Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Positions – La révolution tunisienne en cours de confiscation

La couverture indigente, par les médias français, du Forum social mondial tenu à Tunis du 26 au 30 mars 2013 témoigne de la difficulté à écouter une société civile étonnamment vivante, en dépit de la gravité de la situation économique ; son action demeure déterminante pour sauvegarder les valeurs d’une révolution détournée par la troïka actuellement au pouvoir.

Comment ne pas voir le rôle moteur de cette frange active de la société avec, parmi ses principaux acteurs, l’Union générale des travailleurs tunisiens (Ugtt), l’Association des magistrats, le Syndicat national des journalistes tunisiens, les collectifs de femmes, de blogueurs, de jeunes chômeurs, etc. qui, depuis décembre 2011, n’a eu de cesse de se faire entendre ? Mieux, elle a obligé un pouvoir au projet démocratique dévoyé à faire (parfois) machine arrière. Sans être malheureusement décisifs, faute d’une opposition politique assez lucide et unifiée pour les capitaliser, ces quelques reculs constituent le principal, voire actuellement le seul, garde-fou aux tentatives d’Opa par le parti Ennahda du processus de démocratisation amorcé en janvier 2011. Le poids des deux autres protagonistes, nonobstant les dénégations de leurs anciens chefs de file (Mustafa Ben Jaafar, président de l’Assemblée nationale constituante, Anc, et Moncef Marzouki, chef de l’État), n’a d’autre réalité que la volonté de ces deux anciens opposants de garder coûte que coûte leurs fonctions, malgré le délitement de leurs formations respectives.

Et si l’altermondialisme, qui a réuni quelque 40 000 personnes, n’a certes pas connu à Tunis, en ces temps de régression économique et de vide idéologique, d’initiatives marquantes, le forum a permis de témoigner, face à une opinion publique désabusée à l’égard de « printemps arabes » dont l’inévitable complexité dérange, de la réalité des mouvements sociaux de cette région.

Celui que l’écrivaine Jocelyne Dakhlia qualifia de « pays sans bruit » n’a cessé depuis deux ans de donner de la voix. Que ce soit sur un mode grave et joyeux lors des premières élections libres du 23 octobre 2011, lorsque les Tunisiens redevinrent citoyens, fraternel durant les funérailles impressionnantes, le 9 février, du démocrate Chokri Belaïd, assassiné trois jours plus tôt, ou offensif en de multiples occasions : manifestations de Siliana en novembre 2012, réprimées à coups de chevrotine, mobilisations massives pour l’anniversaire du 23 octobre 2011, innombrables protestations, à Tunis et ailleurs, contre les violences des milices se revendiquant des Ligues de protection de la révolution ou encore rassemblements devant l’Anc contre les tentatives des députés d’Ennahda d’introduire dans le projet de Constitution des articles remettant en cause le caractère supra-constitutionnel des engagements internationaux, le caractère civil de l’État, l’égalité hommes-femmes, etc.

Cette société dite autrefois « morte au politique » s’est emparée, via les médias – certes brouillons pour avoir été trop longtemps asservis –, les nouvelles générations de leaders associatifs, les avocats et universitaires engagés, là encore femmes en tête, de sujets qui l’interrogent au plus profond de ses croyances et de ses tabous : qu’il s’agisse du viol (à partir de plusieurs cas portés au grand jour), de l’homosexualité ou de l’athéisme. La distinction spécieuse introduite par Ennahda et son idéologue Rached Ghannouchi, entre bons et mauvais musulmans, puis entre laïcs, apparentés aux impies, et croyants, aura ainsi ouvert un « champ des possibles » en matière de débats… au grand dam de ses instigateurs !

L’acte I de la révolution tunisienne avait vu, face à une rue qui ne désarmait pas, les principaux acteurs d’alors (gouvernements de Mohamed Ghannouchi puis de Caïd Essebsi, Haute Instance pour la préservation des objectifs de la révolution, Instance supérieure indépendante pour les élections) accomplir leurs missions pour, in fine, s’en remettre au verdict des urnes. Mais les protagonistes de l’acte II dotés, eux aussi, d’une feuille de route précise, source de leur légitimité électorale (mener à bien la rédaction de la Constitution et organiser de nouvelles élections), s’emploient depuis bientôt deux ans à transformer ce qui fut une lutte exemplaire pour la dignité et la démocratie en un remake du pouvoir autoritaire précédent. À la différence majeure que s’y ajoute désormais une emprise religieuse.

Et si, face aux énergies contestatrices de la rue, la troïka a dû amorcer des reculs, inventer des diversions (tel le remaniement ministériel à rebondissements avec l’épilogue de l’éviction du Premier ministre Hamadi Jebali, cédant la place au ministre de l’Intérieur Ali Larayedh), multiplier les mensonges, renvoyant de la gouvernance du pays l’image d’un bateau ivre, on ne doit pas sous-estimer les moyens déployés par Ennahda pour, d’une part, s’emparer des rouages de l’État (nomination de milliers de fonctionnaires), tout en sapant son autorité à coup de clientélisme et de pressions, d’autre part, répandre dans la société la soumission sous couvert de politiques sociales (ouverture d’écoles coraniques, séparation des sexes, mise au pas des mosquées, multiplication des œuvres caritatives à grands renforts de dons qataris et autres, etc.) ainsi que la peur (laisser faire à l’égard des milices salafistes et « ligues de protection de la révolution » au prétexte de mieux les contrôler, inertie face aux pillages des lieux saints de l’islam populaire, diversions dans l’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd).

La stratégie d’Ennahda est élémentaire : gagner du temps pour mieux se préparer à remporter les élections dont elle continue d’annoncer la tenue pour, sans cesse, les différer ; neutraliser par tous les moyens les « hommes de bonne volonté » par l’élimination des instances indépendantes de régulation des médias et des élections ; écarter quiconque capable de bâtir une alternative crédible à leur hégémonie partisane et donc de refuser la politique de marchandage et de prébendes à laquelle le benalisme a accoutumé les « élites » politiques. Dernier exemple en date, la « fortification de la révolution », qui vise à interdire toute fonction politique aux membres du Rcd (l’ancien parti de Ben Ali), la future instance électorale se voyant missionner pour réaliser cette épuration. En l’absence de procès des principaux responsables du système Ben Ali depuis deux ans, et alors que la justice transitionnelle n’a encore rendu aucun jugement, comment ne pas voir dans cette nouvelle loi une énième manœuvre pour s’assurer la victoire ?

Tel est le « bilan positif » que M. Marzouki entend vendre à quiconque se complaît à avaliser son discours sur cette supposée alliance entre islamistes modérés et gauche éclairée qu’à ses yeux seule la troïka incarne. Et gare à ceux qui se targueraient d’être démocrates en dehors de cette équipe prétendument gagnante !