Journal de l'année de la grippe (I)


Quand Daniel Defoe rédige en 1722 un Journal de l’année de la peste, il se réfère à la peste qui a dévasté Londres en 1664 et 1665 alors qu’il n’était âgé que de 5 ans. Un an avant le grand incendie de Londres, la peste, qui avait refait surface en Hollande, fit son apparition dans le port de Londres, au milieu des marchandises en provenance de Chypre, d’Italie, de Turquie. La rumeur de son arrivée se diffuse, en l’absence de journaux, par les lettres de marchands et le colportage oral. La rumeur a enflé puis disparu mais, en décembre 1664, deux Français décèdent dans le haut de Drury Lane puis des milliers de personnes à mesure que le mal se propage de quartier en quartier. Sans doute, le Journal de l’année de la peste de Defoe représente-t-il un récit exceptionnel tant une épidémie y est approchée par tous les bouts (avec l’examen des relevés des paroisses précisant le nombre de décès et leur augmentation) mais aussi du fait que l’écrivain anglais construit une intrigue depuis le point de vue d’un narrateur qui habite Londres au moment de la propagation de la peste : ce dernier ne se contente pas de tenir les comptes mais tente d’y voir clair pour lui-même :

Je commençai alors à considérer sérieusement en moi-même mon cas particulier et à me demander comment je devrais disposer de ma personne : me résoudrais-je à rester à Londres, ou à fermer ma maison et à fuir comme le faisaient nombre de mes voisins1 ?

Le livre de Defoe, écrit quelque soixante ans plus tard, se conçoit donc à la fois comme un livre des comptes et un livre du souci de soi rapporté à une maladie. Ce souci de soi est lui-même envisagé comme un souci des autres puisque le narrateur note que ses propres hésitations, son cheminement pourront servir à tous ceux qui viendront après lui et se trouveront « jetés dans la même détresse et dans la même obligation de faire un choix2 ». Il en résulte un récit unique qui est tout à la fois une ethnologie de la maladie, une narration urbaine sans équivalent et une plongée dans les vies ordinaires.

Le passage des frontières

Toutes proportions gardées, peut-on tenir un journal de l’année de la grippe qui l’envisage également selon toutes ses dimensions, médicale, sociale, politique ? Peut-on mettre en récit une pathologie ? La question ne doit pas seulement être entendue au sens littéral : qui écrit ? qu’est-ce qu’une fiction ? Elle participe d’un champ d’interrogations dans lequel le réel d’une maladie ne peut être séparé des imaginations qui la trament dans un sens ou dans un autre et composent des motifs, des morceaux de fictions qui ne se rejoignent pas.

Au point de départ de la grippe, on peut voir les habitants de Mexico qui ne sortent plus dans les bars ni dans les restaurants, qui ne se rendent plus au travail, qui déambulent dans les rues le moins possible ou bien en portant des masques. Au point de départ, on peut voir cette cité tentaculaire, brusquement ralentie, aux espaces publics fragilisés par l’apparition d’un virus, composé de plusieurs souches dont l’une d’origine porcine, qui prospère dans les pays du tiers-monde, contamine en un mois 15 000 personnes et est tenue pour responsable de cent morts. Au point de départ, il y a donc une mondialisation des virus qui se jouent des frontières, bénéficient des déplacements des uns et des autres. C’est en fonction de cette mondialisation des virus qui est un aspect de la mondialisation actuelle qu’ont pu se développer, lors des premiers mois, le thème de la certitude de l’épidémie à venir de la grippe Ah1n1 mais aussi la possibilité de la pandémie, voire le risque funeste d’une mutation du virus.

Les frontières entre le végétal, l’animal et l’humain semblent une nouvelle fois pouvoir être tourneboulées, révélant la vulnérabilité des vies humaines au contact des autres formes de vie. Il existe ainsi une histoire noire de la vie humaine dont attestent les épidémies et les pandémies : plus de 50 millions de morts pour la grippe espagnole de 1918-1919, 1 à 4 millions pour la grippe asiatique de 1957-1958, 1 million pour la grippe de 1968-1969 mais cette histoire noire est comme tue, passée sous silence. Si la grippe saisonnière tue, il est vrai, entre 250 000 et 500 000 personnes chaque année selon l’Oms, la frontière entre pathologie, épidémie et pandémie peut sembler floue, relever d’une construction orientée de la pathologie.

