On démonte le chapiteau. Journal de l'année de la grippe (IV)
Journal de l’année de la grippe (IV)
Longtemps la magie des cirques a exercé sur moi un charme persistant. Je me souviens, enfant, de l’arrivée des saltimbanques sur la grande place centrale de la petite ville de province endormie, brusquement secouée de sa torpeur mélancolique par quelque bruit venu d’ailleurs, une fureur du lointain soudainement ramenée à l’ici. Monter le chapiteau, le démonter étaient pour moi des opérations mystérieuses qui finissaient par avoir plus d’importance que la représentation elle-même. Encore aujourd’hui, rien ne m’émeut davantage que la soudaine disparition des forains projetés vers quelque route nouvelle. Une présence se défait et c’est toute une dispersion aux quatre vents qui est ainsi prononcée par un fiat lux mystérieux qui met malheureusement un terme à l’allure de féerie nocturne répétée tous les soirs sous le chapiteau.
La politique tiendrait-elle du cirque ? Sans doute le cirque concentre avec lui, en sa logique saltimbanque, un nomadisme spectaculaire qui peut sembler encore aujourd’hui un concentré de toutes nos féeries contemporaines. Certes nous nous sommes éloignés du cirque, lui préférant d’autres allures spectaculaires, d’autres visibilités scintillantes, plus glamour. L’effacement du cirque enfantin est ainsi le revers d’une plongée dans la vie adulte. Exit le corps cyborg de la ménagerie innommable, apparaissent les créatures androgynes et anorexiques sur des podiums qui semblent en apesanteur dans les écrans télévisés, quelque part au-delà du monde commun. Pourtant, à l’occasion d’un événement, le monde du cirque revient et avec lui sa logique itinérante qui nous rappelle à ses scènes répétées de montage et de démontage. La vieille politique fait alors retour comme si elle n’avait jamais été vraiment effacée. Nous voilà alors rassurés : sous les pavés, la plage ; sous le podium arrogant, la tenture modeste d’un chapiteau aérien.
Il y a assurément un air de cirque dans la gestion actuelle de la grippe Ah1n1. On imagine volontiers Roselyne Bachelot en Monsieur Loyal venant annoncer la fin du spectacle à des spectateurs médusés qui sont à peine habitués aux premiers numéros de voltige et réclament la suite. Car tout avait bien commencé à la manière d’un ensorcellement collectif. La distribution de millions de masques nous avait avertis que nous mutions, que nous allions évoluer sur une scène nouvelle, comme si brusquement nous étions plongés dans une commedia dell arte. Vivre masqués c’était avoir la certitude que nous étions entrés dans la quatrième dimension. Le spectacle commençait bien, nous étions rassurés. Il ne restait plus qu’à nous transporter sous les chapiteaux et ce fut fait, tant bien que mal. Nous y parvînmes cependant, attendant patiemment dans les files longues et dilatées notre tour, que l’on nous ingurgite la potion magique qui allait nous transformer en superman ou en superwoman incorruptibles, rivalisant avec les virus les plus sournois et maléfiques. Le spectacle battait son plein. Dans les gymnases ou autres salles des fêtes transformés par nos forains en dispensaires, une vie s’organisait à distance de la vie réelle. Il nous fallait une suite.
Mais, le lendemain, les saltimbanques étaient partis, on démontait les tréteaux, déjà le gymnase redevenait un gymnase, la salle des fêtes, vrombissante la veille, retrouvait son silence. Se pouvait-il que la nuit avait emporté notre féerie ailleurs ? On entendait que la suprapolitique de l’Oms était suffisamment puissante pour conditionner la politique de santé des États-nations et peser jusque dans l’infrapolitique des vies ordinaires. Se pouvait-il que d’autres plus puissants que nos saltimbanques tirent les ficelles et les réduisent à n’être que des pantins sans ressort propre ? On entendait qu’il fallait vendre le spectacle à d’autres crédules, pays du Sud, de l’Est, pourquoi cet ailleurs brusquement convoité alors que tout fonctionnait si bien chez nous ? On annonçait la braderie des masques, des soldes considérables sur les vaccins. Tout était-il donc fini ?
Faut-il se plaindre cependant qu’un spectacle se termine aussi soudainement qu’il avait commencé ? Ne peut-on voir là la modestie même de la vie politique soudainement récompensée ? Pourquoi attendre de la politique qu’elle soit un supplément de scène ? Occuper le terrain, rester sur scène sont des qualités souveraines et pourquoi vouloir le supplément d’âme nécessairement caché dans les coulisses ? Heureusement donc, la politique redevient à l’occasion de quelque événement imprévisible un cirque mobile, déployant son spectacle pour des adultes crédules. Nous voilà alors, et qu’importent les ronchons, les coléreux et les sceptiques, pendant un certain temps, redevenus des enfants aimantés par l’annonce du prochain spectacle dans les haut-parleurs qui hurlent dans les rues de la ville. Bien sûr les saltimbanques ont changé et l’habit de clown avec un gros nez rouge n’est plus forcément de mise. Les haut-parleurs ont été remplacés par la télévision où l’on vient annoncer les merveilleux tours à venir, les exploits forains. Ainsi la professionnalisation de la politique n’a-t-elle pas totalement éclipsé son allure de joyeux bazar saltimbanque.
J’ai longtemps cru enfant que la nuit avait ce pouvoir magique d’effacer ce que le jour avait opiniâtrement érigé, une vaste tente entourée de caravanes et bourrée de mécanismes ingénieux. Assurément le cirque n’est pas mort si nous le retrouvons aujourd’hui au plus haut niveau de l’État mais s’agit-il du cirque que l’on aime ? On peut alors continuer à regretter, à l’instar de notre être enfantin, que le démontage du chapiteau ne soit jamais annoncé et préparé avec la rigueur de nos artistes forains. Mais ce regret est l’autre versant d’un désir de cirque que nous continuons à affirmer malgré la spectacularisation semi-clownesque des ressorts de notre vie commune. Décidément le cirque mérite mieux.