Hollande, les fragilités d'une campagne


On a vu le candidat socialiste adopter des mimiques, un ton de voixempruntés à François Mitterrand. Au-delà de cette stratégie subliminale, sa prudence personnelle et le caractère mouvant du contexte économiquene risquent-ils pas d’escamoter le débat politique que beaucoup attendent?

Le candidat François Hollande, en ce début de campagne présidentielle, se place clairement dans une filiation mitterrandienne, ce qui peut nous amener à poser la question de la parenté réelle et supposée de ces deux personnages politiques, sans nous faire cependant oublier les contextes très différents dans lesquels ils ont émergé. Si la gauche semble ne pas tenir rigueur à son représentant de mettre ses pas dans ceux de son illustre prédécesseur, la droite, elle, attaque, voyant dans Hollande un « Mitterrand le petit », renversant ainsi les railleries de la gauche (et d’autres) à l’encontre de Nicolas Sarkozy, « petit César ».

Quand Hollande regarde François

Pourquoi cette référence, dans quel but, et de quelle manière Hollande pourrait-il effectivement tirer des leçons de la tactique mitterrandienne en matière de campagne électorale? Rappelons tout d’abord que, d’un point de vue purement factuel, Mitterrand étant le seul président de gauche qu’ait connu la Ve République, il est par conséquent une image incontournable pour un candidat issu des rangs du parti socialiste. Par ailleurs, l’admiration pour Mitterrand n’est pas réservée au seul camp de la gauche : Nicolas Sarkozy, par exemple, considère Mitterrand comme un grand tacticien, qu’il n’est pas absurde de vouloir imiter. En ce qui concerne François Hollande, cette filiation a également une dimension biographique. En effet, la première campagne à laquelle il participe est celle de Mitterrand en 1981, et, après l’élection, il devient conseiller de l’Élysée, dans le sillage de Jacques Attali, avant d’être nommé directeur de cabinet de Max Gallo, puis de Roland Dumas, porte-parole successifs du gouvernement de Pierre Mauroy, en 1983. C’est grâce à ces expériences qu’Hollande prendra son envol en politique, en se rapprochant de Jacques Delors puis en étant l’un des instigateurs des « transcourants » au sein du PS. L’idée était de provoquer quelque chose qui dépasserait la bataille des courants dans le parti pour fédérer les esprits. On voit bien aujourd’hui, dans l’attitude de François Hollande, l’héritage de cette initiative politique : cette manière de se poser en rassembleur est la première expression conséquente de la façon dont il envisage la vie dans un appareil politique tel que le PS.

Au-delà de cette dimension biographique, la référence à François Mitterrand est perceptible dans la manière d’être du candidat Hollande, qui semble délibérée, et même calculée ou jouée. Jusque dans la gestuelle, dans sa façon de se projeter par-dessus le pupitre, le François d’aujourd’hui convoque l’image de celui d’hier1. Cette image, on la retrouve dans sa manière de parler : Hollande (comme Sarkozy, du reste) est un très bon orateur, ce qui lui vient d’une fréquentation assidue de la télévision, mais aussi de la « salle ». En héritier de la république des préaux, il affectionne les réunions en petit comité, où la voix doit porter, comme Mitterrand, très marqué par son métier d’avocat, même s’il le pratiquait davantage en coulisses qu’au prétoire.

La stratégie mitterrandienne

Pour un candidat de gauche, se réclamer de François Mitterrand semble donc être un passage obligé; pourtant, tous ne l’ont pas fait. Lionel Jospin, par exemple, exerçant son « droit d’inventaire », a davantage mis en avant sa volonté de se différencier, et n’a jamais souhaité se poser en successeur de Mitterrand, ni en 1995 (quand il savait qu’après deux mandats de gauche, il avait très peu de chances d’être élu) ni en 2002. Pourtant, la position d’outsider n’était pas étrangère à ce dernier. En 1981, à la fin du mois de janvier, lorsque, après le retrait de Michel Rocard, Mitterrand est désigné candidat du PS, les sondages sont très nettement en sa défaveur. À tel point que Libération, dont j’étais à l’époque directeur, a pu envisager d’interrompre sa publication pendant quelques mois, qui coïncidaient avec la campagne présidentielle. Mitterrand entre d’ailleurs en campagne tardivement, adoptant ainsi une stratégie originale : après sa désignation, au lieu de se lancer dans la bataille, il part faire deux longs voyages, l’un aux États-Unis, l’autre en Chine. Quand on lui demande pourquoi il laisse ainsi le champ libre à son adversaire, le président sortant Valéry Giscard d’Estaing, il répond : « Il faut le laisser boxer dans le vide. »

Il ne lance sa campagne qu’à la fin du mois de février, mais il la lance avec force, sur la forme comme sur le fond. On se souvient qu’il qualifia Giscard de « petit télégraphiste » lors du voyage de celui-ci à Varsovie, où il avait tenté une médiation auprès de Leonid Brejnev à propos de l’Afghanistan. Ce lancement de campagne « au canon », il le réitère en 1988 lorsque, président sortant d’un gouvernement de cohabitation (1986-1988), il décide de se représenter et dénonce le régime des « factions », visant expressément par cette accusation son Premier ministre, Jacques Chirac, lui aussi candidat.

