La révolution tranquille menacée en Ukraine


Le 16 janvier 2014, le président Ianoukovitch a fait voter à la hussarde des lois répressives, qu’il a immédiatement signées et utilisées pour tenter de mettre fin à une révolte civique et pacifique. Le 19 janvier, les forces de l’ordre ont lancé un premier assaut. Quelle que soit l’issue d’une confrontation provoquée par un régime de plus en plus illégitime, l’exceptionnel phénomène EuroMaïdan mérite d’être décrit et salué.

Le mouvement de protestation a traversé les longues fêtes de fin d’année et se poursuit. Depuis le 21 novembre 2013, quand le président Ianoukovitch a annoncé qu’il ne signerait pas l’accord d’association avec l’Union européenne, Maïdan, renommée EuroMaïdan, n’a jamais été désertée. La place et l’avenue Krechtchatik appartiennent aux Ukrainiens, plus ou moins nombreux selon le moment, plus de 100 000 le dimanche, venus de toutes les provinces du pays. La mairie de Kiev est occupée, le maire a dû quitter ses fonctions. À quelques mètres de la tribune où se succèdent discours politiques, poèmes et musique, la Maison des syndicats sert de quartier général à toutes les oppositions rassemblées et à l’organisation matérielle de la vie collective sur Maïdan. Les drapeaux européens flottent sur la foule, presque aussi nombreux que les drapeaux ukrainiens. Le slogan le plus populaire est : « Pour l’Ukraine, avec l’Europe. »

Un pays sur une place

« Maïdan, ce n’est pas seulement un point sur la carte de Kiev, ce sont des valeurs réelles, c’est l’endroit de la liberté, ce sera quelque chose comme Solidarnosc en Pologne », explique Arseni Iatseniouk, leader du parti d’opposition Batkivchtchina rassemblé autour de l’ex-Premier ministre emprisonné Ioulia Timochenko. Maïdan est de nouveau, neuf ans après la « révolution orange », le cœur et le nerf de l’Ukraine politique. On dit que les manifestants ne sont pas en majorité des Kiéviens, car toutes les provinces du pays, toutes les villes, même de l’Est pourtant plus russophone, envoient des centaines de citoyens à Kiev, en rotation. Les groupes se succèdent sur la place, jour après jour. Il a été décidé de concentrer le mouvement de protestation, le sit-in, dans la capitale, en y faisant venir les provinciaux.

Ainsi, Maïdan représente l’Ukraine, pas seulement la capitale ou les grandes villes de la Galicie, très européennes car n’ayant jamais appartenu à l’empire tsariste (elles ont été conquises par Staline pendant la guerre). La surprise de cette nouvelle rébellion anti-régime est qu’elle concerne quasiment toutes les régions, toutes les générations, toutes les professions. Il semble que les fortes différenciations politiques et sociales qui fragmentent l’Ukraine soient peu à peu gommées par les abus du pouvoir qui choquent le public dans son ensemble et par le marasme économique qui touche la quasi-totalité des quarante-six millions d’habitants. Bien sûr, les diversités demeurent, et demeureront entre l’Est et l’Ouest, entre Kiev et Sébastopol en Crimée, entre Odessa et Donetsk, entre les orthodoxes et les gréco-catholiques, entre les jeunes et les vieux, les pauvres et les riches. Comme dans tout pays d’une telle taille.

Les derniers sondages conduits par la sociologue Irina Bekechkina en décembre 2013 indiquent que la majorité des Ukrainiens sont sympathisants de Maïdan et qu’ils ne comptent pas sur la Russie pour les tirer du marasme économique et social. Ils n’attendent pas non plus de l’Union européenne une solution miracle, mais une aide à long terme pour construire un État de droit et enrayer le déclin économique. L’accord d’association aurait permis de mettre en place des mesures de libre-échange et des coopérations en matière juridique, d’éducation, de santé. Rien de tel ne semble être prévu dans les accords signés entre les présidents russe et ukrainien en décembre 2013, qui visent à mettre l’économie ukrainienne sous tutelle russe grâce notamment à l’achat de bons du Trésor et au contrôle du marché des hydrocarbures.

Des revendications claires

Le 22 décembre, alors que j’étais sur Maïdan, la foule a voté à main levée pour former le « Mouvement populaire Maïdan » et élu son comité d’organisation. Les chefs des différents partis politiques d’opposition en sont membres, aux côtés de personnalités et d’organisateurs. Ce qui m’a le plus frappée est la détermination des gens, leur patience et leur remarquable organisation. Ils sont convaincus d’avoir raison et de se battre pour la seule issue possible : la fin du régime corrompu, la fin des « bandits », terme le plus couramment employé pour désigner Viktor Ianoukovitch, Mykola Azarov, leurs ministres et leurs proches. Un seul mot d’ordre : le départ du président et de son gouvernement. Plusieurs revendications : la démission du ministre de l’Intérieur (le chef de la police avait été obligé de démissionner après la répression brutale contre de jeunes manifestants dans la nuit du 29 au 30 novembre), la libération de Ioulia Timochenko, la continuation des discussions avec l’Union européenne, le refus de « vendre l’Ukraine à la Russie ».

