L'abstention n'est pas une fatalité


Lors des dernières élections régionales, une enquête menée en Île-de-France sur les formes de mobilisation politique a montré le potentiel inexploité de mobilisation d’une part significative de l’électorat. Un changement du mode de campagne, privilégiant le porte-à-porte, donne un résultat significatif sur la participation, en particulier pour les minorités les plus éloignées du vote. Une nouvelle approche des raisons de l’abstention ?

14 mars 2010, premier tour des élections régionales : seuls 46, 3% des Français inscrits vont voter. Malgré une légère hausse au second tour (51, 2%), la participation est en baisse significative par rapport au précédent scrutin régional (60, 8% et 65, 7% aux premier et second tours en 2004). Cette baisse de la participation électorale en France n’est pas un événement isolé, elle s’inscrit dans une tendance générale qui touche tous les types de scrutins (des présidentielles aux cantonales) depuis le début des années 1980.

Cet abstentionnisme est parfois revendicatif, expression d’une position critique par rapport aux programmes proposés. Mais il est plus souvent passif, signe d’indifférence vis-à-vis de la politique, notamment chez les jeunes et les habitants des quartiers populaires. Cela résulte du sentiment partagé par un nombre croissant d’électeurs que la politique est impuissante à répondre à leurs difficultés, que les élus appartiennent à un monde étranger au leur et qui au fond ne les concerne pas.

Si les causes de l’abstention ont été étudiées en détail, les moyens de l’enrayer effectivement, eux, n’ont jamais fait l’objet de recherches approfondies en France. C’est pourquoi, en février et mars 2010, pendant la campagne électorale, nous avons testé dans plusieurs villes d’Île-de-France l’efficacité du porte-à-porte contre l’abstention. Cette pratique militante traditionnelle, aujourd’hui quelque peu délaissée par les grands partis, permet une interaction personnelle et directe entre des citoyens politiquement actifs (dans le cas de notre étude, des militants du parti socialiste) et des électeurs abstentionnistes et dépolitisés.

La méthode expérimentale que nous avons utilisée, qui nous permet d’isoler l’effet propre du porte-à-porte d’autres déterminants de la participation, a révélé un effet inattendu : le porte-à-porte a entraîné une forte augmentation de la participation des Français nés à l’étranger et dans les Dom-Tom, sans augmenter la participation des autres catégories d’électeurs de façon significative.

Nous présentons et discutons ici les principaux résultats de cette étude et les questions qu’elle pose sur la manière d’intégrer politiquement les habitants des quartiers populaires et notamment les minorités ethniques.

Le résultat de cette expérience est une invitation au pragmatisme et à l’expérimentation pour identifier et généraliser des idées anciennes ou nouvelles, portées par des partis politiques, des élus, des associations ou de simples citoyens, et qui répondent de façon efficace à l’éloignement d’un nombre croissant de Français de la politique.

Le porte-à-porte, contact personnel contre l’abstention dans les quartiers populaires

La mise en place de l’étude

Les huit villes choisies pour l’expérience ont été sélectionnées sur deux critères : forte proportion d’abstentionnistes aux élections passées d’une part, d’autre part intérêt de la section locale du parti socialiste pour le porte-à-porte et pour le caractère scientifique de l’expérimentation. Celle-ci a ainsi eu lieu dans trois villes de Seine-Saint-Denis (Sevran, Villetaneuse et Pierrefitte-sur-Seine), trois villes des Hauts-de-Seine (Bagneux, Malakoff et Montrouge), à Domont (Val-d’Oise) et dans le 11e arrondissement de Paris.

Dans chacune de ces villes, nous avons identifié les quartiers les plus abstentionnistes, à partir des résultats des précédentes élections dans chaque bureau de vote et de la connaissance que les militants avaient de leur ville. Nous avons ensuite dressé une liste de toutes les adresses (principalement des immeubles) dans ces quartiers grâce aux listes électorales, que nous avons divisées en deux groupes de façon aléatoire. 675 adresses choisies au hasard ont ainsi reçu les visites de militants (groupe « traité »), et un groupe symétrique de 675 adresses n’a reçu aucune visite (groupe témoin). Au total, l’échantillon comptait près de 24 000 électeurs.

