Crédits : Canva
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L’adaptation, une question politique

Avec beaucoup de retard sur le calendrier initial, le Plan national d’adaptation face au changement climatique a enfin été présenté par le gouvernement. Souvent fustigée comme un renoncement à enrayer les causes du changement climatique, l’adaptation est pourtant un chantier incontournable pour faire face à ses conséquences, que nous subissons déjà.


Parmi les multiples dossiers restés en attente sur le bureau du gouvernement Barnier figure le Plan national d’adaptation face au changement climatique (PNACC). L’ancien ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, avait pourtant annoncé de longue date la parution de ce document stratégique censé « préparer la France à + 4 °C » de réchauffement. Aussi, le constat est amer : le choc de l’été 2022 – avec son lot d’épisodes caniculaires, de sécheresses et d’incendies – n’aura pas même suffi à faire de l’adaptation face au changement climatique une réelle priorité.

Adaptation et atténuation

Mais dans la lutte contre le changement climatique, l’adaptation n’est pas seulement une arlésienne gouvernementale : elle peine à se faire une place dans le débat public en général, aux côtés des actions en matière d’atténuation, qui continuent d’occuper le devant de la scène. Lorsqu’il est question de climat, en France, on pense quasi exclusivement au fait de transformer la société pour limiter le réchauffement en diminuant nos émissions de gaz à effet de serre, et assez peu à la nécessité de transformer la société pour faire face aux conséquences du changement climatique.

Ces deux notions, pourtant indissociables dans les rapports du GIEC, ne sont pas investies de la même manière, pour un ensemble de raisons : la perception encore lointaine et partielle des conséquences du changement climatique ; le sentiment que l’adaptation est une forme de défaitisme, de renoncement à l’action par rapport à l’atténuation ; l’idée enfin que l’adaptation aux évolutions du climat se fera de toute manière « naturellement », à coups de solutions techniques ou par la migration de populations. Même s’il est indéniable que la prise de conscience des impacts du changement climatique progresse en France – essentiellement au gré des catastrophes et des périodes de crise1, l’idée qu’il faille mettre en place des actions stratégiques d’adaptation peine à devenir une authentique question de société. Le Plan national d’adaptation pourrait au moins avoir ce mérite : celui d’accompagner les prises de conscience et de faire de cette question encore trop marginale une question stratégique.

Car, sur le terrain, les défis en matière d’adaptation n’attendent pas et concernent déjà l’ensemble des territoires : perturbations du cycle de l’eau avec l’intensification des sécheresses et des inondations comme nous l’ont encore montré les intempéries de l’automne2 ; exposition accrue au phénomène de retrait-gonflement des argiles, qui fissure les bâtiments et concerne 48 % des sols en France métropolitaine3 ; exposition croissante aux vagues de chaleur – quatre fois plus nombreuses ces trente-huit dernières années que celles des trente-huit années précédentes4. Les métiers les plus sensibles aux évolutions du climat, au contact des milieux naturels, en font déjà les frais : c’est le cas des forestiers, des agriculteurs et des viticulteurs, des pompiers engagés dans la gestion des incendies, des métiers du tourisme et du secteur des assurances – qui investit massivement dans des outils de modélisation climatique. Contrairement aux idées reçues, l’adaptation ne concerne pas uniquement certains « territoires de première ligne » – les littoraux avec le recul du trait de côte, les villes avec le phénomène de surchauffe urbaine, les montagnes avec la baisse de l’enneigement – : les évolutions du climat font émerger de nouveaux risques sur l’ensemble du territoire et redessinent tant nos conditions de vie que nos paysages. Elles rappellent à nos sociétés modernes qu’elles ne sont pas hors sol, mais reposent sur des écosystèmes et des ressources essentielles.

Politique de l’adaptation

À partir de là, on comprend mieux en quoi l’adaptation est une question politique, et non pas uniquement « technique ». Comment réaménager nos territoires, transformer nos pratiques et nos modes de vie ? Quelle solidarité avec les agriculteurs, les populations les plus exposées et les plus vulnérables face aux évolutions du climat ? Comment faire évoluer nos activités économiques, plutôt que de maintenir sous perfusion des modèles obsolètes ? Aborder de manière anticipée ces questions éviterait notamment que l’adaptation ne s’invite par effraction dans le débat public, au travers de projets d’aménagement conflictuels, comme les mégabassines dans les Deux-Sèvres ou les retenues d’eau pour le tourisme à La Clusaz – qui sont autant de projets contestés comme étant des « maladaptations », c’est-à-dire de fausses solutions d’adaptation. Alors que le GIEC définit l’adaptation comme une « démarche d’ajustement au climat actuel ou attendu ainsi qu’à ses conséquences, de manière à en atténuer les effets préjudiciables et à en exploiter les effets bénéfiques 5 », il semble judicieux de formuler une autre définition, plus politique, de l’adaptation : changer la société dans un climat qui change.

