Chaud devant : quand la chaleur devient politique
De 2003 à aujourd’hui, les canicules ont cessé d’être un simple phénomène météorologique pour devenir un véritable problème public et politique. Mais derrière les réponses à apporter à la chaleur se dessinent des visions profondément divergentes de l’adaptation de nos sociétés au changement climatique.
La une de Libération du 22 juin 2026 marque une étape. Alors que l’été ne fait que commencer, la France suffoque, plongée dans un deuxième épisode caniculaire. Le quotidien reprend alors en gros titre les propos du climatologue Christophe Cassou : « Il faut politiser la canicule. » Dans son entretien accordé au journal, il pointe les responsabilités politiques face à l’impréparation du pays.
Le terme de « politisation » appliqué aux fortes chaleurs vient alors cristalliser une préoccupation inédite de l’opinion publique pour ces phénomènes météorologiques extrêmes, leurs conséquences, les solutions à mettre en place et le rôle des pouvoirs publics. Toujours plus précoce, la canicule s’est invitée comme en 2025 dans le « temps ordinaire », a perturbé le fonctionnement de la société et le quotidien des personnes les plus exposées, remis sur le devant de la scène l’inadaptation des écoles. Par son intensité et par la surmortalité induite, elle a jeté une lumière crue sur les inégalités face à la chaleur. Ainsi, la politisation de la canicule recouvre un processus plus complexe que la seule mise en accusation des responsables politiques : le terme atteste l’identification croissante des fortes chaleurs comme problème public et la reconnaissance de l’adaptation comme question politique1.
« Une marée qui monte de manière insidieuse »
Le terme de « politisation » désigne, en sociologie de l’action publique, un processus qui consiste à « requalifier » les faits sociaux en faits politiques2. Ce processus peut passer par une étape de « publicisation » : les faits sociaux deviennent alors des faits d’actualité, des problèmes publics, puis des problèmes politiques, qui appellent une réponse et un positionnement pour la sphère politique. Pierre Lascoumes montre que cette grille d’analyse sous forme de « processus » est particulièrement pertinente quand on l’applique aux questions environnementales, en citant le cas de la pollution atmosphérique, ou encore des algues vertes en Bretagne3.
En France, c’est la canicule de 2003 qui a constitué le premier jalon de ce processus. Avec un lourd bilan de 15 000 morts, qui a profondément marqué l’opinion, elle a fait passer les fortes chaleurs du statut de simple problème météorologique à celui de problème sanitaire, public et politique. Jean-François Mattei, ministre de la Santé d’alors, à qui on reprochera son inaction, raconte que la canicule s’est d’abord présentée comme « une marée qui monte de manière insidieuse », à une époque où « la chaleur n’était pas considérée comme un risque sanitaire4 ». La canicule de 2003 a joué un rôle majeur dans la mobilisation des pouvoirs publics, en particulier pour la protection des personnes âgées : mise en place de plans canicule, agencement de pièces fraîches dans les Ehpad, création de fichiers canicules pour recenser les personnes fragiles… Mais elle est longtemps restée un phénomène exceptionnel, requérant avant tout la protection des personnes fragiles, sans nécessiter de véritable transformation de société.
La multiplication des vagues de chaleur et les conséquences toujours plus visibles du changement climatique en France ont peu à peu contribué à élargir la question de la gestion des épisodes caniculaires à celle de l’adaptation de la société française aux évolutions du climat. L’ampleur des phénomènes, leur imbrication et leur récurrence ont contribué à l’identification de l’adaptation comme sujet à part entière et comme champ d’action, en particulier politique. Dans le même temps, la progression des sciences de l’attribution a permis de pointer plus précisément dans le traitement de l’actualité ce qui relève des effets du changement climatique et s’inscrit dans une trajectoire de réchauffement.
Ainsi l’été 2022, par l’ampleur des conséquences pour la société (vagues de chaleur, incendies, sécheresses…), a eu l’effet d’un électrochoc pour le monde politique. Le 22 février 2023, Christophe Béchu a pris la parole sur France Info pour appeler à « sortir du déni » et « préparer notre pays à + 4 °C » de réchauffement climatique. Le gouvernement s’est alors impliqué comme jamais auparavant dans l’élaboration du nouveau Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3), finalisé en 2025.
Les trois visions politiques de l’adaptation
De manière plus discrète, la politisation de l’adaptation passe aussi par la confrontation des visions politiques. Si ces dernières ne s’expriment pas directement dans le débat public, elles n’en demeurent pas moins sous-jacentes et en voie de consolidation. À mesure que le monde politique s’empare de l’adaptation, propose des mesures, les met en débat, il devient de plus en plus net qu’il existe des différences de fond. Politiser l’adaptation ne se limite pas au fait d’interroger les responsabilités politiques : de plus en plus, l’adaptation est le terrain d’affrontement entre des projets de sociétés radicalement divergents5.
L’adaptation est le terrain d’affrontement entre des projets de sociétés radicalement divergents.
