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La Suisse en manque d'un rôle

janvier 2011

#Divers

La Suisse est un bon terrain d’exploration pour les chercheurs en populisme. Ils peuvent observer là que le peuple souverain, doté par la démocratie directe du moyen d’exprimer constamment son point de vue, ne se lasse pas de se plaindre de n’avoir rien à dire. Référendums et initiatives populaires se multiplient. Le 28 novembre, près d’un an après le vote interdisant la construction de minarets, contre la recommandation de tout l’establishment politique et médiatique, une majorité de citoyens a encore défié le parlement et le gouvernement par un soutien notable (52, 6 %) à une initiative constitutionnelle exigeant le renvoi des « criminels étrangers », les privant ainsi des droits de recours et des droits au pardon, qui sont maintenant réservés aux criminels suisses. Cette revendication, comme la précédente sur les minarets, était lancée par l’Union démocratique du centre de Christoph Blocher (une Udc qui dit mieux son identité sous son appellation allemande, Schweizerische Volkspartei, Svp).

Le même jour, une initiative socialiste, qui demandait une hausse de l’impôt sur les tranches de revenus dépassant 220 000 francs suisses (environ 157 000 euros), était repoussée à 58, 6 %. Bâclée et mal défendue, cette initiative résultait elle aussi d’une posture d’indignation contre les gains abusifs du capital et l’injustice de leur redistribution. Les socialistes ont l’arme référendaire aussi rapide que l’Udc. Le « peuple » est ainsi de plus en plus sollicité à trancher en tant qu’instance suprême dans des décisions où les instances représentatives ne parviennent plus à avoir le dernier mot.

Le blocage par la consultation

Des 569 « votations » populaires qui ont eu lieu depuis la création de l’État fédéral en 1848, sous forme de référendums obligatoires et facultatifs ou sous forme d’initiatives constitutionnelles, 381 ont eu lieu dans les quarante dernières années, dont 106 durant la décennie 1991-2000, un record. La légitimité populaire est ainsi constamment rehaussée par rapport à la légitimité parlementaire, et la légitimité gouvernementale qui en découle normalement. Les demandes d’élection directe du gouvernement par le peuple se font d’ailleurs de plus en plus pressantes, l’attrait d’un tel projet, d’apparence démocratique, grandit dans les assemblées partisanes où sont contestés les pouvoirs politiques « en place » (alors que tous les partis sont « en place » dans le système actuel).

La démocratie d’opinion se développe très fortement le long de cet axe constitutionnel de la démocratie directe, poussée par les nouvelles techniques médiatiques, audiovisuelles et électroniques. Chacun peut dire. Chacun dit. Chacun veut aussi être écouté. Le meilleur écoutant sera le mieux élu. L’écoute du peuple est ainsi la principale activité politique à succès, soutenue par les médias en quête d’audience et les instituts de sondage en quête de clients. Le peuple dont il s’agit est bien sûr un peuple souffrant, qui souffre en Suisse des mêmes malaises qu’ailleurs dans le monde occidental, mais qui dispose ici de moyens supérieurs de légitimation.

Au pays de la démocratie directe, le parti populiste domine le paysage électoral avec 30 % au niveau national et il a le soutien de fortes majorités sur les initiatives ou référendums qu’il choisit de lancer ou de soutenir. S’il ne réussit pas, malgré ses efforts incessants, à renverser les rapports de la Suisse avec l’Union européenne, les milieux économiques défendant bec et ongles leurs intérêts sur leur plus grand marché, il n’en commande pas moins l’agenda européen : il restreint à des dimensions misérables l’espace de manœuvre des autorités politiques dans les relations de la Confédération avec l’Union européenne.

Avec 30 % de partisans, capables d’entraîner plus de 50 % de sympathisants, l’Udc tient d’ailleurs l’ensemble de l’agenda politique suisse. Elle intimide les chambres au point que celles-ci ne sont plus capables par exemple de décider si le texte d’une initiative soumise à leur validation offense ou non le droit des gens ou s’il ne faudrait pas aménager les droits populaires afin d’en éviter l’exploitation abusive.

La sage et prudente Helvétie, longtemps gouvernée par un centre droit historique catholique et protestant flanqué d’un parti socialiste minoritaire d’accord de jouer sa partie, se trouve maintenant déréglée. La « concordance » et le « compromis » qui avaient valeur suprême au parlement, avec leur corollaire de la « collégialité » au sein du gouvernement, sont devenus des mots creux dès lors qu’a disparu la glu qui leur donnait un sens : une idée commune de la place de la Suisse dans le monde, de ses priorités économiques et de ses intérêts à long terme. Le « collège » gouvernemental de sept membres représentant les quatre principaux partis politiques et les principales régions et cultures pouvait s’entendre pour administrer le pays sous le parapluie de l’ordre occidental. L’avènement depuis vingt ans d’un désordre mondial déstabilise tous les mécanismes. Il déclenche en Suisse deux grandes crises liées l’une à l’autre : une crise identitaire et une crise institutionnelle.

Paralysie au seuil d’une décision

La crise d’identité a été révélée au grand jour en 1992, par le refus du peuple et des cantons d’adhérer à l’Espace économique européen (Eee), cette structure qui avait été quasiment inventée pour la Suisse au moment où l’Europe organisait son marché avec l’Acte unique. Les villes avaient dit oui, les campagnes non. La Suisse romande était pour, la Suisse alémanique contre. Trois des partis gouvernementaux, et le gouvernement lui-même avaient recommandé l’adhésion, mais Christoph Blocher, qui venait de prendre le contrôle de l’ancien parti paysan, militait pour le refus. Sur une question aussi vitale que sa projection extérieure, la Suisse s’était donc divisée. Ce moment est fondateur des dérèglements actuels.

