Casa Rosada (Argentina Presidency of the Nation )via Wikimedia  Creative Commons Attribution 2.5 Argentine.
Casa Rosada (Argentina Presidency of the Nation )via Wikimedia Creative Commons Attribution 2.5 Argentine.

Retour d’Argentine

Le pouvoir de Javier Milei ne se contente pas de réduire les prérogatives de l’État, mais à le détruire entièrement, transformant le pays en un vaste marché. Tirant son autorité de cette haine de l’État, il déploie un autoritarisme décomplexé qui n’hésite plus à réhabiliter la dictature.


Il se passe un phénomène sans précédent en Argentine, une expérimentation politique à ciel ouvert d’un néolibéralisme sans État, dans laquelle même la référence au pays, à l’Argentine, semble de moins en moins centrale. Est-ce le degré zéro de la politique, le retour à un état de nature de la société, un rêve libéral et libertaire devenu, le temps d’un mandat, projet de gouvernementalité ? Milei clame encore plus fort ce que Trump et Bolsonaro, déjà, disaient tout haut. La haine du socialisme, de l’écologie, la croyance selon laquelle le capitalisme, en engendrant « une explosion de la richesse », a « sorti 90 % de la population de la pauvreté1 ». Seulement, il va encore au-delà de ses deux comparses car la référence à l’Argentine, sauf pour en louer la grandeur à la fin du xixe siècle, tend à s’effacer et avec elle la référence à la souveraineté nationale sur laquelle ni Trump, ni Bolsonaro n’ont voulu revenir, empruntant à la mythologie argentine les traits d’une terre vierge, quasi infinie, pampa illimitée où tout devient possible.

La haine de l’État

La souveraineté monétaire qui forme le cœur de la souveraineté nationale est moribonde : Milei veut s’aligner sur le dollar et en rester là avec le pesos. C’est là son unique remède contre une inflation à plus de 200 %. La destruction de l’État est amorcée et ses formes élémentaires sont par terre. Il n’y a plus le moindre argent dans les universités, dans les écoles, dans la culture, dans toutes les institutions sociales, il ne reste plus que les seuls secteurs de l’armée et de la police.

L’anarcho-capitalisme n’est pas une anomalie dans le projet néolibéral, il en constitue la pointe extrême.

Lorsque Michel Foucault a analysé le néolibéralisme, c’était pour montrer qu’il reposait sur « la phobie d’État2 ». C’est bien d’elle dont il est question en Argentine. Une nouvelle gouvernementalité se déplie au plus près des initiatives individuelles devenues religion du marché. L’anarcho-capitalisme cher à Milei n’est pas une anomalie dans le projet néolibéral, il en constitue la pointe extrême, l’élément d’hystérisation le plus redoutable. Les amis argentins avec qui j’ai discuté le disent : on a tort de voir en Milei une copie de Trump. Ce dernier veut rendre à l’Amérique sa grandeur, alors que Milei tourne le dos à ce discours, pour métamorphoser le pays en marché et le gouverner d’après les seules règles de la concurrence et de l’entreprenariat. La question n’est plus de savoir comment gouverner avec le moins d’État possible mais bien plutôt de savoir comment gouverner sans État. Il n’est pas jusqu’aux plus pauvres qui ne doivent plus avoir le moindre argent de l’État pour pouvoir à nouveau croire en eux-mêmes.

Quarante ans après la fin de la dictature, la question de la percussion entre néolibéralisme et post-fascisme se pose avec acuité. Là où il pourrait sembler qu’il y a contradiction entre la haine de l’État et un pouvoir autoritaire, en réalité le pouvoir tire son autorité de cette haine de l’État qu’il s’agit dès lors de légitimer dans la société. La dictature elle-même a cessé d’être un tabou. On peut même s’en prévaloir, quitte à en atténuer les formes. Ainsi les crimes politiques de la période 1976-1984 sont-ils transformés en simples « excès » d’une lutte légitime contre les communistes, analysée comme une véritable guerre. En pleine campagne présidentielle, le 1er octobre 2023, Milei avait d’ailleurs déclaré : « Pendant les années 1970, il y a eu une guerre. Et pendant cette guerre, les forces de l’État ont commis des excès. »