Les tenants de l’acclimatation conservatrice minorent l’importance du changement climatique. Ils reconnaissent qu’il existe une évolution du climat mais la jugent « naturelle », contestant ses origines humaines et décrédibilisant les travaux scientifiques. Les aléas climatiques extrêmes ne sont véritablement pris au sérieux que dans la confrontation immédiate à la crise, lorsque la société est touchée au cœur et l’opinion publique mobilisée. De véritables volte-face sont alors observables, comme récemment lorsque le Rassemblement national a regretté, en pleine canicule, que l’on n’ait pas plus écouté le GIEC, après l’avoir conspué pendant des décennies. Une fois confrontés aux conséquences du changement climatique, les conservateurs envisagent l’adaptation sous forme d’aides d’urgence et de solutions techniques, et en appellent à l’État régalien. L’adaptation, envisagée comme « loi naturelle » de l’être humain, toujours capable de trouver des solutions techniques, n’appelle pas de remise en cause de l’organisation sociale, des modèles économiques et agricoles. Les écosystèmes, l’eau et le monde vivant constituent un stock de ressources qu’il s’agit simplement de réallouer.
L’ajustement néolibéral est sans doute la vision politique de l’adaptation la mieux identifiée6. Cette approche reconnaît pleinement la réalité du changement climatique, mais le considère comme une contrainte supplémentaire à intégrer, pour un système économique confronté à différentes menaces. L’atténuation du changement climatique (baisse des émissions) est présentée comme une condition de l’adaptation, mais elle est rarement respectée. L’État pilote l’adaptation par le haut, par la planification et le soutien à l’innovation, tandis que les citoyennes et les citoyens sont surtout invités à adopter des comportements responsables. L’adaptation reste une affaire de gestion des risques et de solutions techniques et ne doit pas remettre en cause des intérêts économiques. Les inégalités face aux conséquences du changement climatique sont niées. Le reste du vivant est regardé comme un moyen ponctuel, et non comme un véritable allié.
Enfin, la transformation écolo-solidaire prend au sérieux le changement climatique comme invitation à transformer en profondeur les sociétés, en considérant que l’atténuation et l’adaptation sont indissociables. Elle reconnaît que l’adaptation a des limites dures, des seuils de destruction des systèmes à partir desquels elle ne sera plus envisageable. La justice sociale et la préservation des écosystèmes, avec lesquels nous sommes profondément interdépendants, sont perçues comme des conditions de réussite de l’adaptation. Cette vision politique de l’adaptation reconnaît le rôle des citoyennes et des citoyens, l’importance des coopérations, des mécanismes de solidarités, de la recherche scientifique et des alliances avec le monde vivant (végétalisation urbaine, création de zones humides, plantation de mangroves…).
Quelques limites au processus de politisation
Malgré une politisation accélérée, l’adaptation reste largement tributaire des crises, qui contribuent à la médiatisation et à la formulation des problèmes publics. Dans le cas des canicules, la politisation souffre d’une temporalité très saisonnière : les préoccupations de l’été laissent traditionnellement place au branle-bas de combat de la rentrée. Les canicules révèlent aussi l’importance de la centralité des lieux concernés dans les processus de politisation : c’est parce qu’elles touchent les grandes villes, et la capitale, qu’elles mobilisent autant l’opinion et les médias. Les aléas climatiques auxquels sont confrontés les territoires d’outre-mer, par exemple, ne bénéficient souvent pas de la même visibilité.
Il ne faut pas nier non plus que des stratégies de dépolitisation et de diversion existent : réduction du problème à un sujet unique et technique comme la climatisation, négation des inégalités et des responsabilités, discours sur « l’exceptionnel » qui justifient l’impréparation par le caractère inédit des événements climatiques… Et il ne faut enfin pas masquer le fait que, pour une partie du monde politique, l’adaptation peine à être reconnue comme un sujet en tant que tel et constitue un simple argument de validation de la pensée politique déjà en place : validation de la nécessité d’agir pour limiter le changement climatique, validation de la nécessité de changer de système économique…
Le terme d’« habitabilité », de plus en plus répandu7, contribuera-t-il à la poursuite de la politisation de l’adaptation et des canicules, réaffirmant leur caractère central pour l’avenir de la société ? La campagne présidentielle de 2027 viendra-t-elle encourager le processus ou le mettre en sourdine en priorisant d’autres thématiques ?
- 1. Voir Marie-Hélène Lafage, « L’adaptation, une question politique », Esprit, novembre 2024.
- 2. Voir notamment les travaux de Jacques Lagroye.
- 3. Voir Aurélien Evrard et Pierre Lascoumes, Action publique et environnement, Paris, Presses universitaires de France, 2024, chapitre iii, « L’action publique environnementale », p. 78-118.
- 4. Émission « Mécaniques de la politique : Jean-François Mattei face à la canicule de 2003 », France Culture, 3 février 2022.
- 5. Les trois visions politiques présentées ici ne sont pas des catégories étanches. Elles sont une première tentative pour disposer de repères dans l’analyse des positionnements politiques. Pour plus de détails, voir Marie-Hélène Lafage, Les Métamorphoses. Pour un projet écologique et solidaire d’adaptation au changement climatique, Paris, Les Petits Matins, 2025.
- 6. Voir notamment le livre de Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, paru en 2019 chez Gallimard, qui montre les liens étroits qui existent entre la notion d’adaptation et la pensée néolibérale.
- 7. Voir notamment Baptiste Morizot et Laurent Neyret, Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2026.