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Solutions liquides. Résistances dans l'après-capitalisme

mars/avril 2016

#Divers

Résistances dans l’après-capitalisme

Les citoyens ne semblent plus protester devant la montée des inégalités. Mais, avec la financiarisation du capitalisme, les propositions de monnaie complémentaire témoignent de la reconnaissance d’un commun local.

Lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2015, Christine Lagarde s’est inquiétée des conséquences négatives d’un excès d’inégalités économiques1. Elle a cité une anecdote qu’elle a dite « célèbre à Wall Street » – celle d’un visiteur à New York qui admire les magnifiques yachts des banquiers et des courtiers les plus riches. Après les avoir contemplés longuement et pensivement, il demande d’un ton ironique : « Et où sont les yachts des clients ? »

Cette anecdote ne remet pas seulement en cause la distribution des richesses, mais aussi le caractère bling-bling des consommations ostentatoires qu’elle entretient ; pour ne pas évoquer, du fait de la référence à Wall Street, le tonitruant pschitt des spéculations. On peut entendre les propos de Christine Lagarde comme l’expression, au cœur même de l’establishment, de craintes accentuées par les conséquences du ralentissement de la croissance mondiale, en particulier dans les pays émergents. Jusque-là, dans ces sphères dirigeantes, les inégalités étaient communément considérées comme une incitation efficace au travail et donc à une croissance des activités et des revenus. Par un effet dit de « ruissellement » (trickle down effect), le surplus de richesses ainsi créé devait certes provoquer des inégalités, mais, tôt ou tard, la croissance bénéficierait à l’ensemble de la société, y compris à ses fractions les plus démunies. Une partie des élites serait-elle devenue plus lucide et même révolutionnaire qu’une large fraction des masses, en apparence largement apathique ou silencieuse face à la forte montée des inégalités ?

Défection, protestation ou soumission ?

Si l’on se réfère au triptyque d’Albert O. Hirschman, exit/voice/loyalty2, les citoyens apparaissent plus dans une attitude de défection et de perte de confiance dans les institutions que de protestation. À la lutte des classes en vue de transformations de l’organisation de la société se serait substituée une lutte des rangs, pour se positionner dans le système tel qu’il est sans en remettre en cause le fonctionnement. Ce qui, d’une certaine façon, le renforcerait et expliquerait notamment le succès des loteries et jeux d’argent3, seul espoir et illusion pour beaucoup d’acquérir une position supérieure dans une hiérarchie dont l’idéal n’est fondé que sur l’avoir.

Si l’on approfondit l’écoute ou la lecture du discours dominant, qui paraît ainsi se retourner en ce domaine, on peut tout de même se demander si, derrière la raison économique d’un affaiblissement de la croissance, ne se trouve pas aussi une inquiétude, à peine voilée, face au risque d’une possible remise en cause de ce qu’on désigne communément comme un consensus.

Les prémices en seraient multiples, prenant des formes diverses selon les cadres institutionnels, les lieux et les cibles. Citons pêle-mêle : Occupy Wall Street à partir de Zuccotti Park à New York en septembre 2011 et ses répliques à travers le monde, les Indignados de la Puerta del Sol à Madrid en mai 2011, les printemps arabes, la lutte d’Andins et d’Amazoniens contre des sociétés pétrolières et minières, l’occupation de la place Taksim à Istanbul en 2013 et les manifestations en Grèce contre la « troïka » ; en France, les opérations coups de poing de l’association Droit au logement à Paris, les Bonnets rouges bretons en octobre 2013, les échauffourées dans les banlieues contre la police et les Crs, l’opposition à la construction d’un nouvel aéroport nantais sur le site de Notre-Dame-des-Landes et d’un barrage à Sivens sur un affluent du Tarn4.

Ils seraient des soulèvements surtout passionnels remettant en cause l’ordre établi ; autant de signes de révoltes qui grondent, parfois ambiguës dans leurs formes et leurs revendications. Certaines de ces luttes instaurent de nouvelles formes de collectifs prenant, afin d’exprimer leurs revendications au départ pratiques, des formes politiques et plus générales. Tant que ces mouvements resteraient sporadiques, minoritaires ou cantonnés aux circonstances qui les font éclore, il n’y aurait aucun péril en la demeure des nantis. Pour autant que ces mouvements se situent pour l’essentiel hors du cœur des activités des entreprises ou que celles-ci puissent jouer des intérêts locaux et catégoriels des uns contre les autres.

Mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quel degré d’inégalités ? Il n’existe en matière politique aucun baromètre fiable prévoyant les tempêtes. La crainte de contestations plus générales du système et de ses principes de fonctionnement, déclenchées par une cause économique, est entendue depuis quelques mois à propos des possibles conséquences du ralentissement de la croissance en Chine, en Russie et au Brésil, en se basant sur les effets domino supposés de l’économie mondiale sur les économies nationales, dans une spirale de récessions, voire de dépressions.

Jours de colère

Les mouvements populaires dont la presse se fait, ici ou là, régulièrement l’écho paraissent valider le schéma d’une causalité principalement économique des malaises et des crises politiques et sociales ; y compris quand il s’agit de défendre des espaces de vie et de travail mis en danger par des projets d’infrastructures. Certains conflits pourraient même être considérés comme des purges nécessaires pour aller de l’avant. Le terme « crise », emprunté au xixe siècle au vocabulaire médical par les économistes, n’a-t-il pas pour origine le mot « crible » ? Mais, même s’il est possible de donner ici et là, naguère et aujourd’hui, des exemples paraissant prouver cette causalité, la récurrence des faits n’a-t-elle pas la ponctualité d’une horloge arrêtée qui affiche l’heure exacte deux fois par jour ? Peut-on aussi facilement établir de façon surtout théorique une corrélation entre ce qui serait des causes et des événements qui en seraient la conséquence ? Et donc, sur la base du degré d’inégalités économiques, faire l’hypothèse d’un retour de « jours de colère5 », pour chez les uns les redouter et chez les autres s’en réjouir ?

Cette détermination prouvée par le constat d’une récurrence n’est pas aussi évidente qu’il y paraît. Établir un lien, à propos des sociétés contemporaines, entre montée des inégalités et prévision de la généralisation de révoltes sporadiques en un soulèvement contre l’ordre établi et les consommations privées ostentatoires tient largement d’une vision erronée. Les réactions suscitées par un accroissement des disparités en matière de répartition des revenus et du capital entre groupes sociaux, mais aussi entre territoires, ne peuvent se comprendre à partir de ce qu’on a cru pouvoir retenir des xixe et xxe siècles. Cette détermination attribue une causalité économique directe aux mouvements sociaux et politiques. Ceux-ci seraient suscités par l’appauvrissement relatif d’une large fraction de la population, du fait d’un considérable enrichissement relatif d’une minorité en deux décennies. La contestation naîtrait de la rupture du pacte politique et social (sur base économique) de la période post-Seconde Guerre mondiale avec ses interventions publiques, ses poussées inflationnistes allégeant considérablement les dettes et des pressions fiscales croissantes permettant des redistributions. Les politiques réactionnaires6 y ayant mis fin devraient-elles nécessairement provoquer plus ou moins fortement et rapidement un rejet politique de la minorité des riches, et surtout des extrêmement riches ?

Si les mêmes causes doivent induire les mêmes effets, cette explication suppose que les fondamentaux de l’ordre économique actuellement dominant demeurent identiques à ceux ayant caractérisé depuis le xixe siècle l’organisation des sociétés dites « avancées » (d’un point de vue économique). Donc les façons de s’y opposer peuvent perdurer ou réapparaître. Se demander pourquoi aujourd’hui ces combats apparaissent aussi impuissants et sporadiques, c’est, sans en approfondir les raisons, postuler le caractère apathique des dominés actuels (par rapport à ce qui aurait été le passé), à l’encontre de ce qu’ils devraient vivre (et rejeter) comme une exploitation ou une injustice dans la répartition des revenus et des patrimoines. La question est posée en la situant en continuité avec les décennies passées : celle de l’opposition séculaire des salariés à leurs employeurs, pour ne pas dire à leurs exploiteurs, et celle des formes qu’elle a pu revêtir à différents moments de l’histoire du capitalisme. Cette idée fait écho dans la saga révolutionnaire au Manifeste du parti communiste d’Engels et de Marx au milieu du xixe siècle ou au mythe de la grève générale de Georges Sorel7 au début du xxe siècle.