Les disparus

Quand on se rend dans l’ancienne école militaire navale en périphérie de Buenos Aires (l’ESMA), où ont été commis, pratiqués, systématisés les enlèvements, les tortures et les disparitions des opposants politiques ou supposés tels, on est d’abord assailli par le silence qui règne dans ce lieu de mort. Dans un grand parc non loin du delta du Tigre sont alignés des immeubles, dont le plus terrible, désormais transformé en musée, fut un lieu de séquestration et de torture en même temps qu’y dormaient les officiers de la marine. Là, il est impossible de ne pas comprendre à quelle terreur s’est livrée la dictature argentine dans un projet d’élimination systématique de ses opposants, selon une méthodologie empruntée à la méthode militaire française en Algérie – enlever, torturer, faire disparaître – transmise par d’ex-militaires dès la mise en place de la dictature argentine. Et tandis qu’au Chili les enlèvements sous Pinochet se commettaient au grand jour pour terroriser et soumettre la population, les enlèvements en Argentine eurent lieu la nuit, afin que les disparus ne soient ni vivants ni morts. C’est ce qu’avait théorisé le président argentin Jorge Videla, expliquant à des journalistes, en 1979 : « C’est un disparu, il n’a pas d’identité, il n’est ni mort ni vivant, il a disparu, contre cela nous ne pouvons rien faire. » On sait que tout l’effort des grands-mères et des mères de mai fut justement de documenter les disparus, de les faire exister, de les sortir de l’oubli en demandant des comptes. Que Milei puisse aujourd’hui se réclamer d’un tel héritage laisse penser que la référence à la démocratie est devenue presque obsolète pour une partie de la population, de même que la mémoire de la dictature, qui s’est incontestablement fissurée.

Or la réécriture de l’histoire est toujours le premier pas dans l’affirmation d’un gouvernement tantôt a-démocratique, tantôt antidémocratique. Le 26 mars 2024, le gouvernement Milei a présenté une vidéo de douze minutes, justifiant des crimes contre l’humanité perpétrés par les généraux sur des individus identifiés à l’extrême gauche et présentés comme des ennemis de la nation, armés et dangereux. La vidéo va jusqu’à mettre en cause le chiffre de 30 000 disparus pendant la dictature, et souligne que les auteurs d’attentat d’extrême gauche, contrairement aux militaires, n’ont pas été jugés. Deux jours avant, le 24 mars, la vice-présidente Victoria Villarruel, qui n’a eu de cesse d’apporter son soutien aux militaires accusés de crime contre l’humanité, a publié sur son compte X une vidéo où on l’entend dire qu’il n’y a pas eu 30 000 disparus.

L’immensité

En voiture, en bus, sur ces routes à perte de vue où il n’est pas rare de ne croiser que des voitures sur les routes et des bovins dans les champs sans relief sur des cinquantaines de kilomètres, on se prend à s’interroger : comment est-il possible de faire tenir ensemble une telle immensité ? Sous un ciel bas et devant un paysage sans limite, le long d’une route droite jusqu’à l’horizon, on se prend à douter : qu’est-ce qu’une nation ? L’illusion peut être de croire qu’il n’existe aucun lien entre les individus, que la seule forme qui les relie est celle d’une appartenance brute, quasi originaire, à une terre, que viendrait sceller une langue commune. Est-ce que l’anarcho-capitalisme trouve dans l’expérience en cours aujourd’hui tout autant que dans l’illusion de l’infinité des espaces sa véritable origine ?

Je me souviens qu’en 1978, alors que j’étais enfant et que la France s’était qualifiée pour la coupe du monde de football en Argentine, la question de boycotter le match à la télévision s’était posée en raison de la dictature. Je me souviens que cette possibilité a été balayée d’un revers de la main. En me rendant à l’ESMA par un dimanche pluvieux, j’ai vu le stade de la finale de la coupe du monde à quelques centaines de mètres du lieu où l’on torturait les opposants, avant de les faire disparaître, le mercredi, lors de vols où ils étaient jetés, vivants mais drogués, dans l’océan. Avec l’aval de l’Église déclarant que c’était là mort catholique puisqu’il n’y avait pas d’effusion de sang. Qu’ont dû penser les torturés de l’ESMA quand ils entendaient les clameurs du stade ? Sans doute que leur sort était scellé et que tout irait vers l’oubli, comme le confièrent quelques survivants. Est-ce cette politique qui revient aujourd’hui sous des formes atténuées ? Ne vivons-nous pas, sous le ciel argentin, les liaisons dangereuses du néolibéralisme et de l’autoritarisme le plus cru ? Et comment penser que, des effets de cette expérimentation en cours, les autres nations contemporaines seraient immunes ?

  • 1. Discours de Javier Milei au Forum de Davos, 18 janvier 2024.
  • 2. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, éd. Michel Senellart, sous la dir. de François Ewald et Alessandro Fontana, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, coll. « Hautes études », 2004, p. 77-78.