Mémorial aux morts au combat devant la cathédrale Sainte-Sophie, à Kyiv
Mémorial aux morts au combat devant la cathédrale Sainte-Sophie, à Kyiv

Les Ukrainiens tiennent bon

Revenue d’un séjour en Ukraine, Marie Mendras dresse le constat d’un pays en pleine activité, qui construit, rénove, innove. En dépit des attaques et des blessures de la guerre, la détermination à libérer une Ukraine forte reste inchangée.


Depuis le 25 août 2026, au lendemain de la fête de l’Indépendance ukrainienne, les attaques russes se multiplient. Les drones et missiles russes frappent Kyiv, Dnipro, Odessa, Lvyv, Kharkhiv, Kryvyï Rikh, la ville de naissance du président Zelensky, et d’autres villes à l’Est et au Sud du pays. Les sirènes alertent les habitants jour et nuit, les trains sont régulièrement évacués. Les Ukrainiens restent calmes et organisés, ils ne cèdent pas à la panique, mais ils en ont assez d’être perturbés dans leurs activités quotidiennes et de s’inquiéter pour leurs proches.

Je suis arrivée à Kyiv le 25 août au matin, en train de Varsovie. Tout était encore relativement tranquille. Puis j’ai fait un aller-retour en train de nuit vers Dnipro, grande ville du Centre-Est sur le fleuve Dniepr, où Frédéric Petit, député des Français résidant en Europe centrale et dans les Balkans, m’a conviée à participer à des rencontres universitaires, des visites d’usines, et des échanges avec l’équipe municipale qui prépare le jumelage de Dnipro avec la ville de Brest. Au retour, nous sommes arrivés à Kyiv avec dix heures de retard, après trois évacuations du train. Quelques temps plus tard, le 14 septembre, c’est le train international Kyiv-Varsovie qui sera attaqué, à deux kilomètres de la frontière polonaise. Des personnalités politiques étrangères s’y trouvaient. Ceci marque une rupture, car le pouvoir russe s’était jusqu’alors retenu de viser des Européens et Américains en Ukraine. Le 17 septembre, une gare de Kyiv et une gare de Kharkhiv ont été bombardées.

Le 4 septembre dernier, pour la première fois, les Russes frappent au cœur du pouvoir. Ils visent le bureau du directeur des services de renseignement intérieur, le SBU, dans un grand bâtiment à cinquante mètres de la cathédrale Sainte-Sophie et deux cents mètres de Maïdan, la place de l’Indépendance. Plusieurs blessés graves et tout un quartier dans la fumée noire. Pendant mon séjour à Kyiv, j’habitais juste à côté et retrouvais chaque jour des amis et collègues au café Zavertailo, en face du SBU, sur la rue Volodomyrska. Les vitres ont été soufflées, un client blessé, le personnel et les clients réfugiés dans la cave étaient sains et saufs. Stanislas Zavertailo, propriétaire du café-restaurant, a exprimé son exaspération et sa détermination, avec toute l’équipe, à réparer les dégâts et rouvrir rapidement. Les commentaires sur cette attaque manquée – le directeur du SBU est bien vivant – se rejoignent tous sur un point : « C’est la panique au Kremlin… » Ce qui ne rassure personne mais renforce chacun dans la conviction qu’il faut continuer à se battre, car la guerre aura une fin.

Les bombardements produisent des ruptures de rythme dans la journée, créant incertitude et arrêt d’activité. C’est surtout la perte de temps et d’efficacité qui affecte les Ukrainiens, car ils commencent leur journée sans savoir exactement comment elle finira. Pour les jeunes femmes, journalistes, universitaires, juristes que j’ai rencontrées, l’anxiété se porte sur les enfants et les parents âgés. Margarita Dykalyuk, directrice de la rédaction de l’excellent hebdomadaire Ukrainskyi Tyjden, m’a fait part de sa tristesse : « Chaque jour, à l’école maternelle, mon enfant avec tous les autres descendent au bunker. Ils n’ont connu que cela. » Les enfants ne savent pas exprimer leur désarroi, et vivent en tension. Margarita n’a pas peur, mais elle est fatiguée par les nuits coupées, les journées désorganisées. Elle voudrait travailler plus vite, produire un journal plus complet. Cette exigence, je l’ai entendue de tous mes interlocuteurs à Kyiv et Dnipro.

