On the road again. La nouvelle Amérique des routes
De Kerouac à McCarthy, du hobo de Niels Anderson au nomade de Jessica Bruder, la route cesse d’être un lieu de liberté pour devenir la réserve de toutes les précarités. Dans les errances contemporaines se lisent l’utopie de l’exode mais aussi l’inquiétude d’un espace affranchi de la nation.
L’histoire des routes est toujours, à bien des égards, l’histoire d’une nation. Arpenter les chemins, c’est découvrir de nouveaux espaces, c’est espérer dans l’ailleurs, célébrer l’utopie de la mobilité. Une nation est faite de voyages, les États-Unis plus qu’une autre tant la conquête de l’Ouest a fabriqué la nation. Soient deux romans américains séparés d’à peine cinquante ans : Sur la route de Jack Kerouac (1957) et La Route de Cormac McCarthy (2006). Deux imaginaires de la route suggèrent deux époques.
De Kerouac à McCarthy
La route de Kerouac est la route de tous les affranchissements. « J’ai raconté toute la route à présent », écrit Kerouac dans une lettre à Neal Cassady du 22 mai 19511. Le voyage se veut un voyage vers l’Ouest, vers le mythe américain de la renaissance de la nation : « J’avais toujours rêvé d’aller vers l’Ouest, de voir le pays […] Et pour la première fois de ma vie, l’après-midi suivant, je suis parti dans l’Ouest2. » Et si, par la suite, les itinéraires prennent la route de tous les pôles, l’essentiel est que l’exploration de la route devient à elle-même sa propre raison d’être. Elle est l’utopie des deux amis, Sal Paradise et Dean Moriarty, car elle devient le monde de toutes les possibilités : « Un gars de l’Ouest, de la race solaire, tel était Dean. Ma tante avait beau me mettre en garde contre les histoires que j’aurais avec lui, j’allais entendre l’appel d’une vie neuve, voir un horizon neuf, me fier à tout ça en pleine jeunesse… Quelque part sur le chemin je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout, quoi ; quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare3. »
En 1957, la route est intéressante car elle est le lieu d’expérimentation de tous les espaces, extérieurs et intérieurs : la conquête de l’Ouest est une conquête de soi où chacun devient l’enseignant de l’autre – « Il en vint à m’enseigner autant de choses que probablement je pouvais lui en apprendre4. » De New York à San Francisco, la route s’étire, traverse les villes de Denver, Houston, Los Angeles. Une Amérique des pèlerins fondateurs et des conquérants de l’Ouest se réinvente hors de tout projet colonial ou impérialiste. Seulement, quand l’Amérique s’arrête, car il n’y a plus de terre à arpenter plus à l’ouest, il faut la réinventer en voyageant dans d’autres directions. L’Amérique est alors la somme de ses routes : « Voilà que j’étais au bout de l’Amérique, au bout de la terre, et maintenant il n’y avait nulle part où aller, sinon revenir. Je résolus du moins d’adopter un périple circulaire5. » Au xixe siècle, l’Amérique ne cesse de se déplacer vers l’Ouest : le Far West qui est l’au-delà des frontières devient la frontière ultime, la terre sans au-delà. Dans le roman de Kerouac, c’est désormais la route qui est le nouveau territoire à explorer. L’imaginaire américain se fixe comme un imaginaire de la mobilité permanente, où tout est réalisable si tout est mis en mouvement.