La foule conspue également les oligarques, qui se confondent avec les politiques. Le fils du président Ianoukovitch a fait fortune depuis la prise de fonction de son père début 2010. Parmi les hommes d’affaires les plus puissants, certains ont beaucoup d’influence et sont prêts à prendre leurs distances avec le gouvernement actuel, pour préparer une relève et garantir leurs intérêts. Viktor Pintchouk, gendre de l’ancien président Koutchma, fait partie de ces magnats qui ne dépendent pas du clan Ianoukovitch. Le milliardaire Rinat Akhmetov dit ne pas faire de politique mais a soutenu les manifestations pro-européennes ; sa chaîne de télévision, Ukraïna, couvre avec sympathie le mouvement EuroMaïdan. Un autre riche entrepreneur qui a été brièvement ministre de Ianoukovitch, Petro Porochenko, s’est joint aux leaders d’opposition dès l’automne dernier. Il était aux côtés des trois grands chefs de parti1 à Vilnius pour prendre la parole à une conférence publique organisée en marge du sommet de l’Union européenne avec les six pays du partenariat oriental (Ukraine, Biélorussie, Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan2).

En écoutant ces quatre opposants ukrainiens à Vilnius, alors même que Ianoukovitch refusait de signer l’accord avec l’Union européenne, on comprenait à quel point le président ukrainien était incapable de représenter les intérêts de ses concitoyens et rassemblait contre lui toutes les forces politiques nationales, hormis son « parti des régions », par ailleurs sérieusement affaibli. Ce parti a essayé de contrer Maïdan par des sit-in dans le parc Mariinski, sans grand succès.

Maïdan, un univers social

Les partis, les organisations sociales, les syndicats s’efforcent de suivre le mouvement. Ils sont souvent en retard sur Maïdan, car Maïdan est devenue un phénomène, un univers social, un grand lieu politique où se côtoient des personnes de tous horizons. Jamais de bousculade, même quand plus de cent mille personnes sont au coude à coude sur la place. De jeunes gens passent avec des plateaux de thé chaud et des sandwiches, on se sert, on dit merci, on se sourit. De grandes boîtes sont installées à côté de la Maison des syndicats, QG de la protestation depuis novembre, où l’on collecte les dons pour fournir le thé, les sandwiches, le repas du soir, les couvertures et tout le nécessaire pour tenir le siège de la place publique. Sur Maïdan, désormais entourée de barricades de fortune et fermée à la circulation, sont dressées de nombreuses tentes. On fait la queue pour s’enregistrer comme volontaires pour approvisionner, faire la cuisine, nettoyer, assurer la sécurité.

Ainsi, les gouvernants n’ont plus accès ni à la place, ni à l’avenue Krechtchatik, ni à la mairie de Kiev. Ils sont assiégés hors du centre-ville. Ils font comme si de rien n’était et prétendent gérer le pays. Les manifestants continuent à occuper le centre-ville, à mener leur combat politique, à alimenter les médias du matin au soir, et ne se préoccupent pas de ce que décident les gouvernants, sauf quand ces derniers ont recours à la répression. Le 30 novembre, après les abus des Berkout, les forces anti-émeutes, un demi-million de personnes envahissaient tout le centre-ville de Kiev. Ianoukovitch a pris peur, a exprimé des regrets et mis à pied le chef de la police.

Contrairement à la « révolution orange » de 2004, la révolte EuroMaïdan ne s’est pas produite suite à un scrutin falsifié et n’a pas une relève toute prête pour remplacer l’équipe Ianoukovitch. Les manifestants n’attendent pas l’homme providentiel mais une refondation du pays, des gouvernants honnêtes, une justice impartiale. Pour les chefs de l’opposition, un défi majeur est de se mettre d’accord sur le ou les candidats à soutenir à l’élection présidentielle. Chacun soigne donc sa popularité. Les proches de Ioulia Timochenko, comme son ancien ministre Hryhori Nemyria, espèrent que la mobilisation permettra d’obtenir sa libération, et qu’elle pourra se présenter devant les électeurs, ce qui paraît improbable à ce jour.

Les chefs de l’opposition se trouvent, à leur tour, dépassés par leur base. Ils sont surpris par l’ampleur et la durée de cette protestation populaire qui a surgi d’abord à Kiev et à Lvov, puis a gagné de nombreuses villes. Les partis, les organisations sociales, les syndicats s’efforcent de suivre le mouvement, souvent avec retard. Ils ont du mal à proposer de nouvelles idées, des initiatives. Ils hésitent entre une stratégie de rupture ou des négociations avec le régime politique actuel.

La société en colère, mobilisée et bien organisée, n’a à aucun moment provoqué les policiers ou cherché une confrontation directe. Elle s’est montrée déterminée et patiente, de cette patience que nourrit la volonté inébranlable de sortir du tunnel dans lequel Ianoukovitch et ses clans ont enfermé l’Ukraine. Elle a plus que jamais besoin du soutien de l’Europe et des sociétés démocratiques.

le 20 janvier 2014

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    Une version longue de cet article est disponible en ligne sur le site du Centre d’études et de recherches internationales : www.sciencespo.fr/ceri/fr

  • 1.

    Les trois principaux leaders de l’opposition sont Vitali Klitschko, le champion du monde de boxe, qui préside le parti Udar (Coup), Oleg Tyagnibok, le leader du parti nationaliste Svoboda (Liberté), et Arseni Iatseniouk, qui mène Batkivchtchina (Patrie), mouvement qui a succédé aux deux partis des anciens dirigeants de la « révolution orange » : Biout, parti de Ioulia Timochenko, et Notre Ukraine, parti de Viktor Iouchtchenko.

  • 2.

    Le 28 novembre 2013 à Vilnius, la Géorgie et la Moldavie ont signé des documents qui ont « initialisé » l’accord d’association avec l’Union européenne, prévu pour fin 2014. En mars 2012, l’Ukraine s’était engagée dans cette « initialisation » du processus et devait signer l’accord d’association au sommet de Vilnius. Elle se trouve maintenant au même stade que la Géorgie et la Moldavie.