C’est surtout la perte de temps et d’efficacité qui affecte les Ukrainiens, car ils commencent leur journée sans savoir exactement comment elle finira.

Kateryna Leonova, journaliste à Dnipro, comme Valentina Telichenko, avocate à Kyiv, m’ont démontré que l’engagement total à repousser l’agresseur russe vient de la volonté de travailler et vivre dans une Ukraine libre. Les Ukrainiens nourrissent colère et détestation pour les Russes, et veulent absolument que justice soit faite après la guerre : procès et jugements des criminels, réparations de guerre. Cependant, cette colère n’est pas une désespérance, car elle ne porte pas la passion d’une revanche à prendre contre l’agresseur. La plupart de mes interlocuteurs ont exprimé le souhait d’une rupture avec la Russie : plus aucun contact, plus aucun échange. Certains m’ont dit que la seule option qu’ils envisageaient, c’était une frontière infranchissable qui les sépare du dangereux voisin. Car ils ne voient pas la Russie changer et devenir fréquentable.

Cette réalité nous invite à réfléchir, en Europe, sur le travail de longue haleine que nous devrons accomplir après la cessation des hostilités, pour maintenir sous surveillance la Russie et engager ensuite un processus de réconciliation, ou au moins de voisinage sans interférence, entre les deux pays.

L’Ukraine, après cette effroyable épreuve, sera probablement plus soudée, mieux gouvernée, investie dans sa contribution à l’Union européenne en tant qu’État membre. Cependant, elle connaîtra des divisions et des rancœurs. La première différence se trouve déjà entre ceux qui sont allés combattre et ceux qui ont évité le service. Les graves cas de corruption, notamment dans l’industrie d’armement, nourrissent ce ressentiment contre ceux qui mettent en péril la cause nationale.

Une autre barrière sépare les Ukrainiens sous occupation et les autres. Il est difficile à Kyiv ou Dnipro d’engager la conversation sur les territoires occupés, et sur les cinq à six millions de personnes qui y demeurent encore, après le départ de millions d’Ukrainiens en 2014-2015, fuyant l’annexion de la Crimée et l’occupation de l’Est du Donbass, puis en 2022, quand la grande guerre débute. L’occupation russe est dure et cruelle. La ville d’Oleshny, dans la région de Kherson, comptait 26 000 habitants en 2021. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’environ 2000, que l’Ukraine tente sans succès d’évacuer. Près de la ligne de front, ils vivent sous les bombes et l’occupant n’assure ni ravitaillement ni soins médicaux. « Nous n’avons plus ni pain, ni beurre, ni huile, ni farine », explique une habitante d’Oleshny à Yuliia Tarakiuk, reporter du quotidien Kyiv Independent, le 16 septembre.

La plupart des habitants sous occupation russe ont dû céder leur document d’identité ukrainien et prendre le passeport russe, sous peine de sanction, privation de retraite, retrait du logement. Ils sont même forcés de participer à la farce électorale des législatives en Fédération de Russie, les 18-20 septembre. Car la distribution de passeports est une arme de soumission mais aussi une méthode simple pour augmenter la participation au « vote » à la Douma d’État, avec chaque bulletin évidemment pour le parti du pouvoir, Russie unie. Cette méthode est depuis longtemps utilisée en Transnistrie, province de Moldavie, et en Abkhazie et Ossétie du Sud, provinces de Géorgie sous contrôle russe. Cette violation du droit international et du droit des personnes rend tout scrutin en Russie illégal, et les résultats nuls.

