Paul Ricœur et l'aube de la philosophie. La question de l'être chez Platon et Aristote


La question de l’être chez Platon et Aristote

Par exception – Ricœur ayant insisté de son vivant pour que les textes auxquels il n’avait pas mis la dernière main lui-même ne deviennent pas des livres édités –, le comité éditorial Paul Ricœur a décidé de reprendre au Seuil ce célèbre « cours de Sorbonne » (1957), fait et ronéoté quelques années auparavant pour les étudiants de Strasbourg (puis réédité sous couverture cartonnée en 1982 par Cdu/Sedes). Quel intérêt ? Ayant revu et préparé le texte, je présenterai ici en tant qu’« éditeur intellectuel » cette œuvre remarquable du jeune Ricœur, que des générations de futurs philosophes ont lue pour s’initier à Platon et Aristote.

Sur l’« objet » d’abord : il est très improbable qu’on puisse encore trouver aujourd’hui un tel cours, aussi élaboré. Ricœur l’a sans doute relu pour gommer des imperfections diverses et peut-être le compléter avant qu’il soit tapé et ronéoté, mais, nonobstant son contenu remarquable, il conserve des aspérités, des discontinuités, des raccourcis typiques d’un cours, l’aspect provisoire que tous les « profs » et tous les conférenciers gardent au texte écrit avant de le mettre au propre : pour le dire d’un mot, il garde son « authenticité ». Il était donné aux étudiants de Strasbourg depuis 1949, avec des changements ou plutôt des déplacements annuels (on passe de Platon seul en 1949 à Platon et Aristote en 1953 ; sur les sources et les manuscrits antérieurs, conservés aux « archives Ricœur1 », voir la « note sur cette édition » au début du livre).

L’intention, exprimée dans les premières lignes, est remarquable par son ampleur :

L’intention la plus lointaine de ce cours est de faire une répétition des fondements ontologiques de notre philosophie occidentale, d’en comprendre l’intention par le moyen de l’histoire de son commencement. Son but le plus proche est de comprendre la portée du débat entre Platon et Aristote, d’y saisir l’origine d’un rythme de notre philosophie. Il est banal de dire que ce rythme est celui d’une philosophie de l’essence et d’une philosophie de la substance. Cela est vrai en partie. Mais la véritable contribution de Platon et d’Aristote à la métaphysique est au delà…

(p. 13)

Au temps des études de détail sur des objets limités, en vertu de la multiple spécialisation et de l’irritation devant les synthèses, ou de la « fin de la métaphysique » (comme si cette dernière avait pour conséquence de l’ignorer !), cette déclaration d’intention peut laisser sceptique, ou de marbre. Il n’empêche qu’elle exprime d’abord une ambition de compréhension large – non pas totale ni totalisante – qui s’est quelque peu perdue, peut-être à cause d’évolutions intellectuelles et sociales, peut-être déjà au temps du « structuralisme » triomphant, au nom de la critique de toute démarche herméneutique et des lectures d’« appropriation ». De Ricœur « lecteur » hors pair, méthodique, soucieux de différenciation réflexive, ce Cours est en effet déjà une illustration éclatante, qui rappelle curieusement, par sa structuration et sa progression, le livre publié cinquante ans plus tard et célèbre malgré sa complexité « analytique » (au sens traditionnel du mot) : la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli2.

Le structuralisme évoque la primauté du langage et du signe. Une des nouveautés, aux alentours de 1950, de l’approche ricœuriennes de Platon et d’Aristote est bien celle-là : l’intérêt critique pour le langage de la métaphysique, intérêt que les trois mots du titre pour désigner « la » métaphysique grecque et occidentale signalent d’emblée. Deux indices : d’abord, dans les « remarques » qui ouvrent la partie sur Platon (« Signification de l’eidos platonicien », partie I, chapitre I de la partie sur Platon), la « sixième remarque » est formulée ainsi :

Dès le début, le problème de la définition est accroché au problème du langage, par le nom. Qu’est-ce qui est titulaire du mot ? La fonction d’unité et d’identité de l’essence est inscrite dans le nom. Le problème de l’essence, c’est le problème de la justification du langage ; c’est le problème de la critique du langage, qui occupera le chapitre suivant.