L’identité nationale est secouée par une fracture entre la notion d’indépendance et la notion d’appartenance. Tant que la Suisse jouait un rôle tampon – entre les empires, puis entre les nations européennes puis entre l’Est et l’Ouest – elle pouvait se réclamer neutre et s’affirmer indépendante. Son entourage l’acceptait comme telle. Une politique, une vision de soi et des comportements en découlaient. Genève, siège des organisations internationales, jouait les facilitateurs, intermédiaires et hôtesses. N’appartenant à rien, et même pas à l’Onu jusqu’en 2002, la Suisse était « utile » et fière de l’être.

Depuis la chute du mur de Berlin, elle n’a plus ce rôle. Elle n’a même plus de motif d’y prétendre puisque partout autour d’elle, ses voisins sont en paix et la guerre froide épuisée. La neutralité, dans ces conditions, n’a plus la valeur qu’on lui prêtait et l’indépendance, dans ses habits traditionnels, devient plus préjudiciable que profitable.

Dès la fin de 1990, le gouvernement suisse a pris la mesure de ce changement et a cherché à associer le pays aux manœuvres d’unification de l’Europe. Il a été suivi par une opinion libérale et urbaine qui rejetait l’isolement et militait pour l’appartenance au projet européen, condition pour « exister » sur la scène du continent. C’était l’époque où Ben lançait à l’exposition universelle de Séville son fameux « La Suisse n’existe pas » ; où les États-Unis dénonçaient la présence de fonds juifs en déshérence dans les banques suisses ; et où les historiens dénonçaient l’attitude de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.

La conjonction de la critique historique et de l’ouverture à l’Europe a suscité une violente réaction traditionaliste dont s’est nourrie l’Udc blochérienne. Celle-ci a aussi profité de l’adhésion d’une frange des milieux économiques qui, sous le grand vent de libéralisme économique des années 1990, renonçaient au vieil accord de paix du travail passé entre le patronat et la gauche syndicale, en rejetaient les obligations et refusaient d’avance et par principe de se plier à celles de l’Europe.

Le mouvement anti-européen se voyait donc renforcé par un important levier économique qui allait reléguer peu à peu le parti radical, l’ancien parti des affaires, à la portion congrue et le déposséder ainsi de son ancienne centralité. Abandonnant sa position attentiste sur l’Europe, le parti radical vient d’ailleurs de décider, lors de son congrès de cet automne, d’abandonner toute idée d’adhésion à l’Union européenne. Il démontre par ce geste – les élections nationales ont lieu l’an prochain – que l’Udc a pris le pouvoir sur la droite, sans définir pour autant ce que pourrait être une Suisse isolée.

L’Union européenne détient une carte importante dans cette crise. Après le vote de 1992, elle a accepté la spécificité helvétique et a organisé pour elle et avec elle un tissu étroit de relations bilatérales qui ont ouvert le marché européen à la Suisse sans qu’elle ait à reprendre l’ensemble de l’acquis communautaire. Ces relations bilatérales ont donné satisfaction aux deux partenaires jusqu’au dernier élargissement et au traité de Lisbonne. Il est difficile maintenant aux membres de l’Union d’accorder à la Suisse des exceptions qu’elle ne tolère pas chez les nouveaux membres.

Les accords bilatéraux Suisse/Union européenne sont d’autre part devenus si difficiles à négocier, si lourds à mettre en place et si compliqués à gérer dans la durée en l’absence d’une instance judiciaire pour régler le contentieux, que les États membres ont mis la Confédération en garde en décembre 2008 : il n’y aura plus de tolérance pour la Suisse. Pour accéder au grand marché européen, elle devra reprendre l’acquis communautaire tel qu’il est et tel qu’il se développe au fur et à mesure. La mise en garde a été renouvelée en décembre 2010. José Manuel Barroso et Viviane Redding sont venus en Suisse le dire : le système des relations bilatérales est épuisé. L’accès au grand marché européen a maintenant un prix politique.

L’élite politique socialo-centriste est tétanisée : le moindre mouvement vers l’Union lui vaudra, pense-t-elle, une catastrophe électorale. L’absence de mouvement vers l’Union risque de lui valoir une catastrophe économique et diplomatique.

C’est dans ce contexte international et national chahuté que le « collège » gouvernemental doit fournir les preuves de sa collégialité et le parlement les preuves de sa capacité à la « concordance », afin que les institutions continuent à fonctionner. Or, celles-ci montrent leurs limites. La violence du conflit identitaire et son exploitation partisane empêchent les compromis interpartis qui ont été la marque de « l’esprit suisse » des soixante dernières années. L’Udc zurichoise domine bruyamment le débat dans une posture conquérante parfaitement unschweizerisch, non suisse.

En même temps, aucune proposition de réforme institutionnelle ne peut passer la rampe puisque c’est toujours le peuple divisé qui a le dernier mot. La Suisse est aussi irréformable que le Conseil de sécurité de l’Onu.

Le destin des organismes non réformables est prévisible. Soit ils périclitent et finissent avalés par la nature sauvage qui les entoure – une Suisse Monaco –, soit ils sont réformés de l’extérieur par des forces qui les entraînent sans remords – une Suisse européenne. Devant ce dilemme, l’Ucd affirme, cabrée, que l’Union européenne est de toute façon destinée à éclater. C’est ce qu’attendent les anti-Européens depuis 1964. C’est à quoi rêvent les nostalgiques de la Suisse utile, neutre et indépendante pour affronter, arbalète au bras, les nouveaux Habsbourg qui voudraient la soumettre.