Certes les historiens révèlent au cours des deux siècles écoulés de multiples résistances passives, rébellions plus ou moins fortes et, plus exceptionnellement, des situations révolutionnaires (au sens d’un mouvement général produisant une transformation définitive ou temporaire des façons de vivre et de travailler et pas seulement une série d’agitations pouvant apparaître plus ou moins glorieuses). Mais un fort et apparent consentement à la domination est l’état d’esprit le plus répandu. Pourquoi faudrait-il que nos contemporains soient en ce domaine plus réalistes ou plus vertueux du point de vue de l’anticipation de changements à venir et de leur nécessité en vue d’un bon fonctionnement global des sociétés que les exploités des temps passés ? Tous les esclaves de la Rome antique n’ont pas été des Spartacus ou ses compagnons de lutte. Tous les paysans de l’Occident médiéval n’ont pas mené des jacqueries. Tous les ouvriers des manufactures n’ont pas été grévistes. Tous les travailleurs des plantations coloniales n’ont pas incendié les maisons de leurs maîtres ou ne sont pas devenus des nègres marrons fuyant et cherchant en brousse ou en forêt des lieux de liberté. Tant s’en faut. Combien étaient-ils ? Quelles forces ont-ils représentées ? Sans doute n’ont-ils été généralement que quelques lumières vacillantes dans des temps de ténèbres.

Ces révoltés, en leur temps considérés par les dominants comme des sauvages ou des « ensauvagés », peuvent passer a posteriori pour des héros avant-gardistes. Les ouvriers de la vingt-cinquième heure peuvent ensuite s’en réclamer ; les dominants peuvent affirmer que le système a su se réformer de lui-même, en passant aux pertes et profits du « progrès » les martyrs.

Le déterminisme économique des mouvements sociaux et politiques, qui reconstruit l’histoire a posteriori, occulte tant les processus d’aliénation que les divers usages du « diviser pour régner ». Ceux-ci permettent une domination par un large et puissant consentement des dominés à leur domination et rendent exceptionnelles les périodes de rupture, surtout quand les dominés peuvent s’en sortir par de multiples formes de faire semblant et de résistances passives qui diminuent considérablement la productivité des systèmes. Mais si le système n’est plus le même, les mécanismes du consentement et de l’opposition changent eux-mêmes. Et il convient d’intégrer cette mutation en cours et de découvrir d’éventuelles nouvelles modalités de contestation.

L’empire de la liquidité

Au lieu de situer le conflit potentiel entre exploités et exploiteurs essentiellement dans les rapports entre travail salarié et capital, selon lequel a été clivé le « capitalisme », nous faisons l’hypothèse que le contexte des sociétés contemporaines et par conséquent les lieux et les objets des révoltes et des colères contemporaines ont changé de façon radicale parce que le mode d’extraction du surplus et ses principes fondamentaux de fonctionnement ont subi une mutation profonde à partir des années 1980. Par extraction du surplus, comprenons que les dominants peuvent tout à fait légalement et légitimement capter une partie des richesses additionnelles engendrées par la mutualisation des activités humaines (fussent-elles des richesses devenues de plus en plus quasi immatérielles du fait du poids croissant des services).

Osons l’hypothèse d’une rupture historique ayant commencé une sortie du capitalisme. Non pas pour affirmer que l’exploitation a disparu et que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Ce changement a permis, dans plusieurs domaines, une forte régression du pouvoir relatif de négociation des salariés face au capital, en particulier dans de nombreux pays pour ce qui est de la protection sociale8.

La victoire du néolibéralisme au cours des deux dernières décennies du xxe siècle s’est accomplie avec l’intensification de la financiarisation. Elle a positionné les activités financières comme élément clé de l’interdépendance des activités humaines aux différents échelons de leur réalisation9. Elle a aussi été rendue possible par la privatisation, au profit des banques commerciales, de la création monétaire jusque-là sous contrôle public, par le développement de nouveaux droits privés de propriété portant notamment sur des biens et services dont le coût marginal de production est décroissant, créant ainsi un nouveau mouvement d’enclosures, en particulier de produits matériels et immatériels apparus avec les réseaux d’informations. Mentionnons enfin le rôle des États vis-à-vis des marchés pour systématiser la concurrence des intérêts privés et l’individualisation des comportements.

Ce nouveau système économique et social apparaît comme un empire de la liquidité10. Cet après-capitalisme a commencé, sans qu’on en ait pleinement conscience. Cela ne signifie pas que les formes anciennes d’exploitation des ouvriers et ouvrières à travers des processus productifs aient disparu : les pays dits « émergents » et en développement en donnent de nombreux exemples, avec des conditions de travail en particulier dans la production textile et la confection pouvant rappeler la violence des plus sombres heures du xixe siècle européen. Mais l’exploitation salariale occupe, en termes relatifs, une part décroissante dans les processus d’extraction et de transmission de surplus, grâce aux rouages financiers et aux droits de propriété nouveaux. Ils assurent des transferts massifs en faveur des entreprises financières, de leurs supports techniques (juridiques et informatiques) et des branches financières d’entreprises de production de matières premières, de leur transformation en biens de consommations intermédiaires et finales et de firmes commerciales et de services. Il n’y a pas opposition franche entre les secteurs industriels et commerciaux et le secteur financier tant les imbrications sont fortes. Ce qui n’exclut pas des tensions fortes entre des groupes d’intérêts en lutte pour le contrôle d’espaces économico-financiers.

