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De Montaigne et de la liberté de conscience en Irak

septembre 2017

En avril, de retour en Irak. Avec mes fantômes. Ceux du temps de Saddam Hussein, de l’occupation américaine. Comme leurs camarades des autres conflits, ils sont imprimés en moi comme la lumière sur le négatif. Leurs tristes sourires et leur souffrance se réaniment en foulant ce sol. J’entends leurs voix et je ressens, à nouveau, leur détresse. Les silencieux redeviennent bavards.

De retour, donc. Mais cette fois, avec Montaigne1. Ou plutôt, avec Antoine Compagnon. Je lui ai proposé de venir ici pour y parler de Proust. La Recherche malgré la terreur djihadiste, la convocation de la littérature contre le projet théologico-politique des islamistes de Daech. À Proust, il a préféré Montaigne. Proust ou Montaigne, nous venons2 surtout rencontrer et soutenir les « gens de lettres » pour qui la vie intellectuelle importe malgré la guerre, le chaos et l’incertain. Avec eux, nous avons aussi prévu d’aborder le thème de la liberté de conscience. Là où les appartenances religieuses et communautaires sont fondues dans la même personne, où l’on tue et où l’on est tué au nom du clan et du Coran, le sujet est délicat.

Intéressé par notre démarche, l’ayatollah al-Hakim, l’un des quatre grands ayatollahs chiites d’Irak, le plus libéral dit-on3, nous a ouvert les portes de Nadjaf et de Kerbala. Nous irons ensuite à Bagdad.

Pour l’heure, la sécurité n’est pas totale. Nous avons pris des précautions mais nous ne sommes pas à l’abri d’une catastrophe. Daech recule mais ne rompt pas. Un peu plus au nord, à Mossoul, la bataille se poursuit dans une furie méthodique. Elle empoisonne les esprits, tue les corps depuis le 16 octobre, hypothèque le futur au profit des chiites et des Kurdes. Daech contre-attaque dans les villes libérées par Bagdad. Au deuxième jour de notre voyage, l’un de ses commandos a tué dans un raid à Tikrit trente et une personnes, dont quatorze policiers.

À Nadjaf, saint des saints du chiisme irakien, la fondation al-Hakim nous accueille les bras ouverts. Aussitôt arrivés, nous sommes invités à rencontrer le gouverneur.

Un conflit politique

Son palais est une construction en béton armé des années 1970. Des policiers en grand uniforme nous y rendent les honneurs. L’imam Salih Mahdi al-Hakim, le neveu de l’ayatollah al-Hakim, le turban noir des descendants du prophète sur la tête, nous conduit dans la salle de réception : une large pièce couverte de marbre, d’un tapis épais et de deux rangées de canapés volumineux. Le gouverneur nous salue, nous propose du thé et des biscuits sucrés avant de nous présenter son point de vue sur la situation générale.

« La coexistence entre les religions n’est pas un problème, affirme-t-il. Chaque communauté a sa place. Le conflit est politique. Il a commencé sous Saddam Hussein. Il a dominé par la terreur en s’appuyant sur les sunnites de son clan. Après sa chute, les puissances régionales sont entrées en lice, l’Arabie saoudite et l’Iran en tête. » Il estime que Daech est une créature de Riyad, mais que la mauvaise gestion du pouvoir par les chiites n’est pas étrangère à son succès à Mossoul.

Il insiste : « On ne comprend pas ce qui se passe en Irak si l’on oublie combien Saddam Hussein a martyrisé les chiites. »

L’Iran, reconnaît-il, joue un rôle prépondérant à Bagdad. « Seul, il nous aide contre Daech ! [Mais] tous les chiites irakiens ne sont pas aux ordres de Téhéran. »

Au sujet de la liberté de conscience, il répond que toutes les religions sont tolérées à Nadjaf. Le dialogue entre elles est de « haut niveau ». La preuve ? Plusieurs milliers de déplacés chrétiens de Mossoul sont accueillis dans la région.

L’audience terminée, les policiers nous rendent à nouveau les honneurs.