Le pays tient bon, et progresse dans les domaines de la recherche, l’innovation, la reconversion industrielle, la défense civile, la santé.  Les Ukrainiens investissent dans la reconstruction après chaque attaque, en particulier les musées, bibliothèques, maisons de la culture – particulièrement visées – et dans la construction de nouvelles institutions, centres de recherche, usines, entreprises agroalimentaires. A Dnipro, L’Institut Polytechnique est en plein essor. Les différents laboratoires de recherche nous ont impressionnés ; les étudiants et jeunes chercheurs déposent des brevets et participent à l’innovation dans la production. Nous avons aussi visité deux usines récentes, dont les produits se vendent très bien à l’international. L’une est spécialisée dans le matériel dentaire de haute technologie. L’autre fabrique des sacs de toutes dimensions, pour emballer, jeter, vendre dans une nouvelle matière très légère et solide, dont elle détient le brevet. Elle fournit par exemple les sacs de commerce de la marque Nike.

Le pays tient bon, et progresse dans les domaines de la recherche, l’innovation, la reconversion industrielle, la défense civile, la santé.

Les Ukrainiens s’étonnent eux-mêmes de leur capacité de poursuivre leurs différentes missions tout en participant à la défense nationale. Plusieurs de mes collègues de l’Institut de l’État et du Droit ont rejoint la défense de Kyiv au printemps 2022, et certains sont restés dans les services de l’armée. L’Institut travaille sur les révisions constitutionnelles et réformes du droit nécessaires pour préparer la vie politique après la levée de la loi martiale. Il est évident que le premier défi sera d’assurer des conditions favorables à des élections parlementaires et présidentielles. Il faut d’abord et avant tout reconstituer le registre des électeurs, à travers le pays et à l’étranger, où vivent des millions d’Ukrainiens. Le plus difficile sera de relever les adresses de nouvelle résidence des millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays. L’agression russe depuis 2014 a créé un déséquilibre démographique, avec l’Ouest et le centre du pays beaucoup plus peuplés que l’Est et le Sud-Est. Un autre défi sera de renouveler l’offre politique, dans un pays où les partis restent attachés à un leader et n’ont pas de programme.

Les chercheurs et professeurs de la Kyiv School of Economics ont créé, au sein de l’université, un Institut qui produit des analyses de grande qualité sur des questions urgentes qui se posent pendant la guerre et sur des sujets essentiels pour préparer l’après-guerre et l’entrée dans l’Union européenne. Ils nous donnent une compréhension de la situation économique, démographique, sociale et partagent avec nous les pistes pour les politiques publiques et stratégies d’entreprise du futur. Il importe de travailler avec eux et de diffuser leurs publications.

Les Ukrainiens ont l’intelligence de préparer l’avenir. Cependant, ils rappellent que tout ceci n’a de sens que si la Russie est défaite. La priorité est de repousser l’ennemi, mettre fin aux bombardements, assurer une sortie de guerre avec des garanties de sécurité solides et durables. Stanislas Kozlyuk, reporter de guerre, insiste sur le besoin urgent de défense anti-missiles pour assurer la protection du ciel ukrainien. « Nous demandons une aide accrue de nos alliés car, si nous avons la capacité de ne pas perdre, nous n’avons pas la capacité de gagner seuls ».

Notre présence en Ukraine est vitale, que nous venions pour une semaine, un mois ou une longue mission de coopération avec une entreprise, une administration, une université ou un lycée, un centre de recherche, une maison de la culture, un centre médical. Le message en direction du pouvoir russe est toujours le même mais il mérite d’être exprimé avec force, et suivi de mesures ambitieuses : l’Ukraine est européenne, nous y sommes chez nous, comme ils sont chez eux dans nos pays européens. Les Russes n’y sont plus chez eux depuis qu’ils ont choisi l’agression et la destruction.