Le Kosovo en ébullition
Les tensions entre populations serbe et albanaise du nord du Kosovo, à l’occasion des élections municipales d’avril 2023, s’inscrivent dans un contexte de déstabilisation générale du pays. La guerre en Ukraine fait craindre l’ouverture d’un nouveau front, tandis que les rancœurs des années de guerre sont réveillées par le procès des dirigeants de l’Armée de libération du Kosovo.
Le nord du Kosovo s’enflamme. Les Kosovars serbes, qui vivent dans ces localités frontalières avec la Serbie, ayant boycotté les élections municipales en avril 2023, des candidats albanais ont mécaniquement remporté le scrutin, malgré le taux très faible de participation (3, 5 %). Leur installation, sous escorte policière, dans les mairies de villes comme Zvečan/Zveçan, quasiment exclusivement peuplées par des citoyens serbes, a provoqué des manifestations qui ont dégénéré, faisant une cinquantaine de blessés, dont une trentaine de soldats de la Force pour le Kosovo (KFOR, la mission de l’Otan). Loin de chercher l’apaisement, les autorités de Pristina et de Belgrade ont attisé de concert les tensions locales et les débordements. Le Premier ministre Albin Kurti s’en est tenu, coûte que coûte, à sa volonté de réintégrer ces localités séparatistes dans le système national. Quant au président serbe Aleksandar Vučić, dont des dizaines de milliers de manifestants réclament depuis des semaines la démission, ainsi que celles du ministre de l’Intérieur, du chef des services de renseignement et des responsables des chaînes de télévision gouvernementales pour mettre fin au climat de violence et de corruption dans le pays, il a trouvé là une diversion inespérée. Gagnés par la crainte de voir une « nouvelle guerre » relancée au cœur de l’Europe, les Américains et les Européens s’agitent à leur tour, en sommant le Premier ministre kosovar de retirer policiers et maires albanais des villes serbes pour réorganiser un nouveau scrutin auquel la population serbe est priée, cette fois, de participer. Mais ils ne sont pas les maîtres de ce jeu de faux-semblants et de promesses non tenues (conciliation des Kosovars et des Serbes, intégration dans l’Union européenne) où, à la fin, tout le monde risque de se retrouver perdant1.
Une situation dégradée
Cette nouvelle crise s’inscrit dans une année de troubles particulièrement vifs dans le nord du Kosovo. Les Serbes locaux y avaient érigé des barricades, incendié des points de passage frontaliers et attaqué les forces spéciales de la police kosovare. Belgrade avait concentré son armée à la frontière du Kosovo, y faisant survoler des avions militaires MiG, et encouragé « Les patrouilles populaires » (Narodne Patrole), un mouvement proche du groupe paramilitaire russe Wagner, à y envoyer ses hommes, tandis que l’ambassadeur russe l’assurait du soutien de Moscou. Pourtant, en accentuant leur pression, l’Union européenne avait réussi à ramener les représentants serbes et kosovars à la table de négociations. Un accord de normalisation a finalement pu être signé à Bruxelles le 24 février 2023, suivi d’une feuille de route signée le 18 mars à Ohrid. Le gouvernement kosovar semblait s’en féliciter, mettant notamment l’accent sur l’approbation de la déclaration sur les personnes disparues, tandis que Belgrade se réjouissait de voir avancer le projet de statut pour l’Association/Communauté des municipalités serbes du Kosovo. Mais l’application de l’accord se fait toujours attendre, alors que les sources de crispation ne cessent de croître.
L’agression russe en Ukraine a ravivé la crainte des Américains et des Européens de voir Moscou ouvrir un second front de déstabilisation avec l’aide de Vučić. Dans le souci de ménager Belgrade, l’ambassadeur américain a, en décembre 2022, présenté ses excuses pour les bombardements de l’Otan en 1999. Suite aux incidents des municipales, l’ambassadeur américain en poste à Pristina a, quant à lui, annoncé l’exclusion du Kosovo de Defender 2023, un exercice militaire multinational dirigé par les États-Unis. Le président français et le chancelier allemand ont vertement critiqué le Premier ministre Kurti, jugé responsable de troubles inopportuns, alors que la Communauté politique européenne se réunissait en Moldavie pour envoyer des signaux positifs aux pays candidats à l’adhésion. Dans ce processus confus, le passé tragique, loin de passer, est invoqué à tout bout de champ pour mieux discalifier la partie adverse. Lors de la réunion au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, le 27 avril 2023, concernant le rapport sur la Mission d’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (MINUK), les représentants serbes et albanais se sont ainsi invectivés, le premier accusé d’avoir été « le bras droit du boucher des Balkans » Milošević et le second d’appartenir à une famille de va-t-en-guerre nationalistes.