L’imam Salih Mahdi al-Hakim nous escorte dans un quartier populaire fermé à la circulation, quadrillé par des miliciens armés, obstrué par des plots en bétons, des barrages et des checkpoints. Il s’arrête devant la façade d’une maison quelconque. Une porte s’ouvre, nous sommes invités à retirer nos chaussures sur une moquette usagée. Introduits dans un salon ostensiblement modeste et vide, nous passons un moment avec le fils cadet d’al-Hakim, Riyadh. Il nous expose sa vision de la crise irakienne : identique à celle du gouverneur. À propos de la liberté de conscience, il affirme, avec une pointe d’ironie : « Ce n’est pas un problème. La preuve, il y a aussi des communistes à Nadjaf. Leur siège n’est pas loin d’ici. » Et il poursuit, en souriant : « La liberté de conscience existe : mais les chiites ne veulent pas quitter le chiisme. »

L’ayatollah al-Hakim nous attend dans une pièce voisine. Le corps tassé par l’âge, il nous reçoit assis sur une banquette, la main égrenant son chapelet. Un homme dans l’assemblée s’exprime en son nom. Il nous parle de la paix, de la bonne entente entre les religions, de la fraternité. Lorsque j’aborde la liberté de conscience, le traducteur est plongé dans l’embarras. Comment traduire « liberté de conscience » en arabe ? Par liberté d’opinion ? Liberté religieuse ? Liberté de pensée ? Pluralité ? « Il n’y a pas de mots en arabe pour désigner la liberté de conscience », me dit-il. Pas de mots en arabe ! À peine commencé, le dialogue bute sur un obstacle de taille… Je dois m’y résigner, mes interlocuteurs ne semblent pas comprendre de quoi je parle. J’insiste, tente de m’expliquer. Mes pauvres mots sont traduits par « liberté religieuse ». Au fond, qu’est-ce que j’entends par là ? Le choix personnel de croire ou de ne pas croire, d’adopter ou non, de renoncer ou de changer de religion. Mais plus encore, l’exercice du libre consentement aux normes que nous confessons. Comme l’écrit Montaigne, savoir « lâcher la bride aux parts [partis] d’entretenir leur opinion4 ».

Le porte-parole de l’ayatollah me répond : « Nous voulons avoir notre liberté de croire dans notre religion. Nous ne pensons pas nécessaire d’obliger les autres à croire. Nous avons consenti à tant de sacrifices pour garder nos traditions et notre foi. » Une cinquantaine de membres de la famille al-Hakim a été tuée sous Saddam Hussein, nous apprend-il. La conversation déborde sur le contexte politique. « Nous n’avons pas de liens avec les politiques et le gouvernement qui siège à Bagdad », dit-il lui aussi.

Interrogé sur les milices armées chiites qui dominent aujourd’hui le paysage en Irak, il répond que leur objectif est de protéger les civils contre ceux qui menacent leur sécurité. Pas un mot sur leurs exactions. Pourtant, à l’heure où nous parlons, elles commettent des crimes à Mossoul comme elles l’ont fait à Falloudja en 2016 et à Tikrit en 2015.

Je l’interroge à nouveau sur la liberté de conscience. Surpris par mon insistance, il regarde al-Hakim et me répond : « La liberté ? Nous y sommes favorables tant qu’elle ne met pas en cause la sécurité des musulmans. »

Des guerres de religion en France

Le soir, Antoine Compagnon est invité à prendre la parole au centre Hikmeh pour le dialogue et la coopération, une fondation du mollah al-Hakim, présidée par Salih Mahdi al-Hakim. L’assistance est composée d’une quarantaine de dignitaires chiites : des religieux, des fonctionnaires, des professeurs, des étudiants, des journalistes. Ils semblent très heureux d’écouter et d’échanger avec le professeur du Collège de France. Une équipe de la télévision irakienne nous filme.