Dans les bâtiments visités, les militants ont frappé à toutes les portes. Lorsque la porte s’ouvrait, dans un cas sur deux environ, ils engageaient une discussion avec leur interlocuteur. Leur objectif premier était d’identifier les électeurs abstentionnistes et de les convaincre d’aller voter. Conformément aux formations que les militants avaient reçues, la discussion tournait alors autour des points suivants : au cours d’un échange de deux à cinq minutes en moyenne, les militants fournissaient des informations sur la date de l’élection et la localisation du bureau de vote, ils insistaient sur l’importance du vote de chacun et enfin présentaient rapidement les prérogatives du conseil régional, ses réalisations dans ce quartier depuis les précédentes élections et le programme de la liste du parti socialiste. Au moment de prendre congé ou lorsque la porte était restée close, les militants laissaient à l’électeur ou glissaient sous sa porte un tract rappelant les grandes lignes du programme de Jean-Paul Huchon, candidat sortant.

L’expérience a séduit les militants du parti socialiste

Au total, pendant les quatre semaines qui précédaient le premier tour, et, pour certains, jusqu’au second tour, quatre-vingts militants regroupés en binômes sont allés frapper aux portes des électeurs de leur ville. La majorité d’entre eux n’avaient jamais fait de porte-à-porte et s’y étaient préparés grâce à des formations spécifiques. Tous sont ressortis très satisfaits de cette expérience, comme les résultats d’un sondage anonyme réalisé à la fin de la campagne l’ont montré.

L’interaction directe avec les électeurs rend en effet le porte-à-porte plus gratifiant que des actions militantes plus répandues comme le collage d’affiches ou la distribution de tracts dans les boîtes aux lettres ou sur les marchés. Plus anonymes, ces dernières actions sont plus rassurantes, mais aussi moins porteuses d’échange. Le porte-à-porte, lui, a donné lieu à un contact personnel entre militants et habitants de quartiers très proches des leurs, mais qu’ils connaissaient souvent mal.

L’expérience n’aurait pas été aussi satisfaisante pour les militants si les électeurs leur avaient réservé un accueil hostile. Certains participants craignaient initialement que le porte-à-porte soit perçu comme intrusif ou que des électeurs déçus de la politique projettent leur insatisfaction sur ceux qui viendraient toquer à leur porte. Au contraire, en se déplaçant jusqu’au domicile des électeurs, dans une démarche certes partisane mais bénévole et porteuse d’un message citoyen d’appel à la participation électorale, les militants prouvent que la politique n’est pas qu’une affaire de luttes intestines entre hommes politiques vedettes peu soucieux de l’intérêt général.

À la fin de la campagne, toutes les sections ont manifesté la volonté de renouveler l’expérience lors des prochaines élections et certaines l’ont même fait hors période de campagne électorale, afin d’échanger avec les habitants sur des questions de politique locale ou nationale, de les écouter et de leur soumettre les propositions de leur parti.

Un impact significatif sur la participation des électeurs issus des minorités ethniques

Au-delà de l’intérêt des militants pour l’opération, la sélection aléatoire des adresses couvertes nous a permis de mesurer rigoureusement l’impact électoral du porte-à-porte.

En effet, ce tirage au sort donnait mécaniquement à chaque électeur de notre échantillon autant de chances d’appartenir à une adresse couverte qu’à ses voisins. Les deux groupes d’électeurs (« traité » et « témoin ») sont donc symétriques, pour toutes les variables indiquées dans les listes électorales (date et lieu de naissance, genre) comme pour les autres déterminants de la participation que nous n’observons pas (culture politique familiale, éducation reçue, etc.). Cette symétrie de départ et la taille importante de notre échantillon permettent d’attribuer de façon certaine l’écart de participation entre les deux groupes à l’opération de porte-à-porte.

