Dans la nuit burundaise
La nuit au Burundi est celle de la répression, de la surveillance et de la torture que le pouvoir justifie par la menace d’un nouveau massacre sur les Hutu. Alors que le tissu social résiste à la fièvre identitaire, peu d’acteurs institutionnels semblent disposés à empêcher l’escalade de la violence.
Le risque est continu, la violence sourde, l’oppression permanente. Pas tant pour nous, les journalistes de la presse internationale, mais pour nos contacts burundais, nos sources, nos connaissances et nos amis. Nous rencontrer les expose à de grands dangers. Si le sujet diffusé ou le reportage publié témoignent de la répression en cours, les voilà arrêtés par le Service national de renseignement (Snr), « ligotés comme un avion » (mains et jambes attachées), et enfermés à la Documentation (le siège de la Snr) pour y être interrogés. Là, ils vont « prendre le thé ». Dans la novlangue des tortionnaires, « l’heure du thé », c’est le temps de la torture : tabassés au fer à béton et brûlés à l’aide de sacs en plastique.
Les Burundais qui nous ont parlé au printemps dernier, ceux qui ont été pris en photo dans les manifestations dont les images ont été diffusées dans nos médias ou sur les réseaux sociaux, ont été visés par les autorités. La Documentation a étudié nos productions pour identifier les personnes et établir des listes.
Sur ces sinistres inventaires sont consignés les noms des manifestants du printemps 2015, les membres de l’opposition, les activistes de la société civile, les personnes qui osent critiquer publiquement le régime, les habitants des quartiers contestataires. Une fois ciblés par le régime, plus rien ne les protège. Pas même l’Onu. En mars 2016, une délégation des Nations unies envoyée à Bujumbura pour enquêter sur les violations des droits de l’homme rencontre, à sa demande, quatre personnes issues de la société civile. Une fois la délégation partie, les quatre Burundais sont obligés de se volatiliser pour échapper au Snr : trois se sont réfugiés à l’étranger, le quatrième se cache dans la capitale burundaise.
Dans un premier temps, les agents de la répression jetaient les corps de leurs victimes dans la rue. Ils les exposaient aux yeux de tous pour étouffer le mouvement protestataire. Lorsque la communauté internationale a commencé à froncer les sourcils, surtout après le 11 décembre 2015, les services de sécurité ont été moins démonstratifs dans leur persécution, mais pas moins déterminés à la poursuivre.
Tea time in Bujumbura
Le thé, on le prend tous les jours à la Documentation et dans les lieux de détention officiels et officieux de la capitale burundaise. Si vous avez de la chance, si vous n’êtes pas Tutsi et si vos proches peuvent s’acquitter des rançons exigées (les prix varient entre 100 000 francs burundais et 5 millions, soit entre 56 et 2 800 euros), peut-être alors sortirez-vous vivant des griffes de la répression.
Daniel, dans une chambre discrète d’une adresse improbable, montre les photos des corps suppliciés par les agents de la Documentation. Devons-nous les décrire ? Elles sont impubliables ! Chaque cas présenté par Daniel est documenté, identifié, vérifié. Ces photographies sont destinées à la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (Fidh) pour laquelle Daniel travaille clandestinement. Il est activement recherché par tous les services de sécurité burundais.
Gabriel, dans un autre lieu confidentiel de la capitale, soulève son tee-shirt : son corps porte la trace des sévices reçus. Il vit aussi caché dans Bujumbura. Son tort est d’avoir protesté contre les violences policières du printemps dernier. Connu pour être le leader d’un groupe de prière dans un quartier de l’opposition, il est considéré comme l’un des chefs de la jeunesse contestataire. Pris dans une rafle, il a échappé miraculeusement à la mort à plusieurs reprises.
Daniel constate :
Le renoncement de l’Union africaine à envoyer une force militaire au Burundi et l’incapacité de l’Onu à se mobiliser sérieusement pour intervenir dans notre pays ont été perçus ici comme un permis de tuer. Les contrôles, les arrestations, les rafles, les enlèvements ont augmenté à la suite de ces renonciations.