« Il me semble que la littérature et la culture permettent de rassembler des communautés séparées par l’histoire. Demain, je parlerai, à l’université de Kufa, des guerres de religion en France au xvi e siècle et de quelques hommes assez fous pour proposer des valeurs au-dessus des appartenances religieuses et politiques. Pour dépasser les conflits religieux, l’idée de nation a pris peu à peu corps. Inventée par des écrivains à la fin du xvii e siècle, elle a permis de dépasser en France les causes du conflit par le haut en constituant un cadre pour un nouveau vivre ensemble. »

Le propos d’Antoine Compagnon est traduit en arabe, toutes les deux ou trois phrases.

« Les premières décennies du xvi e siècle furent parmi les plus belles pour la production des arts, de la littérature en France. Lorsqu’en 1530, Richelieu a créé le Collège de France, toutes les disciplines considérées comme importantes y furent enseignées. Pourtant, le pays s’est divisé entre catholiques et protestants, peu de temps après.

Pourquoi ? Leur désaccord a porté sur des questions de dogme et de rituel alors que leur foi restait fondamentalement la même.

La guerre civile a duré soixante ans. Des massacres ont été commis des deux côtés. Dans la littérature, on trouve des descriptions terribles, comme celle de l’anthropophagie. Deux rois ont été assassinés.

En même temps, cette guerre a conduit les contemporains à réfléchir à la nature du pouvoir politique. Des questions nouvelles se sont posées : comment être le souverain d’une nation pluri-religieuse ? Qu’est-ce qui peut transcender le conflit religieux ? »

L’imam intervient : « Je pense, dit-il, que la guerre entre les deux communautés a cessé le jour où l’on a enlevé au roi son caractère sacré. »

« Il a fallu deux siècles, en France, pour en arriver là. Les choses ont commencé à changer quand on a accepté qu’un roi protestant puisse accéder au trône », acquiesce Antoine Compagnon.

L’assemblée échange des points de vue sur l’athéisme, la réconciliation et la transmission. Un jeune : « L’athéisme est un moyen pour nous d’échapper à la pression, forte ici, des religions. » Un autre : « Dans la transmission, nous devons éloigner le poids du religieux : veiller à ne pas l’imposer aux autres. »

La télévision irakienne interroge Antoine Compagnon, Salih Mahdi al-Hakim et l’ancien consul de France Christian Luchon. Les images seront diffusées au journal télévisé.

Le lendemain, nous sommes reçus à l’université de Kufa. Son président souhaite créer des partenariats avec les universités françaises. Notre visite peut amorcer quelque chose, espère-t-il. Il invite Antoine Compagnon à parler de Montaigne dans un amphithéâtre d’étudiants en pharmacie. Les garçons sont habillés comme de jeunes Occidentaux branchés : vêtements cintrés, vestes, jeans, chemises, coiffures de hipster. Les jeunes filles sont ostensiblement maquillées sous leurs voiles multicolores. Elles arborent des sacs à main extravagants, des téléphones portables à paillettes dorées, des chaussures à talons aiguilles multicolores.

« Montaigne est né en 1533 en pleine Renaissance. Il est mort en 1592. De ses 30 ans à sa mort, la France est déchirée par la guerre de religion, une guerre civile puisqu’elle oppose les habitants d’un même royaume. C’est dans ce contexte qu’il écrit les Essais : s’essayer à penser sans limiter sa pensée. Il y exerce sa liberté de conscience et veut voir où cela va le conduire. Il y prêche des valeurs essentielles pour notre temps. En ce sens, c’est le premier des Modernes. Quelles sont ces valeurs ? La reconnaissance de l’autre et de sa culture, la modération, la sincérité. »

La parole est donnée à l’amphithéâtre. Comme dans toutes les universités, les responsables et les professeurs ouvrent le bal. L’exercice est libre, la parole circule entre les travées. Le thème de la guerre civile retient l’attention. Antoine Compagnon rappelle qu’elle est « la pire des guerres » pour Montaigne : elle se déroule chez soi et entre soi. Le propos résonne singulièrement dans l’amphi.

Mais déjà, une autre question : « – Pourquoi, après les progrès de la Renaissance, un tel recul ? – L’oscillation entre le progrès et le repli, la modernité et la réaction sont une règle de l’histoire. »

Plusieurs intervenants constatent qu’en Occident comme en Irak, on ne vit pas sous le régime de Montaigne mais de Machiavel. L’auteur des Essais a-t-il échoué ?

