure garantie de poursuivre notre projet d’intelligence collective.

La croyance. Tel est le thème d’une rencontre-débat organisé le samedi 5 décembre 2015 par l’association Paul Ricœur au Centre Sèvres, Facultés jésuites de Paris (35 bis, rue de Sèvres, 75006 Paris, 01 44 39 56 14). La réflexion de Ricœur sur la religion permet d’éclairer la manière dont la croyance peut ébranler ou bien souder les sociétés. Le colloque sera consacré aux évolutions des croyances dans le contexte de la mondialisation. Avec la participation de Michaël Fœssel, Olivier Mongin, Guilhem Causse, Jean-Louis Schlegel, Olivier Roy et Camille Riquier.

Sur le site internet de la revue, on peut lire un article de René Girard, récemment disparu, intitulé « Le surhomme dans le souterrain. Les stratégies de la folie : Nietzsche, Wagner, Dostoïevski », ainsi qu’un bouquet d’articles sur son œuvre, ses limites et ses usages contemporains. À lire aussi sur l’internet en accès libre le texte d’Alice Béja en réaction aux attentats, ainsi que la chronique culturelle de Jean-François Bouthors à propos du nouveau spectacle de Joël Pommerat sur la Révolution française, un texte de Maja Brick en hommage à Tadeusz Kantor, homme de théâtre polonais dont c’est le centenaire de la naissance, et une critique de Louis Andrieu sur la nouvelle religion en séries.

À venir. En janvier 2016, la revue s’interroge sur les violences extrêmes qui menacent d’effondrement nos sociétés. En février, nous présentons un dossier sur rapports entre société et religion. En mars, la revue se met en colère.

  • 1.

    Michel Roux, les Albanais en Yougoslavie. Minorité nationale, territoire et développement, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1992 ; le Kosovo. Dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 1999.

  • 2.

    Clarice Lispector, la Découverte du monde, 1967-1973 (chroniques), traduction par Jacques et Teresa Thiériot, Paris, Éd. des femmes-Antoinette Fouque, 1998.

  • 3.

    Christian Jouhaud, « À propos de l’avidité historienne », Penser/rêver, no 16, automne 2009, p. 127-140.

  • 4.

    C. Jouhaud, Richelieu et l’écriture du pouvoir. Autour de la Journée des dupes, Paris, Gallimard, coll. « L’esprit de la cité », 2015.

  • 5.

    Martin Heidegger, Gesamtausgabe 94, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 2014. Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les « Cahiers noirs », traduit par Julia Christ et Jean-Claude Monod, Paris, Le Seuil, 2014 et la Liberté d’errer avec Heidegger, traduit par Nicolas Weil, Montpellier, Indigène, 2014.