Pour mesurer cet écart, nous avons collecté, saisi et traité de façon anonyme les données de participation individuelle conservées pour chacun des deux tours sur les listes d’émargement (celles-ci sont consultables par tout électeur jusqu’à dix jours après l’élection).

Le résultat est inattendu : l’évaluation montre que le porte-à-porte a donné lieu à une augmentation de la participation des électeurs nés à l’étranger d’environ cinq points de pourcentage au premier tour (40% dans le groupe traité contre 35% dans le groupe témoin) et trois points au second tour (43% contre 40%1), sans affecter significativement la participation des autres électeurs. Les électeurs nés à l’étranger représentent 22% de notre échantillon et viennent principalement du Maghreb (38%), d’Afrique subsaharienne (29%) et d’Asie (20%2).

Des analyses plus fines indiquent que c’est l’appartenance de ces électeurs nés à l’étranger à des minorités ethniques qui explique ces résultats. D’une part, il apparaît que l’impact du porte-à-porte sur ces électeurs ne s’explique pas, même en partie, par des caractéristiques sociodémographiques corrélées avec le fait d’être né à l’étranger (tel que vivre dans une zone urbaine sensible, ou le fait d’être né en dehors de la région). D’autre part, l’impact sur d’autres catégories d’électeurs qui appartiennent eux aussi pour une très large majorité à des minorités ethniques (les électeurs nés dans les Dom-Tom et les enfants d’électeurs nés à l’étranger et dans les Dom-Tom vivant avec leurs parents3) est de même ampleur.

Au total, le porte-à-porte a augmenté de cinq points au premier tour (35% contre 30%) et de quatre points au second tour (39% contre 35%4) la participation des électeurs dont on peut estimer à partir de la liste électorale qu’ils appartiennent à des minorités ethniques. Parmi les électeurs de ce groupe qui ont effectivement reçu la visite d’un militant et qui, sans cela, se seraient abstenus au premier tour, un sur sept est allé voter (un sur huit pour le second tour5) à la suite du porte-à-porte.

Comment expliquer cet impact hétérogène ?

L’effet important du porte-à-porte sur les électeurs des minorités ethniques et l’absence d’effet sur les autres électeurs (alors même que la participation de ceux-ci est tout aussi basse) peuvent être expliqués de plusieurs façons.

Commençons par écarter plusieurs hypothèses plausibles. Une enquête postélectorale que nous avons réalisée sur un sous-échantillon de mille électeurs indique que les connaissances des électeurs (qu’ils appartiennent à une minorité ethnique ou non) sur des questions telles que le nom du président élu ou les prérogatives de la région n’ont pas progressé avec le porte-à-porte. Nos résultats ne peuvent donc sans doute pas s’expliquer par une hétérogénéité de l’information sur des questions institutionnelles et politiques dont les différents groupes disposent et que le porte-à-porte viendrait combler. Les électeurs qui se sont déplacés suite au porte-à-porte ne l’ont probablement pas fait parce qu’ils avaient été convaincus de l’importance des élections régionales ou de la solidité du programme du PS : pour des électeurs très éloignés de l’élection, un échange d’une durée moyenne de deux à cinq minutes n’est pas suffisant pour produire ce type de politisation.

En revanche, ce sont peut-être des informations plus élémentaires qui ont fait la différence : sur le lieu et les horaires d’ouverture du bureau de vote le plus proche, sur la date de l’élection, ou sur le fait même qu’une élection avait lieu. En effet, les élections régionales sont peu médiatisées et manquent peut-être d’ancrage historique, puisque les premières n’ont eu lieu qu’en 1986. Il n’est pas invraisemblable de supposer que cet ancrage est encore relativement plus faible chez les Français nés en dehors de la métropole et chez leurs enfants.