Cinquante ans plus tard, c’est d’une tout autre route dont il s’agit. Elle n’est plus sillonnée par deux amis à la recherche d’expériences fortes, mais par un père et un fils qui tentent de survivre dans des paysages de désolation et de ruine. L’Ouest n’est plus le terme du voyage ; c’est le Sud, car il y fait plus chaud et que c’est la seule possibilité de ne pas mourir de froid. Surtout, nous sommes dans le temps de l’Apocalypse et non plus dans celui de la réalisation de soi. « Dans les jours et les semaines qui suivirent, ils marchèrent vers le Sud. Solitaires et fourbus. Une contrée à vif de collines. Des constructions d’aluminium. Par moments ils apercevaient des tronçons de l’autoroute en bas, entre les peuplements dénudés de bois de remous. Le froid et un froid de plus en plus mordant. Juste après le col ils s’arrêtèrent dans la montagne et contemplèrent l’immense gouffre au sud, où le pays avait été consumé par le feu aussi loin que portait le regard, les formes noircies des rochers émergeant des bancs de cendre et les tourbillons de cendre soulevés et soufflés sur le bas pays à travers cette désolation6. »
Il n’est question que de manger, de dormir, de ne pas mourir : « Ils furent toute la journée sur la longue route noire, s’arrêtant l’après-midi pour manger chichement un peu de leurs maigres provisions7. » La route n’est en aucun cas le présage des ailleurs, elle n’est pas davantage la leçon des émancipations ou le signal de la libération des sens, mais elle est la réserve de toutes les précarités, le lieu où « trouver des morceaux de silex ou de quartz dans un fossé8 ». C’est que la route traverse « les ruines carbonisées de maisons où ils ne seraient pas entrés avant9 ». Des épaves de « camion à la périphérie d’une petite ville », « des appareils électriques, des meubles, des outils, des choses abandonnées depuis longtemps par des fugitifs10 » forment la seule vérité de la route.
Vers un nouveau nomadisme
Que s’est-il donc passé en cinquante ans dans l’imaginaire nomade américain, si ce n’est la fin de l’utopie démocratique liée à la possibilité de recommencer ailleurs ? De Kerouac à McCarthy, l’Amérique a été vidée de son potentiel politique de faire route neuve. Désormais, la route a cessé d’être la promesse d’un nouvel espace à conquérir, pour devenir le signifiant le plus accompli de l’impossibilité de se résigner. Être mobile, ce n’est plus prendre la route pour s’attacher à un nouvel espace et appartenir ainsi à une communauté d’élection, selon un jeu du local et du national toujours ouvert. La mobilité tend à être appréhendée comme l’unique solution à la crise économique. Elle est l’ultime action quand toutes les autres actions ont échoué.
La journaliste Jessica Bruder a documenté l’exode de centaines d’Américains qui n’ont plus eu comme seule possibilité, après la crise des subprimes de 2008, ayant perdu leur travail, l’argent accumulé pour la retraite, leur maison ou risquant sa saisie, que de prendre les routes dans un van aménagé. Leur vie est devenue une survie, mais elle est choisie par eux, revendiquée comme style de vie. Comme le signale Bruder, ils ne se vivent pas tant comme « sans domicile fixe » que comme « sans adresse fixe11 », dans la mesure où ces nomades ont simplement renoncé à une maison, à un appartement qui les asphyxiait financièrement et les contraignait à gagner leur vie pour rembourser les emprunts. « Aujourd’hui, au xxie siècle, on assiste à l’émergence d’une nouvelle tribu de voyageurs. Des gens qui n’auraient jamais pensé devenir nomades un jour se retrouvent bien malgré eux sur la route. Ils sont obligés de quitter leur maison ou appartement pour vivre dans ce que certaines appellent des “résidences sur roues”12. » La précarité subie est alors retournée en précarité choisie. Dans l’impossibilité d’augmenter son salaire pour rembourser son prêt et continuer à se nourrir et à se soigner, la décision a été de vivre sur la route en supprimant l’emprunt et en trouvant des travaux d’itinérant. « Nombre d’entre eux se sont retrouvés contraints de prendre la route quand leurs économies ont été englouties par la Grande Récession de la fin des années 2000. S’ils acceptent des boulots physiques aux longues amplitudes horaires, c’est pour remplir leur estomac et leur réservoir d’essence. À l’ère des bas salaires et de l’explosion du prix du logement, ils se sont affranchis des loyers et des crédits immobiliers pour mieux s’en sortir. Ils font ce qu’il faut pour survivre dans l’Amérique13. »
Le phénomène est encore marginal, même s’il tend à croître. Mais il oblige à comprendre combien la question américaine, comme dans bien d’autres pays, reste la question sociale. Comment une nation fait-elle société ? Sur le front de cette interrogation émerge le discours de la protection qu’une nation offre à ses citoyens et le sentiment que les citoyens n’appartiennent plus à la même nation s’ils ne sont pas protégés. Wim Wenders avait réalisé en 2003 un long métrage bouleversant sur les laissés-pour-compte de la société américaine, Land of Plenty, « terre d’abondance ». Filmant, sur le mode de la fiction, une mission catholique venant en aide aux sans-abri de Los Angeles, il montre la vulnérabilité d’un pays riche et suggère que la guerre sociale est à ce point présente aux États-Unis que le risque de sécession, dans le contexte de l’après 11-Septembre, est réel.