Un procès sensible
Les rancœurs remontant aux années de guerre et d’apartheid sont avivées par le procès en cours, devant les chambres spécialisées du Kosovo à La Haye, de l’ancien président du Kosovo, Hashim Thaçi. Avec trois autres dirigeants de l’ancienne Armée de libération du Kosovo (UÇK), il est accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité contre des civils serbes, roms et albanais, victimes de détentions arbitraires, de torture, d’exécutions sommaires et de disparitions forcées.
Les rancœurs remontant aux années de guerre et d’apartheid sont avivées par le procès en cours de l’ancien président du Kosovo.
Selon Sonja Biserko, fondatrice et présidente du Comité Helsinki pour la protection des droits humains en Serbie, le procès est instrumentalisé par Vučić pour « discréditer la République du Kosovo en tant qu’organisation criminelle. Belgrade espère que le Tribunal spécial créera un nouveau contexte pour régler le statut du Kosovo, impliquant de préférence une partition2 ». Au Kosovo, Albin Kurti, bien qu’issu d’un parti d’opposition à celui de Hashim Thaçi, n’en demeure pas moins critique vis-à-vis d’une juridiction qui permet à l’opposition d’organiser de vastes manifestations publiques, comme celle du 1er avril 2023 à Pristina. Qualifiant la condamnation de l’ancien commandant de l’UÇK Salih Mustafa de « scandaleuse », il a ainsi déclaré que ce dernier « a défendu son pays, et que la lutte de chaque peuple contre les envahisseurs et les occupants est un droit universel ». Il a même ajouté que le verdict envoyait un « mauvais message » aux combattants ukrainiens qui défendent leur pays contre l’agression russe – un propos trompeur, puisque le procès ne fait que leur rappeler qu’ils ne pourront pas non plus s’exonérer d’un droit international dont ils réclament le respect face à leur envahisseur. L’évocation de l’invasion russe de l’Ukraine se fait aussi entendre à La Haye, où la défense a fait valoir que les accusées avaient agi en coordination avec l’Otan.
Les grands oubliés de ces discours officiels, qu’ils émanent de Pristina ou de Belgrade, risquent d’être, comme les victimes du régime Milošević, celles des crimes pour lesquels Thaçi et ses co-accusés sont poursuivis. Dans une tribune au journal Express, le 7 avril 2023, le journaliste Imer Mushkolaj regrettait que ceux qui parlent avec ferveur de « patriotes » et de « traîtres » en soient venus à bâtir une société qui ne réclame pas justice pour toutes les victimes, les jetant ainsi aux oubliettes de l’histoire. De même, les populations kosovares et serbes disparaissent toutes deux derrière les enjeux géopolitiques du nouveau « Grand Jeu » dans lequel les Balkans occidentaux sont à nouveau piégés3.
- 1. Albin Kurti, leader de Vetëvendosje (« Autodétermination »), a été élu sur un programme indépendantiste, plus critique et distant vis-à-vis de la tutelle internationale, et Aleksandar Vučić n’a jamais cessé, depuis son élection, de jouer un double jeu (ce que d’aucuns qualifient de « pragmatisme » !) envers l’Union européenne, dont il a besoin économiquement, et la Russie de Poutine, dont il partage l’idéologie autoritaire et revancharde.
- 2. Sonja Biserko, “The strategy behind the Serbian government’s support for the Kosovo Specialist Chambers”, dans Aidan Hehir et Furtuna Sheremeti (sous la dir. de), Kosovo and Transitional Justice: The Pursuit of Justice after Large Scale-Conflict, London, Routledge, 2021, p. 169.
- 3. Voir le dossier dirigé par Florent Marciacq, « Balkans : un nouveau Grand Jeu ? », Politique étrangère, vol. 87, no 4, hiver 2022, qui reprend l’expression, qualifiant la rivalité russo-anglaise en Asie centrale, popularisée par Rudyard Kipling dans son roman Kim (1901).