L'ire et la frayeur en Europe centrale


C’est dans un horizon de tristesse, de peur et de frustration qu’éclatent les colères en Europe centrale. Ces dernières sont marquées par la rancœur envers l’Ouest, la concurrence des mémoires et les tensions démographiques. Peut-on les désarmer ?

Lorsqu’un ministre des Affaires étrangères affirma, début 2016, que l’influence combinée de l’Union européenne et des marxistes n’imposera pas aux Polonais de devenir cyclistes et végétaliens en rejetant la religion1, il sembla clair qu’il s’agissait d’un cri de colère sans rapport avec une quelconque action de l’Union européenne. Lorsqu’une partie de l’opposition a répondu sur le même registre en défendant la pratique du vélo et d’une alimentation sans produits carnés, il s’avéra que le débat portait en réalité sur ce qu’est un « vrai » Polonais, sur le droit de le définir et le devoir de le protéger face aux menaces. L’enjeu est existentiel. La nation, seule communauté présentée comme apte à pouvoir défendre les populations2, serait menacée. C’est aussi le sens des campagnes menées par le gouvernement en Hongrie contre l’arrivée des réfugiés présentés comme terroristes en puissance, idée vite reprise par des dirigeants slovaques3 et tchèques4. Oublié le clivage droite-gauche.

L’ennemi est multiple. Ainsi, un peu plus tôt, en octobre, il s’était agi du droit de décider qui est le bon patriote et qui est le (mauvais) nationaliste. Un site marqué par un conservatisme revendiqué condamna les groupuscules qui venaient de brûler une figurine représentant un juif non sans s’arroger le droit manifestement exclusif de décider du patriotisme de quiconque5. D’un côté, la colère des auteurs de l’autodafé contre le complot juif et musulman (relayé par l’Union européenne) qui menaçait d’imposer l’installation de réfugiés-terroristes en Pologne ; de l’autre, celle des patriotes, outrés qu’on nuise à l’image de la Pologne du « bon changement » et du bien vivre entre soi prôné par les catholiques conservateurs, qui eux-mêmes excluent d’accueillir des musulmans6.

Des ressentiments persistants

Qui traverse l’Europe centrale en ce moment – alors que de la Pologne à la Hongrie plus de dix ans ont passé depuis l’entrée dans l’Union européenne – rencontre bien des colères politiques, baignant dans un jus culturel très historicisant où frétillent des ressentiments persistants. Plus à l’ouest, l’incompréhension est si totale, qu’avec l’arrivée massive de réfugiés en 2015 l’usage du terme Europe de l’Est a effacé celui d’Europe centrale7 au nom de l’héritage soviétique (et antérieur) d’égoïsme national et de fermeture des frontières alors qu’au même moment, à l’exception temporaire de l’Allemagne et de l’Autriche, les autres pays de l’Union européenne repoussaient les nouveaux arrivants. Les pays du groupe de Visegrád (Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie) eux-mêmes n’invoquent plus l’Europe centrale. Et pourtant. La géographie des émotions politiques a une histoire, qui devrait amener responsables politiques et peuples à s’interroger sur la construction de leurs perceptions des voisins et d’eux-mêmes. Une nécessité si les concitoyens de l’Union européenne souhaitent que le continent où on vit le mieux sur terre dépasse l’autodénigrement et accepte de faire communauté, ne serait-ce que pour éviter une décomposition mortifère.

Transposons-nous un instant en début 1919. L’Europe centrale vient de voir naître, avec du retard sur les Balkans, ses États modernes, oubliant les empires en même temps que la société d’ordre – malgré le culte ravivé des gloires d’antan. Or leurs nouvelles élites politiques étaient déjà en colère. Les « principales puissances » victorieuses leur font sentir combien elles restent des représentants de pays immatures et inadéquats en regard du mythe de l’État-nation effaçant la diversité nationale. Sous pression américaine notamment, l’ethnie, avec ses caractéristiques essentialisées par la sociologie et le discours politique d’outre-Atlantique, devient minorité nationale et se voit protégée, tout autant qu’elle est niée plus à l’ouest. Ainsi les juifs sont pour l’essentiel vus comme nationalité, et ce mouvement s’ancrera jusqu’à l’arrivée des Allemands entre 1938 (Sudètes) et mars 1944 (Hongrie). L’ethnicisation généralisée, promue par l’Ouest, a été un des plus grands succès du système de Versailles. Bien plus durable que le désarmement des puissances centrales !