On peut suggérer une autre explication de l’effet constaté du porte-à-porte sur les membres des minorités ethniques davantage que sur les autres électeurs. Les électeurs blancs des quartiers que nous avons couverts sont tout autant distants vis-à-vis des politiques que les membres des minorités ethniques, comme l’indique leur taux d’abstention également très élevé. Néanmoins, ces deux groupes ont emprunté deux chemins différents vers l’abstention : les Blancs qui s’abstiennent ont pour la plupart voté dans le passé ou au moins connu une culture où le vote était habituel (jusqu’au début des années 1980, l’abstention dépassait rarement 20%). S’ils s’abstiennent aujourd’hui, c’est le résultat d’une rupture et d’un éloignement de la vie politique. Or, lorsque cet éloignement vient du sentiment (sans doute d’ailleurs en grande partie justifié) que le politique est impuissant à améliorer leurs conditions de vie, on comprend que cinq minutes passées à discuter avec un militant ne suffisent pas à les faire changer d’avis.

En revanche, la distance des minorités ethniques par rapport à la vie politique peut résulter de causes en partie différentes : ces Français sont souvent victimes de discriminations, que ce soit depuis leur entrée en France (s’ils sont nés à l’étranger) ou leur jeunesse (pour les enfants de seconde et troisième générations), par exemple sur le marché du travail. Certes, cela ne saurait être effacé par une simple visite de militants qui insistent sur l’importance du vote de chacun. Mais ce signal se situe tellement à contre-courant que l’on peut envisager qu’il soit suffisant à déterminer certains abstentionnistes des minorités ethniques à aller voter : « Quelqu’un a pris le temps de se déplacer pour me dire que ma voix compte, alors qu’on ne cesse de me faire sentir que je suis un Français de seconde zone ! »

Renouer le contact avec les quartiers populaires : une démarche bénéfique pour les partis politiques et la démocratie en général

Quels que soient les mécanismes exacts qui expliquent nos résultats, deux enseignements plus généraux peuvent être tirés de notre expérience : du point de vue strictement électoral, les partis politiques auraient intérêt à considérer le porte-à-porte ciblé sur les quartiers les plus abstentionnistes comme une stratégie prioritaire ; mais au-delà de l’enjeu électoral, c’est une démarche positive pour la démocratie en général. Bien sûr, les fractures entre la politique et certains électeurs constituent un enjeu démocratique auquel on ne saurait répondre par le seul porte-à-porte : même si l’impact sur la participation électorale est fort sur les Français appartenant à des minorités ethniques, leur participation finale reste très basse. Néanmoins, les contacts personnels entre militants et électeurs des quartiers populaires ouvrent un dialogue qui devrait être prolongé par d’autres moyens et être traduit dans des politiques concrètes pour restaurer durablement le lien entre la politique et ceux qui en sont éloignés.

Faire du porte-à-porte une stratégie électorale prioritaire

En ciblant les abstentionnistes de leur propre camp à travers des campagnes de porte-à-porte, les partis gagneront des voix et des élections6. Le porte-à-porte est de fait une technique utilisée localement, mais jamais aucun parti français n’a mené de campagne de porte-à-porte massive et coordonnée dans le cadre d’une élection nationale.

La situation est différente aux États-Unis. Depuis le début des années 2000, le parti démocrate comme le parti républicain organisent systématiquement des campagnes de Get Out The Vote pour mobiliser leur base abstentionniste. De ce point de vue, la dernière campagne présidentielle américaine a été un succès sans précédent : près de cinq millions de volontaires sont allés frapper aux portes des électeurs abstentionnistes. Ainsi, le taux de participation de la communauté noire, d’ordinaire plus abstentionniste que la moyenne, a atteint un record, passant de 60, 3% en 2004 à 65, 3% en 20087.