La route a été métamorphosée en contre-société utopique.
Dans la même veine, suite à la crise économique, Jessica Bruder révèle en quoi la perte du logement et la fragilisation sociale ont précipité des Américains sur les routes dans l’espoir d’abolir la spirale infernale. La route, dans cet esprit, a été métamorphosée en contre-société utopique : elle seule restaure pour des milliers d’Américains le rêve de s’en sortir à nouveau et crée une espérance. « Personne n’aime se contenter de survivre. Ce qui n’était au départ qu’une stratégie désespérée s’est transformé en un cri de ralliement pour ceux qui aspirent à autre chose. Être humain, c’est voir au-delà de sa simple subsistance. Nous avons autant besoin d’espérer que de nous abriter du froid ou de nous alimenter. Et de l’espoir, il y en a sur la route14. » Un nouveau paysage américain émerge, fait d’entrepôts, de campings, de parkings, de grandes surfaces et d’usines désaffectées.
La question politique des déshérités
La question politique des déshérités n’est pas seulement celle du ressentiment des plus démunis à l’égard des élites ou des privilégiés que s’efforcent de capter les populismes. Elle ne se réduit pas non plus à leur adhésion au discours de la revanche, entretenu par les partis les plus extrêmes ou les représentants les plus extrémistes des partis conservateurs. C’est bien davantage encore la réalité de la place conférée dans la démocratie à celles et à ceux qui n’ont pas de place, ou qui ont le sentiment de leur précarité, de ne pas compter, d’être invisibles. La politiste américaine Wendy Brown avait caractérisé, en 1995, les États-Unis de States of injury15, un « pays de la blessure ». Si l’imaginaire de la deuxième chance, du recommencement, de l’utopie d’un espace à conquérir n’est plus ce qui tient lieu de psyché nationale ou de « rêve », alors la question se pose de savoir comment fabriquer à nouveau un rêve d’appartenance nationale au sein de l’imaginaire de la mobilité. Comment éviter les deux écueils de la désaffiliation nationale des laissés-pour-compte et de leur ré-affiliation sur des bases xénophobes, homophobes, conservatrices et identitaires ?
Jessica Bruder évoque le Rubber Tramp Rendez-vous, un rassemblement annuel de nomades destiné à faire communauté par la création éphémère d’un village composé de vans, de roulottes, de camping-cars, de berlines, de caravanes sur un terrain vague dans la ville de Needles en Californie. Le site internet en loue les vertus : « À bien des égards, nous autres, nomades des temps modernes, ressemblons aux trappeurs des temps jadis ; nous avons besoin d’être seuls et toujours en mouvement mais, de temps à autre, nous avons aussi besoin de nous rassembler et de tisser des liens avec des compagnons qui nous comprennent16. » Sous l’égide d’un organisateur, des conseils s’échangent entre ceux qui montrent le fonctionnement de leur four solaire, ceux qui expliquent comment réparer leur véhicule, ceux qui proposent de construire des sommiers et des étagères à installer dans les vans, ceux qui enseignent comment rafistoler des pneus usagés, etc. Voilà bien une réinvention de l’esprit de solidarité à partir duquel peut s’organiser une communauté invisible des itinérants.