La postérité de Montaigne se manifeste dans la naissance de l’État de droit, la diffusion et l’acceptation de la liberté de penser et de conscience, répond Antoine Compagnon. Et de rappeler que Machiavel visait lui aussi le souverain bien : à ses yeux, la stabilité de l’État.

À la fin de la rencontre, le professeur et la délégation sont happés par les responsables de l’université. J’en profite pour interroger des étudiants. « C’est très rare d’entendre un discours sur l’homme, sur les valeurs humaines sans référence au Coran, dit Nour. En études de pharmacie, nous recevons un enseignement purement scientifique. Nous n’abordons jamais tous ces sujets. »

« Je n’ai jamais entendu parler de Montaigne, ni de la manière dont on pouvait sortir de la guerre civile autrement que par le conflit armé. Chercher des principes, des valeurs humaines acceptables par tous, est une voie intéressante », dit un autre.

Plusieurs pensent que la société irakienne n’est pas prête à entendre Montaigne : « Mais cela nous montre un chemin, une voie, une autre manière de vivre entre nous. »

Antoine Compagnon, de son côté, est poliment recadré par l’imam Salih Mahdi al-Hakim : « Les valeurs de Montaigne sont dans le Coran », lui dit-il, avant de regretter que ce point n’ait pas été abordé devant les étudiants.

Sur la route de Kerbala

Tout le long des soixante-quinze kilomètres qui séparent Nadjaf de Kerbala, nous roulons sous le regard muet des centaines de soldats chiites tombés à Mossoul depuis le 16 octobre 2016. Leurs immenses portraits sont alignés comme des bornes kilométriques. Les voici jeunes, souriants, fiers dans leurs uniformes guerriers. Ces images, des icônes un peu kitch pour un œil occidental, exaltent leur sacrifice et renvoient à la mort d’Hussein, fils d’Ali et petit-fils du prophète Mahomet, tué à la bataille de Kerbala en 680.

Sur cette route, tout rappelle le malheur en cours et le sang versé par les chiites dans la guerre civile. Aux portraits des héros sanctifiés s’ajoutent les étendards noirs plantés au-dessus des maisons où ils ont habité, où leurs parents vivent encore. Ces oriflammes racontent l’histoire des chiites en Irak, une histoire où le sacrifice, l’exaltation de la mort consentie se répètent et se répondent de génération en génération.

Cette armée des morts a été levée par l’ayatollah Ali Sistani, le 13 juin 2014, lorsqu’il a appelé les Irakiens à défendre l’État menacé par les takfiri de Daech. La réponse fut massive : des milliers de jeunes chiites s’enrôlèrent dans des dizaines de milices armées, les « unités de la mobilisation populaire ». Je me souviens de ce que m’avait confié le photographe Patrick Chauvel, au début du mois d’octobre, alors qu’il allait rejoindre l’une de ces milices : « Ils ne vont pas faire de cadeau. Ils ont commencé, déjà, à opérer dans des villages de la plaine de Ninive. Ils m’ont envoyé des photos où ils posent avec les têtes des types qu’ils ont tués. »

À l’appel de Sistani, soixante-dix milices chiites se sont constituées. Elles mobilisent entre cent vingt mille et cent cinquante mille personnes, dont cinquante mille à soixante-dix mille combattants, selon un diplomate. Tout le monde est informé des exactions qu’elles commettent dans les zones libérées. Mais la priorité, pour Bagdad comme pour Washington et ses alliés, dont Paris, c’est d’abattre Daech. Et tant pis si les milices sont le bras armé de partis politiques pro-iraniens, comme le puissant Badr.