Toutes les agences de défense des droits de l’homme le savent ; tous les observateurs envoyés au Burundi s’en alarment.
Répression et surveillance
Le Burundi vit sous le régime de la répression. La bonne vieille oppression d’État. Au printemps démocrate de 2015, ce moment où les jeunes étudiants, la bourgeoisie urbaine et les citoyens de tous bords se sont levés, Tutsi et Hutu confondus, pour exprimer leur attachement à la constitution issue des accords d’Arusha, signés sous l’égide de Nelson Mandela en 2000, a succédé l’hiver dictatorial, le sale temps de la « démocrature » africaine.
Dans l’armée, la police et toutes les forces de l’ordre, des unités entières sont dédiées à la répression. Dirigées par des fidèles de Pierre Nkurunziza, elles sont composées à plus de 90 % par des Hutu : elles obéissent à une chaîne de commandement parallèle et reçoivent leurs ordres directement de la présidence de la République. À Bujumbura, tout le monde connaît ces escadrons de la mort : le Snr, bien entendu ; mais aussi la Brigade antiémeute (Bae), la Brigade spéciale de protection des institutions (Bspi), l’Agence de protection des institutions (Api), le Bataillon génie des combats (Bgc), le Groupement mobile d’intervention rapide (Gmir), la Brigade spéciale de recherche (Bsr).
À cela s’ajoute une milice populaire, les Imbonerakure. Issue de la branche jeune du parti présidentiel (le Cndd-Fdd), elle est composée aujourd’hui essentiellement de jeunes Hutu entièrement dévoués au régime : ils quadrillent les quartiers, contrôlent les postes clés, surveillent les allées et venues, les chefs de famille, les jeunes gens et les vieillards. Mobilisables en un tour de main, ils traversent la ville en grappes à l’arrière de camions pick-up. Et quand ils sont envoyés ratisser un quartier contestataire aux côtés des forces de l’ordre, ils ne sont pas les derniers à user de violence. Ils sont le pendant hutu de ce que les Jrr (Jeunes révolutionnaires Rwagasore, le mouvement de jeunesse du parti tutsi, Uprona) ont été dans les années 1970-1980 : ils évoquent les Interahamwe rwandais, les gardes rouges et les SA.
Toute la société est surveillée. Par les agents de la répression et les miliciens, mais aussi par la population elle-même. Les chefs de quartier sont tenus de savoir ce qui se passe dans leur secteur. Ils doivent consigner dans un « cahier des familles » les informations livrées par le chef de famille : les déplacements des membres de sa maisonnée, les visites attendues… Le contrôle est serré ; le soupçon, général ; la paranoïa, totale. La société est infiltrée par les espions, les collaborateurs du régime, les indics de toutes espèces. Le prix d’une délation tourne autour de 20 000 francs burundais, soit environ 10 euros.
Au cœur de la surveillance, les communications. Téléphones portables et Internet sont particulièrement contrôlés. Le Vietnam communiste a mis sa technologie et sa compétence dans ce domaine au service du Burundi à travers Lumitel, la société de téléphonie du groupe Viettel, lancée sur le marché burundais au printemps dernier. Elle est aujourd’hui la société de télécommunication la plus implantée à travers le pays avec 1 000 stations et un réseau de 5 000 kilomètres de fibre optique couvrant 95 % du Burundi. « Ce sont les grandes oreilles du palais présidentiel et des services de sécurité », constate un observateur. Même l’application WhatsApp, un système de communication par Sms sécurisé, ne serait pas à l’abri de la technologie vietnamienne, dit-on du côté de Bujumbura. En attendant, les Burundais communiquent de moins en moins avec l’extérieur.
La chasse aux indésirables
Officiellement, les forces de l’ordre font la chasse aux rebelles, aux recrues de la Red-Tabara (Résistance pour un État de droit) ou aux éléments du Forebu (Forces républicaines du Burundi), deux des principaux mouvements armés issus des rangs de l’opposition. Ces groupes n’ont pas, pour l’heure, les moyens de renverser le régime, mais ils éliminent des leaders de la majorité, des policiers, des agents du renseignement et des collaborateurs du régime à coups de grenade, d’assassinats ciblés, de guets-apens. Eux aussi sèment le désordre et la terreur. Leurs grenades et leurs AK-47 n’épargnent pas les familles des cadres du régime, les civils aux abords des attentats. Chacun avec ses moyens, les deux camps se livrent une lutte à mort.
