Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

L'éthique du climat. Entretien

janv./févr. 2018

#Divers

L’éthique des sciences face aux changements climatiques repose sur les principes de justice, de durabilité et de solidarité. Il reste à reconnaître la nature transversale des enjeux écologiques et à diffuser les connaissances acquises auprès d’un large public.

Vous présidez la Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et des technologies (Comest) de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Comment définiriez-vous les principes d’une éthique des sciences face aux dérèglements climatiques ?

L’Unesco a adopté le 13 novembre 2017 la Déclaration de principes éthiques en rapport avec les changements climatiques1. Un certain nombre de principes éthiques importants y sont énoncés afin de guider la prise de décision politique et d’orienter les politiques publiques transversales des pays de la planète. Parmi ces huit principes éthiques, la Déclaration met l’accent sur les liens qui unissent la justice, la durabilité et la solidarité.

Les solutions aux changements climatiques doivent ainsi s’adresser en priorité aux groupes les plus vulnérables dans les pays en développement et les pays développés, exprimant ainsi la solidarité humaine universelle. Cependant, cette solidarité doit aussi se manifester auprès des écosystèmes et plus largement du système-Terre, au nom des interdépendances qui nous unissent. Les êtres vivants sont en effet affectés par les changements climatiques, comme en témoigne la perte de biodiversité de certains écosystèmes. Ces solutions aux changements climatiques doivent aussi être durables. Pour cela, elles doivent adopter des systèmes économiques qui soient écologiques et qui favorisent des technologies à faible émission de carbone. Enfin, ces solutions doivent être justes et équitables en matière d’adaptation et d’atténuation. La Déclaration réitère le principe de responsabilités communes mais différenciées, tel qu’affirmé dans l’accord de Paris. Elle retient également l’importance de la prévention des risques en matière de changements climatiques (inondations, sécheresses, etc.), tout en insistant sur la coopération internationale. Elle rappelle l’importance des connaissances scientifiques pour fonder des décisions politiques et le principe de précaution pour adopter des mesures effectives.

Cette Déclaration est le fruit d’une négociation des États membres qui s’est appuyée sur le travail de la Comest, laquelle a produit pendant dix ans, contre vents et marées, quatre rapports sur les diverses dimensions éthiques des changements climatiques2.

Quel rôle peut-on attribuer aux institutions internationales, notamment celles qui ne sont pas spécialisées sur l’enjeu du dérèglement climatique ?

Lorsque les États membres de l’Unesco ont finalement décidé d’aller de l’avant vers une Déclaration de principes éthiques en rapport avec les changements climatiques, c’était dans l’enthousiasme qui a précédé la Cop21 et qui a balayé les oppositions les plus fortes de certains pays. Pour la première fois, une agence des Nations unies propose un texte complémentaire à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Ccnucc). Cela ne s’est pas fait sans tension politique : certains États ont intérêt à ce que les discussions sur les changements climatiques soient limitées aux Conférences des parties, afin de retarder toujours davantage les décisions communes effectives et contraignantes.

Cependant, cette ouverture créée par l’Unesco est peut-être le signe qu’il est temps que chacune des agences des Nations unies se saisisse de la question des changements climatiques comme d’un enjeu transversal, afin de modifier certains de leurs choix ou de leurs orientations, un peu à la manière dont les objectifs du développement durable se diffusent au sein de l’Organisation des Nations unies, mais aussi plus largement auprès des gouvernements, des entreprises et des organisations non gouvernementales3.

Quelles pistes préconisez-vous pour développer une culture générale scientifique, notamment auprès des responsables politiques ?

La Déclaration de l’Unesco insiste sur l’importance d’avoir des données scientifiques pour prendre des décisions politiques éclairées. L’une des sources est évidemment le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), qui fait un travail remarquable pour documenter la source anthropique des changements climatiques4. Tout acteur politique aurait intérêt à lire au moins les résumés des rapports du Giec pour comprendre les dynamiques climatiques qui sont en marche et les effets catastrophiques des changements climatiques sur tous les pays et les écosystèmes dont nous dépendons.

Ensuite, d’autres connaissances scientifiques, incluant les sciences humaines mais aussi les savoirs traditionnels, pourraient être soutenues à un niveau national avec des publications dans la langue vernaculaire pour être accessibles à la population et aux décideurs locaux. Il manque encore beaucoup de connaissances locales sur les mesures d’adaptation, les modèles économiques de la transition énergétique et écologique, les interactions entre cultures et écosystèmes en situation de catastrophes, etc. Les politiques pourraient ainsi lancer un mouvement plus large, au niveau de l’État, afin de mobiliser les connaissances à toutes les échelles, créant ainsi un effet mobilisateur plus continu et plus profond pour les citoyens et les décideurs.

Note

  • 1.

    La Déclaration est disponible sur unesdoc.unesco.org.

  • 2.

    Les rapports 2010-2015 sont disponibles sur unesdoc.unesco.org.

  • 3.

    Les objectifs de développement durable sont présentés sur le site du Programme des Nations unies pour le développement : www.undp.org.

  • 4.

    Voir ses publications sur www.ipcc.ch.

Marie-Hélène Parizeau

Marie-Hélène Parizeau est professeure titulaire à la faculté de philosophie de l’Université Laval et y enseigne la philosophie morale et l’éthique appliquée. Elle a écrit plusieurs articles et dirige la collection « Bioéthique critique » aux Presses de l’Université Laval. Elle dirige le Groupe de recherche en éthique médicale et environnementale et est membre du COMEST de l’UNESCO.…

Dans le même numéro

Les mondes de l’écologie

Devant la pression sur les ressources naturelles, le projet écologique est le seul qui fasse durablement monde. Ce dossier appelle à un approfondissement de la solidarité et souligne l’urgence d’une transformation de l’Etat, de nos sociétés, de nos concepts politiques et de nos imaginaires.