Une autre définition, plus politique, de l’adaptation : changer la société dans un climat qui change.

Émerge ainsi un dernier niveau de politisation : quelle adaptation voulons-nous ? Cette question est d’autant plus pertinente que la notion même d’adaptation est critiquée de longue date comme synonyme de simple « ajustement » des systèmes existants, comme un renoncement à agir. Des auteurs, tels que Romain Felli, ont parfaitement montré comment l’adaptation avait été « choisie » par les dirigeants politiques des années 1970-1980, en même temps qu’ils faisaient le dangereux pari de l’inaction sur l’atténuation, en considérant même que l’innovation nécessaire à l’adaptation serait source d’opportunités économiques – une nouvelle extension du marché en somme6. Ainsi, l’adaptation est facilement associée, à juste titre, à la pensée néolibérale, qui voit dans les difficultés contextuelles un simple défi pour les marchés économiques, une occasion d’imposer aux populations toujours plus de flexibilité7.

Transformation

Pour autant, il est également possible – et il devient plus que jamais nécessaire – d’imposer dans le débat public une autre vision de l’adaptation qui soit transformationnelle, mobilisatrice et positive, résolument écologique et solidaire. Une telle conception de l’adaptation consiste à en faire une véritable occasion de transformation des sociétés, de réappropriation des systèmes de production, de redéfinition de nos liens avec le reste du vivant, de prise en compte des vulnérabilités. Une telle vision exigeante de l’adaptation suppose de prendre au sérieux le changement climatique, en considérant que l’adaptation et l’atténuation sont en réalité fondamentalement indissociables, notamment parce que l’adaptation n’est plus possible à partir d’un certain seuil d’impacts.

Non seulement une conception écologique de l’adaptation n’est pas un renoncement à lutter contre le changement climatique, mais elle peut permettre de tisser de nouvelles alliances avec le reste du vivant, pour en faire un allié. Elle consiste à promouvoir des solutions dites « fondées sur la nature », plutôt que d’avoir recours au techno-solutionnisme : végétaliser massivement les villes, restaurer les zones humides pour créer des zones tampons face aux inondations, recourir à l’agroforesterie pour préserver la ressource en eau… Sans nier l’importance de la solidarité nationale, une politique ambitieuse d’adaptation repose nécessairement sur une mise en œuvre locale, au plus près des spécificités de chaque territoire, à la croisée entre différents acteurs : collectivités, scientifiques, entreprises, société civile. C’est ce que l’on observe déjà, sur le terrain, lorsque des scientifiques s’associent aux populations pour créer des observatoires sur les évolutions du littoral dans le Morbihan, lorsque des collectifs citoyens se réapproprient la question de l’avenir de la montagne et des stations de ski dans le Vercors… Autant d’initiatives qui mériteraient d’être encouragées.

Ainsi, nous n’avons pas le choix de nous adapter, mais nous avons le choix de la manière dont nous souhaitons le faire. Au-delà de la – nécessaire – publication du Plan national d’adaptation, nous avons aujourd’hui besoin d’un réel débat politique, pour définir un projet mobilisateur à la hauteur des enjeux du siècle, pour éviter de tout changer pour que rien de change.

  • 1. Solange Martin, « Les extrêmes climatiques : perceptions et enjeux sociaux et politiques », Les Annales des Mines, no 106, avril 2022, p. 89-95.
  • 2. Sur l’avenir de la ressource en eau, voir notamment Éric Sauquet et al., Messages et enseignements du projet Explore2 [en ligne], Inrae, 28 juin 2024.
  • 3. Véronique Antoni, « Cartographie de l’exposition des maisons individuelles au retrait-gonflement des argiles », Note méthodologique [en ligne], Ministère de la Transition écologique, juin 2021.
  • 4. Météo France, Vagues de chaleur et changement climatique [en ligne], 28 septembre 2023.
  • 5. J. B. Robin Matthews (sous la dir. de), « Glossaire » [en ligne], dans Valérie Masson-Delmotte, Panmao Zhai, Hans-Otto Pörtner et al. (sous la dir. de) Réchauffement planétaire de 1, 5 °C. Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1, 5 °C par rapport aux niveaux préindustriel et les trajectoires associées d’émissions mondiales de gaz à effet de serre, dans le contexte du renforcement de la parade mondiale au changement climatique, du développement durable et de la lutte contre la pauvreté, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), 2019, p. 74.
  • 6. Romain Felli, La Grande Adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2016.
  • 7. Voir en particulier Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2019.