Les campagnes massives de porte-à-porte n’ont pas fait leur retour comme outil principal des stratèges américains par hasard. À la fin des années 1990, deux chercheurs de l’université de Yale, Alan Gerber et Donald Green, ont mené des expériences prouvant qu’il était la technique de contact la plus efficace pour mobiliser les électeurs abstentionnistes8. Très rapidement, les équipes de campagne ont commencé à déployer des campagnes de porte-à-porte à grande échelle : dans une élection où la victoire se joue à quelques points de pourcentage, les voix gagnées grâce à la mobilisation électorale sont précieuses.

En France, les équipes des campagnes présidentielles se fixent trop souvent comme seule priorité de persuader les électeurs indécis et du centre. Cette stratégie s’inspire directement du théorème de l’électeur médian9 et se retrouve dans l’adage selon lequel « les élections se gagnent au centre ». Certes, la persuasion des électeurs indécis est une des conditions de la victoire, mais elle dépend principalement des candidats, de leurs programmes, et des thèmes clés qui émergent pendant la campagne. Pour les militants, convaincre des indécis et a fortiori des électeurs de l’autre camp est bien plus difficile et demande des heures de discussion, avec des résultats très incertains. Leur objectif devrait être recentré sur la mobilisation des abstentionnistes de leur propre camp.

Le contact direct entre militants et électeurs, une démarche citoyenne et démocratique

Le porte-à-porte est plus efficace pour gagner des voix que le téléphone ou les tracts car il met directement en contact militants politiques et électeurs. Ce contact direct a souvent disparu, en particulier dans les quartiers populaires. Cela tient notamment à la sociologie des militants : au parti socialiste comme dans les autres partis, les catégories socioprofessionnelles moyennes et supérieures sont largement surreprésentées, et le nombre de militants habitant les zones les plus défavorisées est faible.

Comme notre expérience l’a montré, les militants apprécient d’aller à la rencontre de leurs concitoyens et d’engager avec eux un premier dialogue, que ce soit en période de campagne électorale ou en dehors. Ce dialogue est primordial pour le bon fonctionnement de notre démocratie. Il permet d’éviter la formation de perceptions fausses, de comprendre les problèmes rencontrés par différents groupes de citoyens, de réfléchir à des solutions communes et de bâtir des compromis et consensus.

Ce contact entre deux mondes, l’un relégué politiquement, l’autre au cœur du jeu politique, est une condition nécessaire pour faire progresser la participation politique des habitants des quartiers populaires et ainsi renforcer notre démocratie. Par le porte-à-porte, deux mondes qui se côtoient sans bien se connaître peuvent se rencontrer et la politique se met à l’écoute de ceux qui trop souvent n’ont pas de voix.

Le travail de terrain pour renouer le contact entre les partis de gauche et l’électorat populaire

La relégation politique des milieux populaires, et notamment des Français issus de minorités, nous semble s’expliquer notamment par deux facteurs : d’une part, le manque d’incitation des partis politiques à satisfaire les intérêts réels de ces électeurs ; de l’autre, les difficultés à impliquer pleinement ces citoyens dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques qui leur sont destinées. Le porte-à-porte, sans être une réponse définitive et suffisante, relève néanmoins d’une approche qui pourrait espérer lever ces deux obstacles si elle est renforcée.

Les habitants des quartiers populaires et les minorités ethniques sont mal représentés au sein des partis politiques français, notamment parmi les élus, de droite comme de gauche. De ce simple fait, les problèmes qu’ils rencontrent sont plus mal connus et moins pris en compte que d’autres par les décideurs au moment des arbitrages politiques. Cette situation est paradoxale pour les partis de gauche, dont les valeurs traditionnelles incluent l’attention portée aux populations défavorisées. Mais elle est encore accentuée par la faible participation de ces électeurs, qui réduit les incitations à s’attaquer à leurs problèmes. Luc Bronner, journaliste du Monde spécialiste des quartiers populaires, résume le premier terme de ce cercle vicieux :

[…] L’abstention place les quartiers dans un cercle vicieux. Parce que les hommes politiques pourront être tentés par une lecture cynique et considérer ces territoires comme définitivement « non rentables » électoralement. Pour la droite, qui y recueille des scores dérisoires. Pour la gauche, qui obtient des pourcentages flatteurs mais un nombre de voix réduit10.