Quasi quotidiennement, les unités spéciales et les Imbonerakure raflent des habitants dans les quartiers contestataires. Dans ces opérations, un tri est effectué entre Hutu et Tutsi. Les premiers sont traités sans ménagement. Les seconds, sans espoir. Aux yeux du régime, les Hutu appréhendés ont commis une faute et, à ce titre, ils doivent être corrigés pour être mis dans le droit chemin. Les Tutsi arrêtés sont, par nature, des ennemis du pouvoir hutu : contre eux, tout est permis. Châtiés, ils le seront plus sévèrement. Éliminés, ils le seront sans sourciller. Les premiers sont des adversaires politiques, les seconds une menace naturelle.
Pour les autorités, il s’agit d’effacer quarante ans de régime tutsi : un règne jugé « génocidaire » vis-à-vis de la majorité hutu. Ce projet politique s’appuie sur une vision de l’histoire burundaise qui mêle faits historiques et imaginaires, explication rationnelle et délire paranoïaque. Le récit officiel instrumentalise les blessures du passé pour mobiliser les opinions, pour justifier la répression et étendre son assise sociale. Un discours paranoïaque qui mêle histoire et fantasme, objectivité et démence. Le cocktail rhétorique et explosif propre aux régimes responsables de crimes de masse, de purification ethnique, voire de génocide.
Conflits de mémoire
Un ministre du gouvernement explique :
Du temps de la colonisation, les Belges ont opprimé les Hutu en s’appuyant sur les Tutsi. […] En 1966, après l’indépendance, « ils » ont renversé le roi, symbole de l’unité du pays.
Pour le régime, c’est un crime fondateur qui brise la concorde sociale et l’élan du jeune État. S’ouvre alors pour les Hutu une période de persécution. « Ils ont alors éliminé l’élite hutu en 1969 et surtout en 1972. » Et d’avancer le nombre de 300 000 Hutu exterminés.
1972 est la date évoquée dans toutes les adresses à la population, surtout rurale. Un groupe de nationalistes hutu tente de s’emparer du pouvoir par la force. Des milliers de Tutsi sont tués. La réaction du pouvoir est brutale. D’avril à juin 1972, de 100 000 à 200 000 Hutu tombent sous les coups de l’armée et des Jeunesses révolutionnaires Rwagasore. Toutes les familles sont frappées par cette violence. En premier lieu, le clan aujourd’hui au pouvoir. Le propre père de Pierre Nkurunziza a été assassiné cette année-là. Cette répression est une blessure béante dans la mémoire hutu : elle est perçue comme un génocide dont personne ne parle et pour lequel personne n’a été jugé.
Aujourd’hui, le pouvoir brandit la menace d’un nouveau 1972 si les Hutu ne se défendent pas. Les contestataires du printemps dernier œuvraient à leurs yeux pour les Tutsi extrémistes qui veulent reprendre le pouvoir.
En 1972, pour échapper à la mort, des dizaines de milliers d’Hutu s’exilent en Tanzanie, au Zaïre, au Rwanda et même en Belgique. Ils militent dans des organisations politiques ultranationalistes comme le Parti des travailleurs du Burundi, le Mouvement des étudiants progressistes Barundi (Meproba), rebaptisé plus tard Mouvement pour l’émancipation et le progrès des Barundi (Mepb). Le Front pour la démocratie au Burundi (Frodebu) prend la suite. « C’était un parti de va-nu-pieds », m’explique l’un de ses leaders, l’ancien président de la transition, Domitien Ndayizeye, aujourd’hui prudemment en retrait de la vie politique à Bujumbura.