Solidarités

Si l’hypothèse qui vient d’être formulée est acceptée, nous devons nous situer, comme à la fin du xviiie et au début du xixe siècle, face aux balbutiements de nouvelles formes de résistances et de construction d’alternatives11. De nouvelles solidarités aussi dans les unes et dans les autres. Leur nécessité est plus forte encore aujourd’hui car le néolibéralisme promeut des interdépendances mécaniques à travers la concurrence des intérêts privés avec le soutien des États pour mettre en place ce nouveau modèle de société.

La destruction des machines

La solidarité peut s’exercer pour quelque chose ou contre un autre groupe. Quand les corporations se sont désagrégées, les associations ouvrières ont, dès le xviiie siècle, créé de nouvelles formes de solidarité professionnelle s’opposant, parfois avec violence, à la cupidité souvent brutale des maîtres12. Ces solidarités entre salariés ont pu dépasser le groupe professionnel étroit en réunissant des travailleurs dont l’activité est différente mais que le statut ou plutôt la fonction et leur précarité regroupent dans leurs luttes pour survivre. Avant même le mouvement luddite des années 1811-1812 au Royaume-Uni, des ouvriers détruisent vers 1780 une scierie mécanique à Lime House, des machines à filer à Hargreaves et à Blackburn, alors que le Parlement vote une loi prévoyant la peine de mort contre ceux qui organisent ces mouvements. Ces groupes peuvent apparaître de façon occasionnelle ou, comme au xixe siècle, devenir progressivement des associations permanentes de défense des intérêts communs. Ces dernières ont développé à leur tour des associations de consommation, d’épargne et de prêt ou encore d’assurance et revendiquent des droits politiques, actions qui sont autant de formes de solidarité13.

La destruction des machines marquait l’incompréhension du devenir et l’absence d’autres moyens de manifester la défense d’intérêts immédiats. Mais, dans ces combats, les émeutiers ont manifesté une exceptionnelle solidarité allant jusqu’au sacrifice de leur vie. Le sens moderne du terme « solidarité », dépassant le sens contractuel d’une obligation individuelle pour une caution ou une garantie en incluant une dimension collective très large, a émergé au xixe siècle. On voit aussi à travers ces formes d’actions et de revendications ouvrières un lien étroit entre le politique et l’économique, ainsi qu’articulation de l’exit et du voice.

Une révolution silencieuse

Aujourd’hui, nous sommes donc, comme au début du xixe siècle avec les révoltes luddites, face à une recherche de formes de luttes et de solidarités efficaces. Les dominés constatent une large inefficacité des combats conservant les formes du passé.

L’autonomie de l’usine occupée est devenue de plus en plus illusoire tant les productions sont désormais éclatées dans un vaste archipel mondialisé ; d’où aussi le peu de reprise d’entreprises sous forme coopérative. Chaque unité ne correspond qu’à un infime maillon d’une chaîne de production globalisée, qui permet aux dominants d’opposer les espaces locaux et nationaux de production les uns contre les autres. Les groupes financiaro-industriels peuvent pratiquer, grâce à la globalisation des activités, une large péréquation des risques à l’échelon planétaire, en s’affrontant ou en s’alliant, selon les circonstances. Les représentants élus des partis dits « de gauche » apparaissent pour l’essentiel devenus les gestionnaires d’une transition pensée par eux comme inéluctable, voire à terme positive : une adaptation aux normes du néolibéralisme, en particulier pour ce qui est des marchés financiers – fussent-ils « encadrés » – et de l’emploi de salariés aux statuts de plus en plus précarisés. La principale différence avec les politiques dits « de droite » ou « centriste » étant la rapidité et les modalités de ce qui leur paraît, aux uns et aux autres, comme une évolution générale nécessaire et favorable à tous. D’où une très large défection de leurs électeurs traditionnels, en particulier au sein des générations les plus jeunes, soumis à ce Tina (there is no alternative). Est-ce à dire que rien ne se passe ?