Sur la route de Kerbala, nous allons croiser un autre visage de la guerre : celui des déplacés. Parmi eux, Salman Salin, un turkmène chiite de 47 ans, instituteur de profession. Il a fui la plaine de Ninive avec toute sa famille, le 7 juillet 2014. Il raconte : « Nous roulions en convoi. Mais certains se sont trompés de chemin, nous nous sommes perdus de vue. Je suis arrivé seul à destination. Les autres ont disparu. » Il poursuit en montrant Yaya, sa jeune nièce de 11 ans. « Elle était dans ma voiture. Mais pas ses parents, ni ses frères et sœurs. Ils ont dû tomber sur un barrage tenu par Daech. »

Enveloppée dans un hijab, Yaya est une poupée de cire ensevelie dans son linceul. Elle tend un téléphone portable sur l’écran duquel apparaît un groupe de très jeunes enfants, dans ce qui ressemble à une salle de classe : « C’est une photo prise et diffusée par Daech : là, il y a mon petit frère. Comment faire pour le retrouver ? » interroge-t-elle. Personne n’a la réponse. « Les sunnites qui ont du sang sur les mains, qu’ils soient jugés et condamnés à mort. Les autres, jugés et punis : les hommes et les femmes », ajoute Salman. Les déplacés autour de lui approuvent de la tête, tandis que Yaya se tient droite, impassible comme une sentinelle de la mort. Face à ces déplacés, Montaigne est sans ressource. Antoine Compagnon, silencieux.

Un parlement de la société civile

La route de Bagdad, dangereuse, se fait sans accroc. La capitale irakienne bruisse d’activité, de dynamisme, de projets et de constructions. Les embouteillages, les restaurants, les cafés, les boîtes de nuit et même les débits de boissons sont de retour. Tournois officiels de football et rencontres internationales de basket se succèdent. L’air est plus respirable que du temps de Saddam Hussein et de l’occupation américaine. Le nombre de tués par mois, dans la ville, vient de passer sous la barre de la centaine. Attentats, règlements de comptes et enlèvements restent d’actualité. Six jours avant notre arrivée, des kamikazes ont attaqué un convoi dans le sud de la ville : cinquante morts.

Dans ce contexte, nous sommes invités au Conseil irakien du dialogue interreligieux. Fondé par un groupe d’amis de confessions différentes en 2013, ce collectif est un véritable Parlement de la société civile, réunissant des intellectuels soucieux de créer une société de citoyens. Chiites, sunnites, yazidis, chrétiens, sabéens… conduisent des études sur les persécutions des uns et des autres, sur la nécessité de promouvoir la liberté de pensée et sur les mariages mixtes.

Dans ce pays où les élites sont corrompues, ce groupe est très vite devenu une référence pour les défenseurs des droits de l’homme et des minorités. Ils sont professeurs d’université, responsables religieux, conseillers du gouvernement, chefs d’entreprise. Ils se parlent franchement, y compris des sujets qui fâchent, se disputent aussi. Mais ils poursuivent leur dialogue, publient des livres, une revue, des enquêtes. Ils cherchent des appuis à l’extérieur, des contacts avec les intellectuels occidentaux.

Avec eux, nous ne parlons pas de Montaigne précisément. En revanche, le thème de la liberté de conscience les fait réagir. « Nous sommes une multitude de communautés culturelles, ethniques, religieuses. Seule la citoyenneté peut nous rassembler. Nous militons pour la séparation de la religion et de l’État », affirme Saad Salloum, leur porte-parole.

« Ce qui nous manque ? La liberté de conscience », dit un chrétien. « Si l’on se range derrière cette idée, on va créer encore plus de violence. On nous accusera de favoriser l’irréligion et l’athéisme », pense son voisin, un sunnite. Pour les yazidis, l’urgence est de s’éloigner des sunnites. « La poussée du wahhabisme nous menace directement. Après Daech, qu’est-ce qu’on aura ? Notre salut passe par la création d’une province yazidie dans la plaine de Ninive où notre sécurité sera garantie par la communauté internationale. »

Le docteur Hassan Nadhem, de l’université de Kufa, constate, amer : « Nous n’arrivons pas à promouvoir la pensée critique dans notre pays. Nous n’arrivons pas à nous nourrir des sciences humaines pour comprendre le phénomène religieux. Nous sommes très loin de la liberté de conscience. »