Réciproquement, la faible attention portée aux quartiers populaires n’incite pas leurs habitants à reprendre le chemin des urnes ni à s’engager politiquement. Pour casser cet équilibre néfaste, le porte-à-porte, en augmentant la participation, peut contribuer à recréer chez les partis politiques une réelle volonté de répondre aux problèmes rencontrés par les habitants des quartiers populaires.

Un autre obstacle à la résolution de ces problèmes est la difficulté à tenir compte prioritairement de la perspective des citoyens concernés. Cela suppose des mécanismes permettant de collecter l’information directement auprès de ces habitants. Le diagnostic établi sur la base de ces informations pourra alors servir de base à l’élaboration de politiques publiques adaptées. Or ce processus n’est pas aisé.

De nombreuses instances jouant un rôle d’interface ou de coordination ont déjà été mises en place (conseils de quartiers, pilotage interministériel de la politique de la ville, contrats de ville dans le cadre du plan État-région pour les banlieues, etc.) sans faire diminuer durablement la relégation politique des quartiers populaires. En effet, la mise en place d’instances de délibération ne garantit pas la participation active de l’ensemble des résidents. Très souvent, seule une petite fraction d’individus éduqués et déjà politisés y participe. De nombreux habitants des quartiers populaires n’ont ainsi jamais la possibilité de décrire dans un cadre institutionnalisé les problèmes auxquels ils font face.

Une solution est alors d’aller directement à leur rencontre. Cela peut être l’objet de campagnes de porte-à-porte par exemple, dont le but explicite serait la remontée d’information sur les difficultés des Français, leurs attentes et leurs initiatives. Les partis et leurs militants pourraient porter de telles campagnes, pour préparer des propositions de politiques publiques. Ces campagnes pourraient également être mises en place par des organisations non gouvernementales ou par l’État lui-même, en collaboration avec les exécutifs locaux et sur des quartiers différents chaque année, à l’image des recensements partiels effectués par l’Insee.

Bien d’autres solutions sont possibles, comme des focus groups : des habitants des quartiers populaires seraient invités à participer à des réunions pour discuter des politiques qui les concernent, mettre en évidence des problèmes auxquels celles-ci ne répondent pas, et imaginer de nouvelles solutions. Plusieurs services publics utilisent déjà cette technique avec succès pour améliorer la qualité de leurs prestations.

Le point commun des focus groups et des campagnes de collecte d’informations à domicile est d’aller collecter l’information directement auprès des habitants, ce qui permet de corriger en partie le biais de sélection des participants habituellement rencontré. De façon différente, on pourrait donner aux habitants des quartiers populaires les outils et les moyens de collecter l’information eux-mêmes, la diffuser aux décideurs politiques locaux et nationaux, et mettre en place des initiatives et projets nouveaux. Emprunter cette voie nécessiterait de lancer un travail systématique pour repérer des relais et leaders potentiels, comme l’a déjà fait l’ambassade américaine en France11 : des jeunes militants politiques et associatifs issus des quartiers populaires ont été formés aux méthodes de Field Organizing qui ont fait le succès de la campagne de Barack Obama.

Nous avons mentionné deux conditions de réussite de toute politique publique destinée aux habitants des quartiers populaires : incitations pour les partis politiques et forte implication des citoyens concernés. Plusieurs initiatives très différentes, reposant sur le contact direct à l’image du porte-à-porte, sont envisageables pour les réunir. Elles devraient être expérimentées et leurs effets rigoureusement évalués. Ces évaluations et la généralisation des méthodes les plus efficaces demanderont des ressources importantes mais la fiabilité et le pragmatisme du diagnostic qui en découlera sont à ce prix.