Dans les pays où étaient apparues les formes modernes du salariat, s’inventent, largement en dehors des lieux du dialogue social et des confrontations des intérêts du capital et du travail auxquels les institutions du capitalisme avaient abouti, de nouvelles formes et des espaces inédits de ce qui peut à bien y réfléchir constituer de nouveaux combats, aux objets multiples et éclatés. Ils concernent les circuits courts de consommation, le commerce équitable, des coopératives d’habitat, des modes de financement solidaire, des monnaies locales, etc. Leur dimension environnementale est généralement forte. Ils peuvent s’étendre à de multiples champs, en particulier quand ils revendiquent la reconnaissance et la gestion de communs.

L’exemple de la monnaie

La privatisation de l’émission monétaire par les banques commerciales est un exemple d’enclosure du fait de l’accaparement et de la restriction de la liquidité (dont la production est alors pensée par les contestataires comme devant constituer elle aussi un « commun »). Le mouvement de revendication de communs se dresse en ce domaine contre la domination de la production de liquidités par des intérêts particuliers (ceux des banques commerciales qui prétendent défendre l’intérêt général en alimentant la production monétaire via le crédit). L’opposition à cette privatisation au profit de groupes d’intérêts particuliers se fait à travers des propositions de monnaie pleine ou gagée (revendication en Islande et en Suisse notamment pour retrouver une confiance collective dans la monnaie et les relations de financement).

Ces mouvements sont une revendication (voice) pour changer le fonctionnement du système monétaire et financier afin qu’il réponde aux besoins du plus grand nombre. À l’inverse de la privatisation monétaire, les diverses communautés émettant et gérant des monnaies locales complémentaires (incluant celles des monnaies locales gagées, fondantes ou non et celles des systèmes d’échange locaux) correspondent à la reconnaissance d’un commun local. Par rapport à la monnaie nationale ou plurinationale, c’est bien une forme de détachement et de fractionnement (exit). Mais il s’agit là d’une auto-exclusion positive, car elle permet de retrouver sur une base locale un commun dans le champ monétaire et financier. La somme des initiatives de ce type pourrait satisfaire le besoin de liquidités dans un système que la concurrence des intérêts privés commerciaux a asphyxié. Les monnaies locales complémentaires peuvent ainsi être comprises comme une défection mais aussi s’inscrire dans le processus de loyauté (loyalty) du fait d’une contribution aux économies locales et le développement de compromis entre de multiples parties prenantes, nécessaires pour les faire fonctionner, et le faire démocratiquement.

Ces contestations et ces projets dépassent ainsi largement le cadre du travail. Ils se situent dans des espaces et à des niveaux différents. Ils n’apparaissent pas seulement comme des luttes pour s’opposer mais ils constituent des co-constructions de façons nouvelles de vivre, d’échanger, d’occuper l’espace ensemble. Leur renvoi dans de multiples domaines à la question des communs (à caractères globaux et locaux) est particulièrement emblématique de cette volonté de faire ensemble tant par une redéfinition des droits de propriété et d’usage, que par une nouvelle articulation du politique, de la morale et de l’économique. Ces communs sont distingués des biens collectifs par la volonté de définir par un processus de subsidiarité ascendante leurs règles de gestion14.

*

Il est courant d’entendre fustiger ces projets, comme « n’allant pas assez loin », comme étant des compromis, pour ne pas dire des compromissions, et en tant que tels nuisibles à l’objectif final d’un changement social et politique qui devrait être plus radical. Ce n’est pas un hasard sans doute que le sous-continent latino-américain compte des initiatives parmi les plus avancées dans leur institutionnalisation ; il compte les pays qui ont subi le plus fortement et le plus durablement les expérimentations économiques du néolibéralisme et leur échec.

L’une caractéristique commune à l’ensemble des projets réunis sous des appellations telles que « économie solidaire », « économie humaine », « autre économie » ou « économie populaire » est de ne pas s’opposer au marché d’une manière fondamentaliste. On peut même parler d’une utilisation du marché (mais qui alors n’est pas confondu avec le principe de concurrence). Ce qui les fait bien souvent dénoncer comme des compromis plus ou moins vite récupérables et récupérés. Ces projets se présentent comme des « solutions ». Le terme dérive du latin classique solutio, que l’on peut traduire par dissolution ou désagrégation et qui est apparenté à solvere, ayant le sens de détacher, délier, lever l’ancre. Il faut se détacher du présent, en partir. Cette prise de distance est une condition évidente pour « aller de l’avant » et comprendre le futur déjà présent. Toutefois, pour être largement acceptée, cette rupture ne peut être totale qu’exceptionnellement et conserve beaucoup d’éléments du passé, qui peuvent longtemps obscurcir sa dimension contestatrice. Ce faisant, une révolution silencieuse se trouve en marche.