Jawad al Kali, un chiite d’une grande famille irakienne, dit : « La diversité des religions est naturelle dans l’homme. Il y a beaucoup de versets coraniques qui vont dans ce sens. Hors ma conviction religieuse, je respecte les autres comme des frères en humanité et en citoyenneté. »

« Pour ma part, je suis convaincu que nous éprouvons la plus vive difficulté à aborder ce sujet car nous vivons dans une société qui limite notre liberté : chacun d’entre nous est confronté à la pression de sa famille, de sa tribu, de sa religion, de ses traditions », affirme le docteur Fayem, de l’université de Bagdad.

« Les mariages mixtes sont un bon thermomètre de notre capacité à vivre ensemble. Mais ils sont en net recul, observe Amina al-Dahbi. Et ils vont dans un seul sens : une chrétienne peut épouser un musulman. L’inverse est interdit par la loi civile. La conversion d’un musulman à une autre religion n’est pas autorisée. »

« En Irak, nous sommes persécutés à cause de nos appartenances communautaires, religieuses et de genre », explique Nadia Maghamiss, une sabéenne.

Parmi les fondateurs du Conseil irakien du dialogue interreligieux, un dominicain, le père Amir Jage. Pour lui, pas de doute : il faut poser la question de la liberté de conscience en Irak. Sans elle, pas de paix possible. Mais les obstacles culturels et politiques pour y parvenir sont nombreux. Même parmi les chrétiens.

Le point de vue des chrétiens

Loin de l’image d’Épinal véhiculée par certains de leurs avocats en France, les chrétiens d’Orient ne forment pas un front uni. Des querelles d’ego, incessantes et insensées, divisent leurs chefs. Cependant, beaucoup sont d’accord sur un point : ils sont chez eux en Irak, ils doivent donc pouvoir y rester. Leur solution ? Un pouvoir autoritaire qui les protège des extrémistes. Mais à quel prix ?

Ce soir-là, dans son évêché transformé en fort retranché, en compagnie du nonce apostolique qui opine de la tête, Mgr Louis Raphael Ier Sako, le patriarche des chaldéens, se montre très élogieux à l’égard du président égyptien, le général Aftar al-Sissi, qu’il vient de rencontrer au Caire. Les chrétiens d’Orient ont besoin d’un chef comme lui, nous dit-il.

Je le comprends, mais je ne partage pas son point de vue. Sous Saddam Hussein, j’entendais déjà le même discours. Sans la protection du Raïs, les chrétiens étaient condamnés à la persécution. Les chefs religieux s’accommodaient assez bien de sa dictature, comme le patriarche Mar Réphaël Bidawid. Moins les fidèles.

Je lui fais valoir que les chrétiens d’Orient sont les otages des tyrans qui les protègent. Je lui cite une phrase d’Hugo, tirée de Choses vues : « L’ordre sous la tyrannie, c’est, dit Alfieri quelque part, une vie sans âme. »

L’archevêque chaldéen change de conversation. En 2008, je l’avais rencontré à Kirkouk où il était évêque. Contre le souhait du consul de France tout juste installé à Erbil, le Dr Frédéric Tissot, nous avions franchi avec Mgr Stenger les barrages armés des peshmergas, et joué au chat et à la souris avec les rebelles sunnites d’al-Qaïda pour briser son isolement.

Dans le camp de déplacés de l’Église assyrienne, le Centre Sainte-Vierge-des-Réfugiés, dans un quartier de Bagdad, la tonalité n’est plus la même. Cent quarante-deux familles vivent dans cent quarante-deux caravanes. Elles ont toutes fui Mossoul à l’été 2014. Il faudra bien y retourner, une fois la ville libérée, mais le cœur n’y est pas. Ils préféreraient refaire leur vie dans un pays occidental. « Nous habitons Qaraqosh », témoigne l’un d’eux, qui nous ouvre son bungalow où il vit avec sa femme, ses enfants et un parent. Il se nomme Yasi Annar. « Notre maison a été détruite par Daech. Même si on nous la reconstruit, je ne sais pas si nous y retournerons. Nous avons peut-être la possibilité d’être accueillis en Australie. Si cela se confirme, nous y allons sans problème. » Rester, c’est à la fois renoncer à une part de ses droits fondamentaux et s’exposer à la violence extrême. Partir, c’est espérer trouver un environnement plus juste et plus sûr pour soi et pour les siens.