Les colères politiques sont alors souvent rentrées par souci d’obtenir des faveurs des puissances dominantes. Ces colères sont écrasées et se cristallisent du fait de l’asymétrie géostratégique et militaire entre États, de la présence d’une inconnue russe évolutive et durable, de la mauvaise foi de puissances occidentales portant un discours de supériorité politique (démocratique) et sociale (mœurs) tout en refusant aux peuples colonisés et aux nations moins chanceuses un traitement égal. Comme plus au sud, c’est un horizon de tristesse que cache la colère. Car l’Europe centrale ne pouvait aspirer qu’à un rattrapage tout aussi incertain qu’une reconnaissance entre Européens égaux. Or ces espoirs ne manquèrent pas de se diluer tant pour des motifs géopolitiques qu’à cause d’un jeu économique laissant peu de chances, en temps de crise, à des économies nationales dépendantes de marchés repris en main par les États, déjà fort interventionnistes du fait de la Grande Guerre.

La tristesse infinie de l’après 1945 fut ici aggravée par la mise en place du modèle soviétique validée par l’acceptation occidentale du récit sur la guerre. Comme en 1918, les Occidentaux oublièrent la réalité d’un conflit qui n’était pas achevé. Et en 1956, 1968 et 1981 ils produisirent par leur passivité face aux répressions soviétiques un mélange de tristesse et de colère utilisé par les pouvoirs communistes pour tenter de générer une passivité à base de frustration. Et c’est à celle-ci que sembla répondre la vague joyeusement pacifique qui emplit l’Europe centrale après 1989, masquant colère et peur, qui semblaient effacées. Or cette joie était en partie un écran alors que les mutations économiques et sociales installaient nombre d’inégalités et d’exclusions sans aucune préparation de ces sociétés qui attendaient le rattrapage et la reconnaissance tant espérés un demi-siècle plus tôt. L’Union européenne était l’incarnation institutionnelle de la solidarité et du bien-être. Les voix du doute ou de la critique étaient celles du passé nationaliste ou communiste. Pour complaire au regard occidental, il seyait de faire passer une joie bien fragile pour une émotion univoque. L’exception Jean-Paul II ajouta à l’illusion, masquant les conservatismes ecclésiastiques centre-européens.

En réponse à ce dialogue émotionnel souvent artificiel, qui témoignait des doutes qu’avaient aussi les partisans en Europe centrale de l’intégration européenne à l’égard de la capacité des élites et des peuples déjà impliqués dans l’Union européenne à comprendre cette région peu familière (le mot employé par Milosz est traduit par l’« autre Europe » en français), les nationalistes mobilisèrent la tristesse et la colère. La tristesse se construisait autour des récits des frustrations historiques nationales. De Trianon aux souffrances pendant la Seconde Guerre mondiale ou du fait des Soviétiques (les morts violentes dues à la répression communiste en Pologne après 1945 représentent à peu près l’équivalent des pertes françaises lors de la campagne de France de l’Allemagne nazie en 1940). L’important n’était pas tant le point d’ancrage que l’affirmation de l’incompréhension occidentale, de la solitude nationale (hormis la solidarité hongro-polonaise). Cette tristesse masquait même la peur face à l’avenir et appelait la compréhension occidentale. Le refus de celle-ci corrobora le message nationaliste. Or, avant l’adhésion des pays d’Europe centrale en 2004, la réponse de l’Union européenne à ces discours fut la surprise et l’incompréhension. Ce retour à un passé dépassé de haines et de frustration ne méritait que condamnation. Les peuples devaient s’affranchir de douleurs improductives en intégrant la communauté moderne et démocratique qui leur ouvrait ses portes. À la tristesse et à la colère répondirent l’indifférence et le mépris, ce qui contribua à consolider des bonnes consciences antagoniques sans que cela fût perçu très nettement8.