En 1993, le Frodebu gagne la première élection multipartite organisée au Burundi. Melchior Ndadaye, le candidat du Frodebu, est élu président de la république. Le ministre poursuit :
L’armée tutsi l’a assassiné trois mois plus tard. Elle ne voulait pas que les Hutu exercent le pouvoir. La population n’a jamais accepté cet assassinat.
Des groupes de jeunes Hutu prennent le maquis et parmi eux, Pierre Nkurunziza.
Après des années de lutte, nous avons été contraints d’accepter les accords d’Arusha. Ce que nous avons fait pour nous présenter à l’élection présidentielle de 2005.
Pour lui, pas de doute :
Il y a des Tutsi qui n’ont jamais accepté de perdre le pouvoir. Ils veulent le reprendre par tous les moyens car ils sont contre la démocratie. Ils agissent dans l’ombre pour nous renverser.
Les Tutsi seraient donc derrière les manifestations anti-Nkurunziza :
Ils savent qu’ils ne pourront pas accéder au pouvoir par les urnes puisque le rapport démographique les désavantage. Alors, ils ont présenté le 3e mandat de Pierre Nkurunziza comme anticonstitutionnel. En créant les conditions du chaos, ils ont cherché à nous déstabiliser et ils espèrent une intervention militaire extérieure pour nous renverser.
C’est pourquoi, selon lui, les manifestants ont été très violents contre les forces de l’ordre, les obligeant à réagir. L’opposition multiplie les assassinats ciblés, les attaques à la grenade sur des policiers ou des passants
afin de briser la paix et la sécurité. Afin de nous obliger à user de la force. Afin de montrer au monde entier que le Burundi sombre dans la répression. Ils répandent la mort dans la ville comme au Bataclan et à Bruxelles. C’est le même terrorisme.
Cette « opposition radicale » manipulerait les médias internationaux, les organisations de défense des droits de l’homme et les délégations de l’Onu.
On a aussi remarqué que les mouvements de la société civile ont rejoint l’opposition radicale. Leurs agents étaient utilisés pour soutenir les manifestations. Nous avons dû prendre des mesures. C’est la même chose pour les médias.
Aucune critique formulée par la presse, par les Ong de défense des droits de l’homme, par l’Onu, par l’Union européenne, par la Belgique et par les États-Unis n’est recevable à ses yeux : « Quand on veut délégitimer quelqu’un, on lui prête tous les maux. »
Enfin, derrière cette opposition radicale se cacherait un pays, le Rwanda, et un homme, Paul Kagame. « Tous nos problèmes viennent de là, du Rwanda », confie le ministre burundais sur le ton de la confidence. Le clan au pouvoir en est certain : les Tutsi rwandais seraient en train de manœuvrer pour installer une dictature tutsi au Burundi.
La contamination
Pour entraîner l’adhésion et unifier un corps social, rien de plus efficace que la convocation d’un passé douloureux et traumatisant qui « pourrait se reproduire ». L’usage du conditionnel dispose les esprits à la méfiance, à l’inquiétude et à l’anxiété. La télévision publique diffuse cette idéologie dans les journaux télévisés, les prêches religieux et les confessions de repentis. Face caméra, ces derniers expliquent les « dessous » de l’histoire, les complots et les manipulations qui visent à renverser Pierre Nkurunziza au profit des « terroristes ».
Sur les réseaux sociaux, les messages échauffent les esprits et préparent le pire. La veille de l’enterrement du lieutenant-colonel Darius Ikurakure, l’un des acteurs de la répression burundaise, assassiné le 22 mars à Bujumbura, l’appel suivant circule :
Chers Hutu, réveillez-vous ! Demain nous allons enterrer un autre héros de la lutte anti-Tutsi, son excellence Lit Général Darius Ikurakure […] Venez nombreux et soyez vigilants et comme rappel un héros ne doit pas mourir seul, za mujeri sindumja muzincunge bibaye ngombwa mukore. Delende is Mike [surveillez ces chiens amaigris, je ne suis pas esclave, s’il le faut, travaillez]. À bon entendeur salut ! Kora [Travaillez].