Le calvaire et l’errance des chrétiens dans la région ne sont pas nouveaux. Nombre de chaldéens, à commencer par la famille de Mgr Sako, ont quitté l’Anatolie où ils étaient persécutés par les Ottomans pour se réfugier dans les montagnes hostiles du Kurdistan. Le génocide arménien est aussi celui, moins connu, de dizaines de milliers de chaldéens.

S’il est vrai que la chute de Saddam Hussein, en 2003, a livré ces chrétiens à leurs ennemis, l’histoire de leur malheur est bien plus ancienne.

Du temps du Raïs et de l’embargo international, ils étaient déjà nombreux ceux qui me disaient vouloir s’installer en Amérique du Nord ou en Europe. Presque tous les jeunes caressaient l’espoir de partir un jour. Et déjà, le clergé parlait d’hémorragie. Et déjà, il affirmait la nécessité de rester en Irak malgré les difficultés économiques et politiques.

Tous ces chrétiens rencontrés entre 1999 et 2008, à Bagdad, à Babylone, à Mossoul, à Qaraqosh, à Erbil, à Kirkouk, à la frontière turque, sur les routes, dans le désert, dans les églises modernes et les monastères des premiers siècles, les hôpitaux, leurs maisons, dans leurs quartiers, dans l’effroi et la terreur, la joie et la détresse, espéraient un visa pour l’Occident. Contre le souhait de leurs prêtres et de leurs évêques. Leur mémoire, leur visage, leur désespoir, leur abandon ne me quittent pas. Depuis mon retour en Irak, leurs fantômes se rappellent à moi. Combien sont morts d’être restés en Irak ?

Rien que la jeunesse

À l’université islamique de Bagdad, devant un parterre d’étudiants encore plus branchés que leurs camarades de Kufa, Antoine Compagnon donne une nouvelle conférence sur Montaigne. Les questions fusent. De professeurs, d’étudiants et d’étudiantes, sans complexes. « – Comment est-on sorti des guerres de religion en France ? – Grâce à des hommes qui ont mis la nation au-dessus de la religion, répond Antoine Compagnon. On les appelait des “politiques”, ils mettaient la citoyenneté en premier. Ils ont construit l’unité nationale à travers la langue, la culture, les frontières et un État qui fonctionne. – Les valeurs de Montaigne sont-elles toujours d’actualité ? – Bien entendu. Mais le risque que prend un modéré, c’est d’être attaqué de tous côtés. – Pourquoi la France a-t-elle choisi Machiavel et non Montaigne dans sa politique étrangère ? – C’est vrai, nous sommes plus souvent du côté de Machiavel que de Montaigne. On appelle cela la “raison d’État”. – Montaigne était-il chrétien ? – Au xvi e siècle, il ne pouvait pas en être autrement. Cela dit, Montaigne exigeait la liberté de pensée jusqu’au bout du bout. Pourquoi ? Car elle conduit à la liberté de la foi. Cette position a été condamnée, plus tard, par l’Église catholique. Mais pas du temps de Montaigne. »

Cette fois, al-Hakim prend la parole pour conclure la rencontre : « Ici, la religion garantit les valeurs que défendait Montaigne. Dialoguer avec l’autre, c’est le chemin que nous indiquent les prophètes. Mon commandement pour vous : ne pas mépriser les valeurs des autres. Le Coran dit que la diversité est une occasion de connaissance. »

Comme à Kufa, quelques étudiants acceptent de confier leurs réflexions alors que la délégation est reçue par les autorités de la faculté : elles souhaitent, elles aussi, nouer des partenariats avec des universités françaises.