Lequel est en effet intitulé « Essence et langage » et s’ouvre logiquement par une longue analyse du Cratyle, ce dialogue célèbre où Socrate s’élève (à tort !) contre les Sophistes (et Héraclite), adeptes du « langage par convention » (nous dirions de l’« arbitraire du signe »), alors que les mots du langage sont « par nature », ou « par essence », et que Platon postule le « réalisme des significations » (les signes se rattachent par essence à des « êtres »). Le second indice serait donné par le souci de Ricœur de se colleter constamment avec la langue grecque : il y a beaucoup de mots cités en grec ancien, et il n’est pas indifférent qu’ils le soient3. Puisque le mot est à la mode, on peut bien parler de « déconstruction », et d’un résultat « déconstructeur » de cette réflexion, car une critique du langage platonicien et aristotélicien démontre que « l’ontologie radicale d’Aristote » n’est pas une « simple antithèse du platonisme », mais « dans un rapport beaucoup plus subtil de continuité et d’opposition ».

Bien qu’il ne soit pas d’une difficulté de lecture extrême, et bien qu’il alterne d’un seul mouvement la présentation pédagogique et le questionnement critique, le Cours, faut-il le dire, n’est pas ou n’est plus pour débutants en philosophie et en métaphysique. Globalement équilibré dans la présentation des deux grands Antiques, il est « complexe » dans sa logique et sa structure. Certaines idées directrices ultérieures de la pensée de Ricœur sont bien présentes, telle l’idée d’aporie, dont témoigne un chapitre remarquable sur Aristote (chapitre 3 de la partie I sur Aristote, intitulée « La philosophie et ses apories »). Dans la Métaphysique (livre Bêta), Aristote développe en effet une « diaporématique » (diaporeuein : « Chercher sa voie à travers des difficultés »), à travers quatorze apories, dont Ricœur déploie les quatre premières et précise la fonction philosophique (entre autres, le repérage des « nœuds » qui empêchent les auditeurs d’avancer dans le raisonnement – un souci trop oublié parfois par les philosophes de métier d’aujourd’hui !). Le thème de l’« aporie », si présent chez Ricœur du début à la fin, est ainsi quasi certainement inspiré d’Aristote et de la Métaphysique. À l’inverse, au début des années 1950, Aristote, dont il a dit lui-même plus tard l’importance pour lui (avec Kant et Hegel), ne prévalait peut-être pas encore sur Platon ; on pourrait même lire parfois, m’a-t-il semblé, une subtile défense de Platon sinon du platonisme dans le Cours. En tout cas – et c’est un des aspects captivants du livre –, Ricœur montre que l’un et l’autre, Platon et Aristote, ne sont pas d’un seul tenant : on peut reconnaître qu’ils ont évolué – la preuve par l’histoire et la reconstitution « généalogique » des œuvres restant cependant très aléatoire : il y a un Platon avec des intuitions aristotéliciennes, et il y a un Aristote qui fait des reproches infondés à Platon !

Quoi qu’il en soit, le Cours plonge qui veut entreprendre de le lire dans un bain de métaphysique grecque, c’est-à-dire, oui, « occidentale », oui, « universelle » dans sa visée. La promesse d’une « répétition des fondements ontologiques de notre philosophie occidentale » est tenue. Certes, nous voilà punis de toutes parts maintenant, et contraints à l’autoflagellation ou à la repentance par ce logocentrisme impénitent qu’ils ont inauguré. Mais n’est-ce pas encore un conditionnement bien « métaphysique » que d’user de ce concept en « -isme » comme s’il était l’Un et le Tout de l’Occident depuis vingt-cinq siècles ? On lira avec le plus grand intérêt l’ultime chapitre (sur Aristote) de ce Cours, intitulé « La substance séparée ». Il date d’avant les grandes accusations contre la métaphysique (d’avant Heidegger, encore peu connu, surtout sous cet angle, et Derrida, entre autres), d’avant le temps de la fin de la métaphysique donc, ou de l’époque post-métaphysique (comme Habermas aime à l’appeler). Ricœur peut donc sereinement s’interroger in fine non sur l’« achèvement », mais sur l’« inachèvement de la métaphysique », et suggérer que « c’est par une discontinuité plus importante que celle qui sépare Aristote de Platon qu’une problématique médiévale de l’origine radicale de l’existence surgira de la non-philosophie de l’Ancien Testament ». Le raccord est ainsi fait, à travers Aristote, avec la pensée biblique, une « non-philosophie » (expression un peu étrange que Ricœur n’aurait peut-être pas reprise plus tard4) ; la continuité entre Platon et le christianisme était plus évidente, par la médiation de Plotin. Mais Plotin admira aussi Aristote, en particulier pour le passage sublime du livre Lambda VII de la Métaphysique, que je citerai pour finir, car il vaut bien des élucubrations modernes sur « Dieu » (et la réflexion de Ricœur sur la « substance séparée » l’éclaire5) :