Cette histoire noire de la vie se double d’une histoire des fantasmes catastrophiques qui confèrent à une maladie ses lettres de malédiction avant même qu’elle n’ait frappé. Les maladies émergentes sont particulièrement sujettes à de telles prévisions épidémiologiques qui avèrent des modèles qui finissent par être indissociables des maladies elles-mêmes. Dans les années 1990, les modèles utilisés pour prédire l’évolution de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (la « vache folle ») annonçaient 10 millions de cas, 5 000 décès par an pour la seule Grande-Bretagne alors que 180 décès ont, en réalité, été enregistrés sur les dix ans passés. De même, avec l’apparition de la transmission à l’homme du virus de la grippe aviaire depuis 2005 (h5n1), une pandémie a été pronostiquée, possiblement responsable, pour certains, de plus de 100 millions de morts alors que, pour l’heure, 429 cas ont été enregistrés dans le monde pour 260 décès.

La succession des scénarios

Le plus intéressant ne réside sans doute pas dans ce décalage entre l’attendu et le réel mais dans la nature des pathologies qui en résulte en rapport avec les prédictions. La pathologie est, dans tous ces cas, solidaire de modélisations « compartimentales » qui font varier plusieurs groupes d’individus en fonction de la nature de l’épidémie, ceux qui peuvent être infectés, ceux qui sont infectieux et ceux qui ne sont plus considérés comme faisant encore partie de la chaîne de transmission (les guéris ou les décédés). La dangerosité des pathologies est étudiée en fonction des taux de chacun de ces groupes eux-mêmes modulés à partir de variables prenant en considération les phénomènes aléatoires (disponibilité des traitements…) et les types de circulation des individus dans les familles, dans le voisinage, au travail, à partir également des probabilités de transmission lors d’une rencontre entre deux enfants, deux adultes, un adulte et un enfant, etc. La dangerosité des pathologies est donc entièrement construite mathématiquement, elle procède de la capacité d’un scénario à s’imposer au sein des différentes fictions scientifiques.

Il faut alors noter que découlent de cette construction de la fiction scientifique la plus autorisée des scénarios pour lutter contre la maladie. Le réel d’une pathologie se situe alors à la jonction de deux fictions, la fiction scientifique et la fiction politique. La grippe Ah1n1 peut être analysée en fonction de la construction de cet espace imaginaire où se rejoignent des fictions aux régimes multiples. La fiction politique déployée pour lutter contre la grippe n’est rien d’autre qu’une réponse contingente à une évaluation scientifique prononcée à l’instant t et qui peut être démentie à l’instant t + 1. On peut, de ce fait, comprendre que les différents scénarios introduits pour lutter contre la grippe ont correspondu aux diverses formes d’évaluation scientifique qui ont progressivement accrédité la réalité de la maladie : la dévalorisation successive du traitement antiviral pour tous les malades (Tamiflu®) puis de l’usage du même traitement à titre préventif, finalement du vaccin rend compte de difficultés révélées par les scientifiques pour chacune de ces solutions : les contre-effets nombreux et l’inefficacité du Tamiflu®, la difficulté à faire coïncider prévention et date de l’application des antiviraux, le retard de la vaccination lié au défaut de la première souche virale fournie par l’Oms aux firmes pharmaceutiques ont dévalorisé progressivement toutes ces solutions (même si elles ne sont pas abandonnées) au profit de l’hypothèse de la fermeture des écoles et des bureaux et, plus encore, du confinement général des malades et de leur famille.

Nous voilà ainsi retournés à la vieille séquence du confinement. Nous voilà donc revenus, après toutes les fictions biopolitiques savamment construites, au temps de l’isolement comme seul remède. Ne plus sortir de chez soi, être individualisé comme sujet malade pourrait répondre à la fois aux injonctions vitales et sanitaires (ne pas contaminer) mais aussi aux injonctions sociales d’un monde nettoyé, rendu à sa propreté légendaire. Les récits de la « séquestration volontaire » se multiplient. Ils signalent d’un côté la mise en quarantaine, la surveillance par l’isolement : être malade c’est alors être reclus, délié de tout commun, de toute hospitalité. Ils révèlent d’un autre côté le retour de l’hygiène comme traitement social des pathologies. Ici, une journaliste à Paris qui reste cloîtrée chez elle, à distance de ses parents venus l’aider, mais cachés derrière un masque, s’interdisant tout contact avec elle, tandis que son bureau, au siège du journal, fait l’objet d’un nettoyage tous azimuts. Là, un employé d’une entreprise bordelaise qui est pris d’une quinte de toux et qui doit impérativement quitter momentanément son bureau, absence pendant laquelle le lieu de travail est désinfecté. C’est la longue traque des miasmes en milieu social, sauf peut-être à l’Élysée où l’on nous signale qu’aucune disposition n’a été prise à ce jour. Ainsi une maladie est-elle toujours un fait social total. Elle est une allure de vie qui ébranle toutes les allures de vie.

  • 1.

    Daniel Defœ, Journal de l’année de la peste, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 893-894.

  • 2.

    Ibid., p. 894.