Voilà bien, dans le même temps, une réinvention de la liberté au fondement des États-Unis, comme le souligne l’une des conférences proposées : « Comment vivre dans une voiture, un van ou un camping-car… et se sortir des dettes, voyages et connaître la vraie liberté17 ». Un renversement de sens de la précarité s’opère : la décision radicale de vivre on the road renouvelle le geste de la mobilité, central dans la psyché américaine, en l’arrimant à une somme de bricolages, parmi lesquels parvenir à fabriquer une couchette-lit dans un espace réduit, loger un frigo, créer un point d’eau. Qu’est-ce que cette liberté reconquise à la faveur d’un geste radical d’errance, de renoncement définitif à un travail stable pour suivre la route des petits boulots saisonniers signifie dans la fabrique de l’Amérique d’aujourd’hui, si ce n’est que la route reste le seul espace à vivre quand on est privé d’espace ? Dès les années 1920, le sociologue Nels Anderson documente la vie en « Hobohème » en faisant le portrait de ces ouvriers migrants qui se déplaçaient de Chicago vers l’Ouest à la recherche, le long des routes, de boulots journaliers sur les chantiers18. Le hobo, que Nels Anderson était par ailleurs, est celui qui vit une vie de débrouille dans la marginalité vagabonde. De la « Hobohème » de Nels Anderson au « Nomadland » de Jessica Bruder, un siècle plus tard, les univers de la route demeurent, mais leur signification a changé. Arrimés à la débrouille et vivant de travail en travail en suivant les chantiers et les routes qui y mènent, ils retournent désormais l’univers de la route contre celui du travail, lequel n’est plus que l’alibi permettant de vivre la route comme l’ultime espace émancipateur.
Dans ce retournement de la ville vers la route se lit l’utopie d’une contre-société de l’exode, mais également l’inquiétude d’un espace affranchi de la nation, dont les formes de solidarités s’organisent en dehors des solidarités nationales, le plus souvent absentes. Une Amérique invisible s’invente malgré tout dans l’immensité des espaces, au gré de chemins qui ne mènent nulle part. Cette Amérique est l’autre des États-Unis d’aujourd’hui, elle est le retour du refoulé, celui-là même auquel se confrontait Dos Passos dans le prologue de sa trilogie U.S.A. en 1938 sous la figure d’un clochard qui « n’a pas d’emploi, pas de femme, pas de maison, pas de ville19 », mais qui travaille et dort dans toutes les grandes villes et apprend tous les métiers. Quand la route devient l’altérité redoutée et cesse de conduire vers les espaces à conquérir, il semble que les murs prévalent sur les ponts et fassent désormais frontière. « Au petit matin, ils reprendront la route en méditant une fois de plus cette vérité : en Amérique les derniers endroits gratuits sont les parkings20. »
- 1. Jack Kerouac, Lettres choisies (1940-1956), introduction de Ann Charters, trad. Pierre Guglielmina, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2000.
- 2. J. Kerouac, Sur la route. Le rouleau original [1957], éd. Howard Cunnell, trad. Josée Kamoun, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1976, p. 153 et 166.
- 3. Ibid., p. 25.
- 4. Ibid., p. 19.
- 5. Ibid., p. 115.
- 6. Cormac McCarthy, La Route [2006], trad. François Hirsch, Paris, Éditions de l’Olivier, 2008, p. 19.
- 7. Ibid., p. 59.
- 8. Ibid., p. 118.
- 9. Ibid., p. 119.
- 10. Ibid., p. 178.
- 11. Jessica Bruder, Nomadland [2017], trad. Nathalie Peronny, Paris, Globe, 2019, p. 11.
- 12. Ibid., p. 10.
- 13. Ibid., p. 11.
- 14. Ibid.
- 15. Wendy Brown, Politiques du stigmate. Pouvoir et liberté dans la modernité avancée [1995], trad. Céline Van Caillie, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Pratiques théoriques », 2016.
- 16. Jessica Bruder, Nomadland, op. cit., p. 170.
- 17. Ibid., p. 177.
- 18. Nels Anderson, Le Hobo. Sociologie du sans-abri [1923], préface d’Anne-Marie Arborio et Pierre Fournier, présentation et postface d’Olivier Schwartz, trad. Annie Brigant, Paris, Armand Colin, 2011.
- 19. John Dos Passos, U.S.A. [1930-1936], trad. Norbert Guterman, Yves Malartic et Charles de Richter, révisé par Sabine Boulongne et C. Jase, préface de Philippe Roger, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2002, p. 34-35.
- 20. J. Bruder, Nomadland, op. cit., p. 12.