Ces étudiants sont « surpris de découvrir que des auteurs occidentaux partagent des valeurs que l’on retrouve dans le Coran ». Le texte sacré structure leur rapport au monde. J’ai l’impression qu’ils me donnent des gages de leur attachement à l’islam. Je leur en fais la remarque. Certains sourient. Je leur demande si l’on peut, ensemble, essayer de penser ce que nous venons d’entendre en dehors du Coran. Ne se sentent-ils pas un peu à l’étroit dans ce cadre omniprésent ? Ils sourient encore plus. L’un d’entre eux lâche : « Nous étouffons. »

Rapidement, les étudiants abordent les blocages de la société irakienne : « Avoir confiance dans les politiques, les religieux ? Impossible, ils ne font rien de bien pour nous. Ils écrasent nos rêves, se servent de nous pour conquérir ou garder le pouvoir. Nous n’avons pas voix au chapitre, pas de travail, pas d’avenir. »

Une fois diplômés, ils pensent qu’ils n’auront pas d’emploi. Derrière leur mise soignée, leur coupe de cheveux insensée, leur veste cintrée, leur barbe taillée, leur maquillage et leur voile adroitement posé, j’entends une génération d’enfants prisonniers.

Je les interroge sur leur style vestimentaire. « Pourquoi croyez-vous que nous mettions tant de soin à nous apprêter ? Parce que c’est le seul moyen que nous avons d’exister comme jeunes. Nous n’avons rien d’autre que notre jeunesse. Alors nous la montrons, nous l’exposons. Au moins, ça, c’est amusant. »

Loin, très loin de la bataille de Mossoul, ces jeunes parlent de vivre, d’aimer, de s’engager, de se mobiliser, de trouver leur place dans le monde, etc. Ils me demandent mon avis, un conseil. Je leur parle de leurs atouts : l’amitié qui les lie, leur énergie et leur créativité. Et je leur donne l’exemple des mouvements de jeunes en Afrique comme Y’en a marre au Sénégal qui a précipité la chute d’Abdoulaye Wade, le Balai citoyen qui a participé au renversement de Blaise Compaoré au Burkina, Filimbi et Lucha qui se mobilisent contre Joseph Kabila en République démocratique du Congo. Autant de jeunes qui ont décidé d’entrer dans l’arène publique, de peser sur le cours des choses, ensemble et au nom du bien commun.

Avant de nous quitter, ils me demandent de leur indiquer le titre d’un roman à lire. Je suis pris de court. Entre les murs de l’université islamique de Bagdad, dans ce pays où l’emprise des religions est si forte, face à ces jeunes si demandeurs, j’écris sur le papier qu’ils me tendent le premier roman qui me vient à l’esprit : 1984. Ils ne le connaissent pas. « Ce n’est pas un problème, nous allons le trouver sur Internet. »

  • 1.

    Un voyage conçu et soutenu par Pax Christi, Œuvre d’Orient, Chrétiens de la Méditerranée, Fraternité en Irak, Observatoire Pharos et Liberté pour l’esprit.

  • 2.

    Nous n’y allons pas seuls. Avec nous, l’ancien consul de France en Irak, Christian Lochon, pilier de l’Œuvre d’Orient. Un membre du directoire du groupe Bayard, André Antoni. Un autre journaliste, l’ancien otage Nicolas Henin, bon connaisseur de la région. Véronique Genachte, de l’association Fraternité Irak, le dominicain Amir Jage qui va assurer les traductions et Sophie Lemaire, une Française proche de la fondation al-Hakim. Cette délégation est présidée par un ami, Mgr Marc Stenger, le président de Pax Christi. La réalisation de ce voyage lui doit presque tout, à commencer par le prix du billet d’avion.

  • 3.

    En 2015, l’une de ses émissaires en France, Sophie Lemaire, nous a été présentée par Jean-Claude Petit de l’association Chrétiens de la Méditerranée.

  • 4.

    Montaigne, Essais, livre II, chapitre 19 : « De la liberté de conscience », édition d’Emmanuel Naya, de Delphine Reguig-Naya et d’Alexandre Tarrête, Paris, Gallimard, 2009.

LARCHER Laurent

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