« Travaillez » : l’appel au meurtre du Hutu Power en 1994, la métaphore pour qualifier la destruction massive des Tutsi au Rwanda. On l’a déjà entendu dans la bouche du président du Sénat burundais, Révérien Ndikuriyo, le 1er novembre 2015. Dans un enregistrement non autorisé, il déclarait à ses partisans :
Si vous entendez le signal avec une consigne que ça doit se terminer, les émotions et les pleurs n’auront plus de place ! […] Vous devez pulvériser, vous devez exterminer ces gens […] Attendez le jour où l’on dira « travaillez », vous verrez la différence !
Parmi les autres canaux de diffusion de l’idéologie au pouvoir, on compte aussi la Commission nationale de dialogue interburundais (Cndi). Sous couvert de travailler à la cohésion sociale, la Cndi se rend dans les provinces et les villages les plus reculés pour diffuser et distiller dans les esprits et les cœurs le poison officiel. Un observateur souligne :
Elle organise des réunions dans tout le pays. Les leaders locaux sont invités à s’exprimer sur la crise actuelle : l’occasion pour le régime de faire passer son message et d’identifier ceux qui ne partagent pas son point de vue.
Dans ces réunions, on entend de plus en plus un appel à restaurer la monarchie au profit de Pierre Nkurunziza.
Autre relais, les écoles. En premier lieu, les lycées techniques. Un ami de l’un des professeurs ayant fui à l’étranger après avoir été directement menacé et molesté par des élèves confie :
Les élèves y entendent un discours très anti-intellectuel et clairement pro-Hutu. Ils y adhèrent massivement. Les professeurs et les intervenants connus pour ne pas communier au discours officiel, pour être des étrangers – le pire, c’est d’être Rwandais –, ne peuvent plus enseigner.
Des témoignages montrent que ce discours s’étend peu à peu à la campagne. Olivier, un étudiant, assure :
Pendant un congé, je suis retourné dans mon village. J’ai revu des amis du lycée. Ils me disaient que les Tutsi se préparaient à reprendre le pouvoir et qu’ils allaient nous massacrer comme en 1972. Au début de l’année 2016, les autorités ont distribué des téléphones portables à tous les chefs de colline et à tous les chefs de village du pays. Ils peuvent tous être mobilisés en quelques secondes.
Des téléphones portables Lumitel.
Enfin, dans ce pays largement chrétien, des églises évangéliques se mobilisent en faveur du régime. La propre femme de Pierre Nkurunziza, Denise Bucumi Nkurunziza, a été ordonnée pasteure de l’église du Rocher en 2011. L’influence de cette église s’accroît de jour en jour. Prières, prophéties et vision millénariste rythment la vie du couple présidentiel et pénètrent l’exercice du pouvoir au cœur de l’État.
Non seulement on entend et on lit dans les messages qui circulent au Burundi les mots du génocide, mais plusieurs sources font aussi état de distribution massive de machettes par le ministère de l’Agriculture (Minagri). Officiellement, pour les activités agricoles.
La nouvelle crispe les positions et augmente la méfiance entre les communautés. Interrogé, un acteur du développement répond :
Il s’agit en fait d’outils agricoles en général (houes, machettes, arrosoirs, bêches, etc.) distribués par le Minagri dans le cadre d’un programme de la coopération belge aux membres des champs écoles paysans répartis dans les provinces de Cibitoke, Bubanza, Kirundo, Rutana et Ruyigi. Le fait que les bénéficiaires soient les membres des associations paysannes qui gèrent les champs écoles a contribué à faire enfler la rumeur d’une distribution généralisée de machettes aux membres du pouvoir. Évidemment, si les choses tournaient mal, ce serait très embêtant pour la coopération belge !
Résistance
Si l’idéologie du régime se propage dans toute la société, toute la société n’y communie pas. L’ethnicisation des esprits, de tous les esprits, n’est pas encore d’actualité. Dans la police, dans l’armée et même parmi les Imbonerakure, on compte aussi des Burundais qui informent les gens menacés, qui en sauvent, qui ferment les yeux au moment opportun. Le tissu social n’est pas en lambeaux, il résiste toujours à la fièvre identitaire et à la guerre de tous contre tous.