Deux axes stratégiques se dégagent ainsi des campagnes de François Mitterrand : le premier consiste à savoir choisir son moment, à ne pas hésiter à laisser l’adversaire seul, pour se ménager une certaine marge de manœuvre. Le second, qui est son corollaire, est de faire une entrée fracassante dans la campagne, afin de marquer clairement la rupture par rapport à ce même adversaire. Ce fut l’erreur de Giscard de croire qu’il pourrait se faire réélire sur le thème de la continuité. L’élection présidentielle française, cette étrange échéance qui tient du système monarchique aussi bien que de l’anarchisme (on n’exclut jamais de couper un jour la tête au souverain, même lorsqu’on l’a choisi), se nourrit de rupture, et l’on ne peut la gagner en promettant de rester fidèle à soi-même, de ne jamais changer.

La première de ces leçons a été clairement comprise par François Hollande. L’axe principal de sa campagne consiste en effet à se poser en candidat calme et serein, face à un président qui s’agite beaucoup pour ne pas faire grand-chose, qui angoisse la société française et se perd dans un activisme frénétique. C’est de là que vient l’expression de président « normal » qui a été la source de tant de malentendus. En ce qui concerne l’entrée en campagne, le calendrier de François Hollande lui permet encore de la mener à bien de manière fracassante. Il faut, c’est certain, qu’il trouve le moyen d’électriser davantage l’électorat, de créer la rupture, comme l’avait fait Chirac, par exemple, en 1995, en incarnant le thème de la « fracture sociale », qui lui avait permis de corriger l’image détestable qu’il avait jusqu’à la fin de l’année 1994 auprès de l’opinion publique. Il est important de rassurer, mais il faut également créer l’adhésion, le désir de se battre. Cette électricité, Ségolène Royal, en bien comme en mal, a réussi à la faire naître en 2007, mais le candidat socialiste en est pour l’instant dépourvu.

Le rythme de la campagne

Cela ne veut pas dire qu’il échouera à se transformer; il est encore un peu tôt pour prononcer des sentences définitives, ce qui, du reste, n’est jamais très habile en matière électorale. Dans une présidentielle, le rythme est un élément crucial. Mitterrand, encore une fois, l’avait très bien compris. Comme lui en 1988, Nicolas Sarkozy va probablement entrer en campagne – du moins officiellement – assez tard, dans le courant du mois de mars. Quant à François Hollande, c’est la fin du mois de janvier et le mois de février qui vont véritablement marquer le début de son engagement, avec un grand meeting au Bourget et un discours-programme.

Cette période est capitale dans l’histoire des élections présidentielles en France, car c’est celle dite de la « cristallisation » de l’opinion publique2. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, en effet, une bonne partie des électeurs prennent leur décision, de manière plus ou moins consciente, dans le courant du mois de février, soit à une période où les candidats, bien souvent, ne sont pas totalement entrés dans la campagne. Cela ne signifie pas que l’on sache qui va gagner dès le mois de février (songeons à l’élection de 2002, où nombre d’électeurs ont décidé de voter pour le Front national le matin même du premier tour), mais qu’à partir de ce moment-là, les sondages deviennent plus prédictifs, et que l’on commence à avoir une idée de la dynamique de la campagne. Si l’on prend l’exemple de l’élection de 1995, c’est au mois de février que les courbes s’inversent pour Jacques Chirac et Édouard Balladur. Ce dernier remonte ensuite dans les sondages pendant la semaine qui précède l’élection, mais globalement la tendance reste celle de la remontée de Jacques Chirac, confirmée par sa victoire.

Il y a, bien sûr, toujours des circonstances particulières et, à cet égard, la campagne de cette année promet d’être intéressante. Le contexte économique est extrêmement instable, ce qui a deux conséquences : d’une part, le climat souverainiste qui règne sur tout le champ politique, et fait qu’alors même que l’on est dans la tourmente de la crise européenne, aucun des candidats ne parle d’Europe3, d’autre part, l’absence de programme des deux principaux candidats, qui craignent de voir leurs propositions invalidées par un événement économique imprévu (par exemple la dégradation de la note française par une agence de notation, ce qui s’est produit le 13 janvier 2012). C’est pour cette raison que François Hollande reste dans le flou sur un certain nombre de thèmes centraux de sa campagne, qu’il s’agisse de l’éducation (la création de 60000 postes d’enseignants a tendance à s’étaler toujours davantage dans le temps) ou de la fiscalité (de la fusion entre l’impôt sur le revenu et la Csg, proposée par l’économiste Thomas Piketty et d’autres, on est passé à une volonté de « rapprochement » pas toujours bien définie).

Malgré cela, il est nécessaire pour le candidat de la gauche de trancher, à un moment donné, tant en ce qui concerne ses propositions que son caractère; sinon, il risque de laisser son adversaire lui imposer son rythme de campagne. Ce que François Mitterrand, justement, a toujours refusé.

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    Ces propos ont été recueillis à l’occasion d’une des réunions d’un cycle consacré à la politique française organisé par la revue Esprit en 2011-2012. Serge July, ancien directeur de Libération, est chroniqueur politique sur Rtl et collabore régulièrement à plusieurs publications, dont Les Inrockuptibles et Le Soir de Bruxelles.

  • 1.

    Voir Matthieu Ecoiffier, « Verbe, attitude, ancrage : le jeu des deux François », Libération, 9 janvier 2011.

  • 2.

    Sur les questions de rythme et de calendrier, voir Serge July, « La cristallisation de février », Le Soir, 4 janvier 2012 et Thomas Wieder, « Quand se joue l’élection présidentielle? », Le Monde, 11 janvier 2012.

  • 3.

    Voir l’entretien avec Daniel Cohn-Bendit dans ce numéro (« L’impasse du national-présidentialisme »), p. 75-80.