La souffrance des autres

Mais assez vite la reconnaissance occidentale de la Shoah et le caractère unique qui lui est octroyé gênèrent nombre d’entrepreneurs de la mémoire martyre de la région. Cela provoque encore souvent la colère du fait que l’objectif que se fixent les tenants des gloires nationales est l’obtention d’une reconnaissance équivalente et donc parallèle des souffrances de leurs divers peuples. Or la Shoah est un phénomène transnational qui, malgré l’État d’Israël, n’est pas associé exclusivement à une vision nationale. Le racisme nazi lui-même, quelle qu’en soit l’interprétation, ne luttait pas d’abord contre le « juif » comme sioniste, mais au contraire se méfiait surtout du « juif » ayant infiltré le monde aryen. Longtemps il encouragea, avant le temps des massacres, l’émigration associée à la spoliation, la terreur, les traitements dégradants. Les souffrances des autres centre-Européens furent terribles ; parfois, à certains moments et endroits, ils furent plus directement l’objet de massacres. Toutefois, leur destruction fut tragique mais peu comparable à celle que subirent les juifs. Dans une logique de gloire nationale fondée justement sur la souffrance, la concurrence mémorielle a donc semblé s’imposer, en même temps que l’affirmation de la pureté du groupe national. Et le monumentalisme du discours sur la Shoah mis en place dans les années 1980 a imposé sa marque. Surtout en Pologne où la tentation de consolider la fierté nationale sur la base du martyre a été et reste très forte, cette logique mortifère impose à la fois tristesse – par remémoration de la souffrance – et colère, face à ce qui est perçu comme une absence de reconnaissance et de partage.

Or la relation aux juifs est un obstacle majeur, côté occidental, au partage de la mémoire.

Dans les années 1930, notamment en Hongrie et en Pologne, mais aussi en Tchécoslovaquie, les mouvements nationaux et les Églises chrétiennes ont porté des variantes diverses de l’antisémitisme, qui sont allées, sans intervention directe des nazis, jusqu’à des projets d’expulsion, de déplacements forcés, des pratiques de boycott économique, de discriminations légales et à une stigmatisation assez systématique des juifs en tant que non-membres de la communauté nationale. Plus tard, face aux pouvoirs communistes, il était hors de question de reconnaître méfaits et préjugés, d’autant que chaque parti au pouvoir désirait s’attirer le soutien des populations, notamment en surjouant le national et en validant les appropriations de biens juifs associés à la Shoah9. Après 1989, la réhabilitation des hommes politiques et des écrivains de cette période a soulevé la question de cet antisémitisme d’avant la Shoah et des comportements pendant la Shoah. Partout, l’Allemagne a été désignée comme seule responsable, même en Slovaquie ou en Hongrie où une telle vision de l’histoire est très difficile à tenir. Au point que Horthy a été présenté comme un sauveur des juifs pour avoir fait cesser les déportations le 8 juillet 1944, tout en étant déclaré irresponsable de l’autorisation donnée trois mois plus tôt.

Plus généralement, la conscience de l’implication à des titres divers des populations non juives dans la Shoah entraîne dénégation de toute responsabilité10 et le regard occidental génère la colère. Comment des peuples, qui ont moins subi les violences nazies et n’ont point subi celle du stalinisme, peuvent-ils juger ? Comment des auteurs de violences coloniales (par exemple des Belges) osent-ils critiquer des descendants de résistants polonais ? Sans parler des limites de l’accueil offert aux juifs fuyant le nazisme ni de la collaboration à l’Ouest. Ici, c’est la bonne conscience occidentale qui accroît le rejet des questionnements ou des critiques11. Un rejet qu’impose l’héroïsme revendiqué comme marque nationale. Car cette exigence ne laisse place qu’à la honte de ne pouvoir y faire face, même rétrospectivement, en tant que peuple ou nation, ou à la colère de se voir contraint à revenir sur des traumatismes. Ici le regard occidental contribue à générer des colères parasites qui sont fondées sur des peurs mal avouées. Utiliser des discours antisémites centre-européens pour renforcer une image démocratique et ouverte des sociétés occidentales après 1945 – voire antérieurement dans le cas de la France – a provoqué, outre des distorsions historiques significatives, une méfiance accrue des centre-Européens face à une forme de suffisance12. D’autant que les exigences rétrospectives face à l’Europe centrale ne semblaient pas valoir pour l’Urss ou la Russie.

Le souverainiste, le musulman et le végétarien

C’est donc sur une accumulation de tristesse et de colère qu’est venue se construire la crise majeure entamée en 2015 autour des réfugiés, qui se combine avec la rupture de confiance sécuritaire issue des attentats en France, puis des événements de Cologne. L’économie émotionnelle centre-européenne était déjà profondément ancrée dans une double confrontation avec les anciens pays de l’Union européenne. D’une part, les pro-Européens constataient que leurs partenaires, même les plus favorables à l’extension de l’Union européenne vers l’est, avaient bien du mal à les considérer comme égaux, si ce n’est dans les jeux politiciens où les voix se comptaient13. Mais moralement, ils restaient des petits frères et sœurs. D’autre part, les partisans de la priorité nationale considèrent l’Europe comme une institution incontournable mais, au mieux, ils y voient un instrument au service de la souveraineté nationale. Pour eux, il faut affronter les maîtres actuels de l’Europe. C’est une lutte entre nations (l’Union européenne devenant comme l’Onu une union de nations libres et de gouvernements souverains). Depuis 2015, on observe, du fait du caractère ouvert des affrontements autour des réfugiés, une montée originale de l’usage de la colère par les acteurs centre-européens. La singularité de ces colères est qu’elles sont ouvertement promues au rang de vertu par les acteurs politiques qui y recourent.