Parmi les institutions qui résistent à cette montée aux extrêmes, l’Église catholique. Dans ce pays à plus de 90 % chrétien, sa parole et son attitude comptent encore. À plusieurs reprises, la conférence épiscopale (composée de six évêques Hutu et de deux Tutsi) a déploré d’une voix unie la conduite du régime, l’obstination de Pierre Nkurunziza à se représenter l’année dernière, la montée des violences et le discours ethniciste du régime.
De sorte qu’elle est surveillée et menacée. Si les homélies ne conviennent pas au Cndd-Fdd, il le fait savoir. Il n’est pas rare de voir un cacique du pouvoir prendre la parole au cours d’une célébration religieuse pour corriger un propos jugé politiquement orienté ou erroné. Il est impossible pour un clerc originaire du Rwanda de poursuivre sereinement son ministère dans la capitale burundaise.
Et lorsque la conférence épiscopale ose prendre encore la parole sur la crise actuelle, le pouvoir la remet violemment à sa place. Le 26 mars, le Cndd-Fdd se fend d’une lettre incendiaire contre l’Église catholique, jugeant qu’elle « a trempé dans presque toutes les crises qui ont endeuillé le pays depuis l’arrivée des premiers missionnaires qui, par ailleurs, sont les précurseurs des colonisateurs européens », soulignant qu’elle n’a plus de « rôle spirituel, mais uniquement politique ».
De jour en jour l’étau se resserre autour des autorités ecclésiales. L’évêque de Bujumbura, Mgr Évariste Ngoyagoye, a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat depuis le printemps dernier. Trois prêtres du diocèse de Bujumbura ont été exfiltrés à l’étranger. L’un d’entre eux était directement menacé par les lycéens d’une école technique dont il était l’aumônier. Ces dernières années, plusieurs religieux ont été atrocement assassinés : en 2014, trois religieuses italiennes ; en 2010, une religieuse croate ; en 2004, le nonce apostolique lui-même est exécuté.
Puissances et impuissances régionales
Pierre Nkurunziza compte des alliés de premier plan dans la sous-région. C’est pourquoi il ne faut rien attendre de décisif de la Communauté d’Afrique de l’Est et de l’Union africaine pour faire entendre raison au Cndd-Fdd. Parmi ses proches voisins, le Kenya, la République démocratique du Congo, la Tanzanie et même l’Ouganda se montrent des plus conciliants avec lui.
Le Rwanda est clairement opposé à Bujumbura. De nombreuses voix accusent Kigali de soutenir la rébellion anti-Nkurunziza : Kinshasa, Washington et même le groupe des experts de la région des Grands Lacs de l’Onu.
Si l’on s’éloigne de la région, Bujumbura bénéficie d’un soutien de poids, celui de l’Afrique du Sud. Après s’être rendu au Burundi au nom de l’Union africaine, du 25 au 26 février 2016, le président sud-africain Jacob Zuma n’a pas rougi de publier un satisfecit adressé à Pierre Nkurunziza.
Sous l’impulsion déterminée de la Belgique, l’Union européenne s’est décidée en mars à suspendre son aide directe à l’administration burundaise, y compris l’aide budgétaire. Une décision qui fait suite aux mesures semblables prises par la Belgique, les Pays-Bas et les États-Unis. Ces sanctions pénalisent durement l’administration burundaise, sans entamer la détermination du régime.
L’Onu apparaît dans ces conditions comme le dernier recours face à la radicalisation de Pierre Nkurunziza. Or il ne faut, pour l’heure, rien en espérer de capital. Les observateurs et enquêteurs onusiens sont bien conscients de ce qui se passe, comme en témoignent les déclarations alarmantes du Haut Commissaire chargé des droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein. Mais la Chine et la Russie affichent, non sans plaisir, leur soutien au régime actuel. Non seulement elles bloquent au Conseil de sécurité toute résolution hostile à Bujumbura, mais elles viennent à son secours sur le plan politique, économique et budgétaire. Reste le volet sécuritaire : armes, munitions, hommes… La dynamique de l’escalade est lancée. Jusqu’où ira-t-elle ?