Le premier Moteur est donc un être nécessaire, et en tant que nécessaire il est le Bien […] Tel est le principe auquel sont suspendus le Ciel et la nature. Sa vie à lui réalise la plus haute perfection, mais nous ne la vivons, nous, que pour peu de temps. Cette vie, en effet, c’est toujours qu’il l’a, lui (chose qui pour nous est impossible), puisque sa jouissance, c’est son acte même. C’est parce qu’elles sont des actes que la veille, la sensation, la pensée sont nos plus grandes jouissances ; l’espérance et le souvenir ne sont des jouissances que par celles-là. Or, la Pensée, celle qui est par soi, est la pensée de ce qui est meilleur par soi, et la Pensée souveraine est celle du Bien souverain. L’intelligence se pense elle-même en saisissant l’intelligible, car elle devient elle-même intelligible […]. La vie aussi appartient à Dieu, car l’acte de l’intelligence est vie, et Dieu est cet acte même ; cet acte subsistant en soi, telle est sa vie éternelle et parfaite. Aussi appelons-nous Dieu un vivant éternel parfait ; la vie et la durée éternelle appartiennent donc à Dieu, car c’est cela même qui est Dieu6.

L’éternité du mouvement, un « extrême qui meut sans être mû, être éternel, substance et acte pur », un « Moteur immobile » qui meut tout, un « suprême Désirable identique au suprême Intelligible », la Pensée se pensant elle-même comme « pensée de la Pensée », tel est le « testament philosophique » d’Aristote7, le sommet de sa métaphysique. Le sommet aussi de l’« onto-théologie » ? Peut-être. Mais, dit simplement Aristote,

puisqu’il est possible qu’il en soit ainsi, et que, s’il n’en était pas ainsi, le monde viendrait de la Nuit, de la « Confusion universelle » et du Non-Être, (les) difficultés peuvent être considérées comme résolues8.

On peut encore en admettre l’augure, même après la « fin de la métaphysique ».

  • *.

    Sur Paul Ricœur, Être, essence et substance chez Platon et Aristote. Cours professé à l’université de Strasbourg en 1953-1954, texte vérifié et annoté par Jean-Louis Schlegel, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2011, 356 p., 22 €.

  • 1.

    Les archives Ricœur, conservées au Fonds Ricœur, se trouvent à la Faculté de théologie protestante (Ftp), 83, boulevard Arago, 75014 Paris, et sont désormais ouvertes aux chercheurs et aux personnes intéressées par l’œuvre de Ricœur.

  • 2.

    Paul Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2000.

  • 3.

    Je les ai transcrits en alphabet courant, pour faciliter ou rendre possible leur lecture (ce n’était pas le cas, en général, dans le Cours et ses éditions universitaires successives).

  • 4.

    Voir P. Ricœur et André Lacocque, Penser la Bible, Paris, Le Seuil, 1998, « De l’interprétation à la traduction », p. 335-372 (sur la formule d’Exode 3, 14 : « Je suis qui je suis », ou « Je serai qui je serai », ou d’autres traductions encore).

  • 5.

    Voir le Cours à propos d’Aristote, partie II, chap. IV: « La substance “séparée” », p. 322-340.

  • 6.

    Aristote, Métaphysique, livre Lambda VII 1072 b 10-30, trad. de Jules Tricot, Paris, Vrin, 1933 et 2004, t. 2, p. 176-178.

  • 7.

    P. Ricœur, Être, essence…, op. cit., p. 326.

  • 8.

    Aristote, Métaphysique, livre Lambda VII 1072 a 19, op. cit.