Plus d’un quart de siècle après la fin du communisme, les quatre pays qui avaient partagé à la fois le niveau de vie le moins bas, les révoltes anticommunistes et les transitions les plus pacifiques et précoces du bloc soviétique sont en crise existentielle. Le niveau de vie n’y est pas occidental, alors que c’était l’horizon d’attente en 1989. Mais surtout, la crise démographique est partout profonde, et l’espoir de reconnaissance à titre d’égal vient, paradoxalement, de subir un camouflet terrible avec la disparition de l’Europe centrale au profit d’un retour à l’Europe de l’Est et à la géographie mentale de l’ère communiste en 2015. Les pro-Européens perdent pied alors que les conservateurs (ou socialistes) souverainistes imposent peur des terroristes et des musulmans, de l’extinction culturelle et démographique nationale, ainsi que colère contre Bruxelles et les traîtres de l’intérieur qui prétendent qu’il faut maintenir l’État de droit, l’équilibre des pouvoirs, et brider le pouvoir politique et les chefs. Cette colère nouvelle a ceci de particulier qu’elle développe face à un musulman (largement absent en réalité) et son allié intérieur, le libéral, socialiste, communiste, végétarien… une antipathie commune faite de méfiance et de peur face à la transformation des traditions nationales induite par des attirances incontrôlées, ce qui est le mélange de base de la haine. Ce qui est frappant est que le silence, comme souvent, pèse sur les Roms (sauf quand le ministre hongrois de la Justice en fait de potentiels suppôts de Daech14), qui sont le seul groupe à être massivement discriminé de nos jours sur la base de perceptions ethniques.

Déconnecté des réalités quotidiennes, le type de haine en vogue en 2016 provient d’initiatives souvent maîtrisées. Elles peuvent aboutir à produire une haine en réponse, fondée sur la peur bien sûr, mais aussi sur une colère dérivée du sentiment d’impuissance face au pouvoir en place. Cette haine en retour décrédibilise les oppositions et bloque les solidarités politiques européennes. Elle aboutit à amputer les espaces de dialogue politique, aussi bien internes qu’européens, et tend à forcer les populations à faire des choix binaires, dans une logique schmittienne d’adversité guerrière. On semble en revenir à une économie de la haine tardo-médiévale, fondée sur des alternances subites entre moments pacifiés et vagues de haine15. Or l’Union européenne n’est pas confrontée à des choix simples malgré l’impression que pourrait laisser l’attraction exercée par le souverainisme à la russe, si séduisant aux yeux de messieurs Orbán, Fico et Zeman par exemple. Car le choix d’une réduction des solidarités européennes et du repli national ne peut être que coûteux et dangereux pour les quatre pays d’Europe centrale. Et pourtant. Leurs dirigeants actuels semblent unis dans le détricotage de l’Union européenne. Ce qui amène nombre d’analystes à renoncer à l’intégration. Face à la colère pourtant largement parasite – car elle porte surtout des peurs et souvent un sentiment d’absence d’alternative politique – promue par des Orbán et autres, ils cèdent.

Un laboratoire clandestin

Cependant la situation est plus complexe encore que ce qui a été dit plus haut. Tout d’abord, il n’y a pas de spécificité « est-européenne » de l’Europe centrale. C’est le Danemark qui a adopté la législation la plus discriminante contre les exilés les plus protégés en principe. La Pologne est un pays qui a accueilli proportionnellement de très nombreux réfugiés depuis dix ans, quelle que soit la couleur de ses gouvernements. Ils sont venus de Russie, et beaucoup (plus de 70 000) sont Tchétchènes et musulmans. À défaut de recevoir des Ukrainiens dotés d’un statut de réfugiés, ce sont plus d’un demi-million d’entre eux qui vivent en Pologne, migrants plus ou moins officiels. Et ce sans tension particulière. De même l’accueil des réfugiés de passage en Hongrie n’a pas été limité à l’agressivité gouvernementale. L’étude de la vie à la gare de l’Est à Budapest témoigne de mobilisations multiples16.