La nécessité d’une approche pragmatique et expérimentale

Si la question de la relégation politique et sociale des classes populaires et des citoyens issus de l’immigration peine à trouver une solution, c’est en raison de la complexité intrinsèque de ce problème, mais aussi de la façon dont il a été posé jusqu’à présent. Ce sujet fortement clivant politiquement nous pousse naturellement à adopter des positions idéologiques, qui reposent sur l’appel à de grandes valeurs ou des principes généraux. Les difficultés rencontrées par les différentes politiques de la ville et de l’immigration mises en place depuis plus de trente ans indiquent cependant que, pour contrer la relégation politique des couches populaires, les principes et les valeurs ne suffisent pas.

En France, nous manquons d’évaluations rigoureuses permettant d’estimer l’impact des dispositifs mis en place. Cela accroît en retour notre sentiment d’impuissance : si nous ne savons pas ce qui marche, n’est-ce pas que rien ne marche ?

L’adoption d’une nouvelle approche, pragmatique et expérimentale, est ainsi la condition nécessaire pour combler le fossé grandissant entre la politique et les couches populaires. Une approche pragmatique d’abord, qui s’attache à mettre en œuvre des idées qui ont fait leurs preuves, et non ce qui nous semble immédiatement dicté par la solidarité, l’égalité ou l’identité nationale. Expérimentale ensuite, qui accepte de tester à petite échelle des initiatives nouvelles et plus anciennes en les soumettant à une évaluation rigoureuse pour identifier celles qui sont les plus efficaces.

Comme nous l’indiquions plus haut, le résultat principal de notre étude est que l’effet du porte-à-porte sur la participation n’a été statistiquement significatif que chez les électeurs nés à l’étranger et dans les Dom-Tom et chez leurs enfants. Notre expérience révèle ainsi que les moyens de favoriser la participation électorale et les causes de l’abstention diffèrent d’un groupe ethnique à l’autre. L’origine ethnique fait une différence en matière de comportement politique et en ignorant les diversités d’appartenances ethniques, nous aurions limité notre pouvoir de compréhension.

Pour arriver à notre conclusion, nous avons simplement utilisé les données sur le lieu de naissance des électeurs ainsi que les liens de parenté que nous pouvions reconstruire à partir des listes électorales. Ainsi, sans entrer dans le débat sur l’utilité et les dangers de réunir des statistiques ethniques, les données existantes ouvrent des champs d’investigation sur les rapports des Français d’origine immigrée à la politique et à ses institutions qui pourraient être davantage explorés.

Nos résultats illustrent de façon plus générale les limites d’une approche idéologique reposant exclusivement sur l’appel à des principes ou valeurs généraux et souvent imprécis. Par exemple, le débat entre universalisme républicain et communautarisme gagnerait beaucoup à intégrer des résultats comme le nôtre : le fait que la participation ait davantage augmenté chez les électeurs des minorités ethniques indique chez eux une volonté particulière d’intégration aux institutions politiques de notre pays. Autrement dit, la prise en compte des différences ethniques ne conduit pas à écarter les minorités de la communauté politique, mais pourrait permettre de mieux répondre à leur volonté d’y participer davantage.

Pour être pleinement pragmatique, l’approche doit également être expérimentale. De nombreuses questions restent toujours en suspens faute d’expérimentations ou d’information sur ce qui fonctionne vraiment. Quelle stratégie les partis politiques devraient-ils adopter pour reprendre contact avec les habitants des quartiers populaires ? Est-il plus efficace pour eux de s’appuyer sur leurs militants actuels ou d’augmenter d’abord leur implantation dans ces quartiers en identifiant des relais locaux ? Faut-il préférer les démarches partisanes, ou au contraire privilégier les projets citoyens non partisans ? Dans un cas comme dans l’autre, comment donner les moyens aux citoyens de s’exprimer directement sans le faire à leur place ? Le champ de recherche est vaste. Pour l’explorer, il faudra dresser la liste de tous les projets innovants qui ont déjà été testés en France ou ailleurs, et évaluer systématiquement les idées nouvelles ; ne retenir et généraliser que les plus efficaces, et les affiner progressivement, pour les ajuster à des contextes divers.