  • *.

    Professeur d’études du développement à l’Institut des hautes études internationales et du développement (Genève), auteur du Grand Renversement. De la crise au renouveau solidaire (Paris, Desclée de Brouwer, 2010).

  • 1.

    Je remercie ceux dont les échanges m’ont permis d’avancer dans cette réflexion, en particulier Pierre Dockès, Solène Morvant-Roux, Bernard Paranque, Patrick Saint-Sever, Sophie Swaton, Bruno Tinel et André Tiran ; également Jonathan Chalier de la revue Esprit et Wojtek Kalinowski de l’Institut Veblen qui m’ont incité à écrire cet article.

  • 2.

    Albert O. Hirschman, Défection et prise de parole. Théorie et applications, Paris, Fayard, 1995.

  • 3.

    Si l’on retire les gains des sommes engagées, les Français ont perdu 10 milliards d’euros en 2015 dans les jeux de la Française des jeux et ceux de roulette.

  • 4.

    Une carte publiée par le quotidien Le Monde du 29 janvier 2016 a répertorié 35 sites en France de Zad (zone à défendre) analogues à ceux de Sivens ou de Notre-Dame-des-Landes, contestant le stockage de déchets ou d’hydrocarbures, une voie ferrée à grande vitesse, la construction d’un vaste centre commercial et d’une exploitation agricole et d’élevage de type industriel.

  • 5.

    Pierre Dockès, Francis Fukuyama, Marc Guillaume et Peter Sloterdijk, Jours de colère. L’esprit du capitalisme, Paris, Descartes & Cie, 2009.

  • 6.

    On les qualifie ainsi, fussent-elles mises en place par des gouvernements se réclamant « de gauche » et prétendant « moderniser », certes avec la mise en place d’amortisseurs pour les fractions les plus fragiles de la population, l’organisation sociale et économique du pays, sans s’interroger sur le sens de cette modernité.

  • 7.

    Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Seuil, 1990.

  • 8.

    Patrick Saint-Sever, « L’été 14 : du déficit du pacte trumanien au rollback de l’État-providence, la patrie en danger », Sécurité globale, no 25-26, 2013 et Emmanuel Renault et Bruno Tinel, « Les crises du néolibéralisme : processus de révolte et résignation », Actuel Marx, no 47, avril 2010,  p. 100-117.

  • 9.

    Gaël Giraud, Vingt propositions pour réformer le capitalisme, Paris, Flammarion, 2013 ; Illusion financière. Des subprimes à la transition écologique, Paris, Éditions de l’Atelier, 2014.

  • 10.

    J.-M. Servet, « Genève dans l’empire de la liquidité », dans Abdelmalki Lahsen, Allegret Jean-Pierre et al. (sous la dir. de), Développements récents en économie et finances internationales. Mélanges en l’honneur de René Sandretto, Paris, Armand Colin, 2012, p. 169-178.

  • 11.

    La vaste nébuleuse des organisations non gouvernementales, pour la plupart prestataires de services destinés à rendre supportable la misère du monde (quelles que soient leur utilité pratique et leur bienfaisance), ne s’attaque pas aux racines du mal. Elle le pallie, sauf quand ces organisations fournissent des biens et services dont les populations sont des coproducteurs et non seulement des participants à leur distribution. Bernard Hours et Monique Selim, l’Enchantement de la société civile globale, Paris, L’Harmattan, 2014.

  • 12.

    Jean Duvignaud, La Solidarité. Liens de sang et liens de raison, Paris, Fayard, 1986.

  • 13.

    Jean-Louis Laville, Politique de l’association, Paris, Seuil, 2010.

  • 14.

    J.-M. Servet, « De nouvelles formes de partage : la solidarité au-delà de l’économie collaborative », Paris, Institut Veblen, 2014 (http://www.veblen-institute.org/De-nouvelles-formes-de-partage-la).

Jean-Michel Servet

Professeur honoraure de l'Institut des hautes études internationales et du développement de Genève, Jean-Michel Servet est aussi chercheur associé au Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques à l'Université Paris Diderot, et à Triangle (Ecole Normale Supérieure de Lyon et Université Lyon 2).   Il est notamment l'auteur de L'Économie comportementale en

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