L’Europe centrale semble donc être un laboratoire où des évolutions qu’on voit poindre plus tard au cœur de l’Union européenne apparaissent précocement, et pas une zone spécialement réticente à la démocratie. Simplement, l’expérience de l’État faible y est plus ancienne. Et il en va de même quand on considère les peurs existentielles et leur utilisation par les pouvoirs politiques. Ce qui s’y joue n’est donc pas périphérique. Généralisation des états d’exception, méfiance à l’égard des médias libres, élites politiques sombrant dans l’instrumentalisation d’un climat de panique lié à des attentats, refus de la solidarité au sein de l’Union européenne, rien qui distingue l’Europe centrale des autres États membres. Deux traits semblent particuliers : l’ampleur des angoisses liées à la baisse ou à la stagnation de la population notamment du fait de futures vagues d’émigration, et le ressentiment face aux bonnes consciences occidentales combinées. Ce sont des sources inépuisables de colère.

Une reprise économique, la transformation de la situation en Syrie et en Irak, une prise de conscience des intérêts communs des Européens changeraient la donne. Ils pourraient ainsi ne pas sombrer à nouveau dans la peur de la guerre et, à tout coup, dans une insignifiance que seul un manque singulier d’imagination ne leur permet pas d’envisager. Il faudrait une série de choix de gestion. Il faudrait aussi que les pro-Européens de toute l’Europe proposent une articulation nouvelle des cultures avec le politique, notamment en pensant un modèle plurilingue de démocratie17. Car les racines des colères (centre-)européennes ne sont pas que matérielles ou matérialistes. Elles sont aussi d’ordre moral. Le relatif bien-être actuel en Europe occidentale, et surtout celui d’il y a quelques décennies, ne peut autoriser à continuer à proposer une histoire parcellaire et tronquée de l’Europe. Tant qu’on ne dépassera pas la révérence face à des traumatismes monumentalisés à l’échelle des États, ou face à des gloires non moins nationales, les frustrations et les colères croisées s’imposeront. Comme les États-Unis après la guerre de Sécession, il faut construire un récit qui intègre les luttes fratricides. Il n’est plus temps d’opposer bonne conscience démocratique occidentale à bonne conscience nationale plus à l’Est quand on constate l’égoïsme fiscal en Irlande, au Luxembourg ou aux Pays-Bas, ou qu’on voit la faiblesse des garanties juridiques en France à l’heure des attentats.

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Quand la fausse bonne conscience démocratique des uns18 et l’hypocrisie généralisée qui veut qu’on peut être solidaire sans l’être auront tué l’Union européenne, que restera-t-il ? Tel est l’un des enjeux des prochains mois. Car ce n’est que si on désarme les colères partout en Europe que pourront reculer les frustrations manipulées par des partisans de régimes paternalistes, économiquement fermés autant que faire se peut, ou limitant l’esprit critique et l’accès à l’information au nom de l’intérêt supérieur de l’État. Mais c’est aussi en désarmant les colères des peuples non européens, notamment en Afrique et en Asie, que nous changerons la situation19. Et de ce point de vue là, il est essentiel de bien saisir les messages qui nous viennent de l’intérieur de l’Union européenne. Cet exercice de réflexivité et d’écoute de l’aigre ire identitaire et de la frayeur souvent sans mot qui sourdent de l’Europe centrale est urgent, bien au-delà des limites fort réduites des prés carrés nationaux. Il pourrait être salutaire pour l’ensemble du continent.

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    Historien, directeur du Centre de civilisation française et d’études francophones de l’université de Varsovie.

  • 1.

    Voir les propos de M. Witold Waszczykowski repris dans Die Zeit, 3 janvier 2016.

  • 2.

    Grâce à Brian Porter-Szűcs, on dispose de l’essentiel du programme du PiS (2014) en anglais (porterszucs.pl).

  • 3.

    Le 30 septembre 2015, le gouvernement slovaque a décidé de lancer une procédure judiciaire contre la Commission européenne au sujet des quotas d’exilés, et la campagne pour les législatives du 5 mars 2016 est dominée par la rhétorique anti-immigration.

  • 4.

    Le président Zeman est enclin à faire des déclarations publiques très agressives à l’égard des réfugiés. Ainsi le 18 janvier 2016, sur la quasi-impossibilité d’intégrer les musulmans, soit une position plus radicale que le Front national en France.