Pour rétablir de façon durable le lien avec la politique des électeurs qui s’en sont éloignés, pour reconstruire des ponts entre ces mondes qui pensent n’avoir plus rien à se dire, plusieurs années seront nécessaires. Mais le travail doit commencer dès aujourd’hui et doit rassembler élus locaux des quartiers populaires et décideurs nationaux, militants associatifs et politiques, chercheurs et entreprises du secteur privé. Les formes mêmes de ces collaborations multiples restent encore largement à inventer mais si nous doublons nos valeurs républicaines d’un pragmatisme patient, nous sommes prêts à parier que les courbes de participation politique s’inverseront.

  • *.

    Alors étudiants aux universités d’Harvard et du Mit, les auteurs ont observé la campagne de Barack Obama en 2008. S’intéressant aux formes de mobilisation politique, ils ont organisé en France une expérience pour mesurer l’effet du porte-à-porte sur la participation électorale dans les quartiers populaires.

  • 1.

    La différence est statistiquement significative à 1% au premier tour, et 10% au second tour.

  • 2.

    Le lieu de naissance (pays et ville, lorsqu’il s’agit de la France) de chaque électeur est connu grâce à la liste électorale. Les autres régions représentées dans notre échantillon sont l’Europe de l’Ouest (4%), l’Europe de l’Est (3%), le Moyen-Orient (2%) et l’Amérique du Nord (moins de 1%).

  • 3.

    Nous identifions ces enfants de façon imparfaite, comme des individus qui portent le même nom qu’un Français né à l’étranger ou dans les Dom-Tom, habitent à la même adresse, et sont au moins quinze ans plus jeunes. Au total, en utilisant cette construction, nous estimons qu’environ 35% des électeurs de notre échantillon appartiennent à des minorités ethniques (ce calcul ne prend pas en compte les électeurs nés en Europe de l’Ouest ou en Amérique du Nord et leurs enfants).

  • 4.

    La différence est statistiquement significative à 1% au 1er tour et 5% au 2e tour.

  • 5.

    Nous estimons approximativement le taux de contact des électeurs du groupe traité à un sur deux (une porte sur deux s’est ouverte, et si les appartements qui se sont ouverts comptent sans doute davantage d’électeurs, seul l’un d’entre eux en général discutait avec le militant) et nous faisons l’hypothèse que les tracts glissés sous les portes qui ne s’ouvraient pas ont eu un effet négligeable en comparaison de l’effet des contacts effectifs.

  • 6.

    Le ciblage individuel est impossible en France car il n’existe pas de données électorales au niveau individuel. Toutefois, ces dernières sont disponibles au niveau du canton (environ 10 000 électeurs) voire du bureau de vote (environ 1 000 électeurs), ce qui permet de faire un ciblage à ces échelles.

  • 7.

    Pew Research Center, “Dissecting the 2008 Electorate: Most Diverse in U.S. History”, avril 2009.

  • 8.

    Alan S. Gerber et Donald P. Green, “The Effects of Canvas-Sing, Telephone Calls and Direct Mail on Voter Turnout: A Field Experiment”, American Political Science Review, septembre 2000, vol. 94, no 3.

  • 9.

    Développé par l’économiste Duncan Black en 1948 : il postule que dans le cadre d’un scrutin majoritaire avec deux candidats, ces derniers développeront des plates-formes politiques proches des préférences de l’électeur médian, souvent identifié comme un électeur du centre en France.

  • 10.

    Luc Bronner, « L’abstention en banlieue plus grave que les émeutes », Le Monde, 26 mars 2010.

  • 11.

    L. Bronner, « Les militants français formés à la méthode Obama », Le Monde, 5 juin 2010.