Bien avant la crise ouverte par le troisième mandat présidentiel en 2015, les organisations et les pays garants des accords d’Arusha n’ont pas rempli leur rôle : à commencer par l’Union européenne, la Belgique et la France qui ont continuellement fermé les yeux sur les violations commises par le Cndd-Fdd. En ce sens, leurs responsabilités dans les dérives du régime ne sont pas minces.
La France mystifiée
La lecture de la crise burundaise par la France est assez troublante. Pour mes interlocuteurs, l’opposition serait largement responsable de la crise actuelle.
Le choix de Nkurunziza de se représenter n’était pas une surprise. Pourquoi en avoir fait une question de vie et de mort pour l’opposition ? Elle savait qu’elle n’avait aucune chance de gagner l’élection présidentielle. Elle a donc cherché à faire dérailler le processus électoral en organisant des manifestations. Sa responsabilité est grande car elle savait qu’elle allait se heurter à un régime fort et déterminé à ne rien céder.
Ai-je bien compris ? On me réexplique : « Le principe des manifestations était de créer des clashs avec la police afin d’entraîner une réaction internationale. » Et de constater, désolé :
Ces manifestations n’ont servi à rien ! La première année du mandat de Pierre Nkurunziza n’a servi à rien. Tout le monde a perdu son temps, la population subit cette crise. C’est un grand gâchis. Plus nous condamnons ce régime, plus nous le durcissons.
L’attitude de la Belgique, par exemple, est jugée avec sévérité : son intransigeance et ses déclarations intempestives auraient envenimé la situation.
Ceux qui jouent l’opposition armée pour faire reculer le régime se trompent. Plus l’opposition représente une menace, plus le pouvoir sera déterminé à l’affronter.
Il ne faut donc pas chercher à heurter de front le régime en place, à agiter devant lui un « drapeau rouge ».
Notre travail ici, c’est d’empêcher le scénario du pire et de privilégier le bon scénario : asseoir les acteurs à la table des négociations. Nous soutenons toutes les initiatives en ce sens.
En d’autres termes, la France adopte une diplomatie bienveillante, une ligne de conduite ouverte afin de donner toutes ses chances à une résolution politique et pacifique de la crise. Quitte à minimiser la répression en cours. Par exemple, si mes interlocuteurs s’accordent à dire que les Burundais vivent dans la peur, « ils ne vivent pas dans la terreur, c’est très exagéré ». S’il y a effectivement de la répression, « ce n’est pas non plus massif, ce n’est pas un génocide… » Les violences du 11 décembre ? « Un dérapage. Ils ont pris conscience qu’ils ne pouvaient pas aller plus loin. » Comme on le dit en Italie, les Français sont sur le mode « piano, piano ».
On entend ici ou là des jugements sur les Tutsi, « menteurs et manipulateurs », et l’expression d’une grande indulgence pour les Hutu, « si humiliés par les Tutsi dans les années 1960-1980 ». Il semble que la collaboration française avec l’armée, la gendarmerie et la police n’a pas été négligeable jusqu’à sa suspension, en juin 2015. Des agents français ont travaillé dans plusieurs ministères comme celui de la « bonne gouvernance » ! L’Organisation internationale de la francophonie (Oif) non plus n’a pas brillé par sa fermeté. Il a fallu attendre le jeudi 7 avril 2016 pour qu’elle suspende sa coopération avec le Burundi. Mais elle ne l’a toujours pas exclu de son organisation.
Un diplomate important, en poste à Bujumbura, résume le positionnement de la France par cette formule : « Les Français se sont fait mystifier par le palais présidentiel. » Un jugement partagé par de très nombreux observateurs à Bujumbura : acteurs d’Ong, d’institutions internationales et même des Français qui ne travaillent pas directement pour le Quai d’Orsay. En Afrique, « la France mystifiée par le pouvoir » ne serait pas une première. Ni ailleurs.
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Laurent Larcher est journaliste à La Croix.