  • 5.

    Il s’agit de Théologie politique, qui regroupe des intellectuels de qualité. Texte du 25 novembre 2015 (www.teologiapolityczna.pl).

  • 6.

    Le 16 novembre 2015, le ministre des Affaires étrangères polonais annonçait que 7 000 réfugiés seraient accueillis à cause du gouvernement précédent. Priorité absolue sera donnée aux chrétiens, a-t-il été précisé plus tard.

  • 7.

    Voir, parmi tant d’autres, la synthèse de Rick Lyman dans le New York Times du 13 septembre 2015. Pour répondre à cette tendance, un appel de personnalités des nouveaux pays de l’Union européenne issus de la zone communiste du 18 septembre 2015 tente d’expliquer et de dépasser le rejet des réfugiés (www.euractiv.com).

  • 8.

    Les rapports annuels sur l’avancement de la pré-adhésion en témoignent.

  • 9.

    Voir, par exemple, Randolph L. Braham, dans R. L. Braham et András Kovács, A Holocaust Magyarországn hetven év múltán. Történelem és emlékezet [La Shoah en Hongrie soixante-dix ans plus tard. Histoire et mémoire], Budapest, Múlt és Jövő, 2015, p. 229-230.

  • 10.

    Pour la Hongrie, la prise en charge des victimes et le rejet de la culpabilité, voir Ferenc Laczó, “Integrating Victimes, Externalizing Guilt ? Commemorating the Holocaust in Hungary in 2014” (www.cultures-of-history.uni-jena.de).

  • 11.

    Sur ce point, Paul A. Shapiro, du musée de l’Holocauste de Washington, a invoqué la nécessité d’affronter la fermeture des frontières occidentales avant guerre face aux juifs quittant le Reich, dans Andrea Pető et Helga Thorson (sous la dir. de), The Future of Holocaust Memorialization : Confronting Racism, Antisemitism, and Homophobia through Memory Work, 2015, p. 14 (www.tomlantosinstitute.hu).

  • 12.

    Le musée de l’Histoire des juifs polonais, Polin, à Varsovie, a été activement soutenu par feu le président Kaczyński. Les antisémitismes et philosémitismes sont en mutation partout. En Europe en général, le rejet de l’antisémitisme n’est plus un marqueur de gauche univoque malgré les traditions des extrêmes droites. Et en France en 1995, après les tergiversations du président Mitterrand, c’est un président de droite qui a fait le discours du Vél’ d’Hiv’.

  • 13.

    En mai 2016, la conférence de l’Institut universitaire européen de Florence, “Women in Europe and the World”, brillera par l’absence des femmes d’Europe centrale, alors qu’on y a compté des Premiers ministres, entre autres.

  • 14.

    Voir sur le site de l’hebdomadaire Hvg (hvg.hu) à la date du 21 octobre : « Trócsányi és a radikalizálódó cigányok » [« Le ministre de la Justice Trocsanyi et les Tsiganes en voie de radicalisation »].

  • 15.

    Voir Damien Boquet de Piroska Nagy, Sensible Moyen Âge. Une histoire des émotions dans l’Occident médiéval, Paris, Seuil, 2015, p. 324-330. Le rôle de la haine antisémite est souligné, mais son caractère instable aussi, comme pour toute colère.

  • 16.

    Voir Annastiina Kallius, Daniel Monterescu et Prem Kumar Rajaram, “Immobilizing Mobility : Border Ethnography, Illiberal Democracy, and the Politics of the ‘Refugee Crisis’ in Hungary », American Ethnologist, vol. 43, no 1, p. 1-13.

  • 17.

    Voir Dominik Hanf, Klaus Malacek et Elise Muir (sous la dir. de), Langues et construction européenne, Bruxelles, Peter Lang, 2010.

  • 18.

    Voir Jarek Kuisz, « Nieliberalna demokracja nie przyniesie Polakom więcej szczęścia » [« La démocratie dite libérale n’apportera pas beaucoup de bonheur aux Polonais »], dans Rzeczpospolita du 26 janvier 2016, sur la dissonance cognitive en Europe centrale après 1989 du fait du mythe du rattrapage magique et ses effets politiques (www.rp.pl/Rzecz-o-polityce).

  • 19.

    Une approche postcoloniale montre les liens entre l’interne et l’externe : Dovile Budryte, “Decolonization of Trauma and Memory Politics : Insights from Eastern Europe”, Humanities, vol. 5, no 1, p. 7.