Secours durant l’attaque terroriste du Crocus City Hall. CC BY 4.0 via Wikimedia
Secours durant l'attaque terroriste du Crocus City Hall. CC BY 4.0 via Wikimedia

Terreur en Russie

L’attentat terroriste commis à Moscou le 22 mars 2024 a été revendiqué par l’État islamique. Vladimir Poutine s’obstine pourtant à incriminer l’Ukraine et ses soutiens occidentaux, car nommer les responsables reviendrait à reconnaître les conséquences de la guerre en Tchétchénie et de son soutien à Bachar al Assad.


Le 22 mars 2024, l’État islamique au Khorassan, branche afghane de l’organisation terroriste, a commis un attentat dans la salle de concert Crocus City Hall dans les environs de Moscou. Le nombre des victimes atteindrait deux cents morts et disparus, et autant de blessés. Les terroristes sont entrés aisément dans l’immense salle de six mille places et en sont ressortis tout aussi facilement après vingt minutes de tuerie et d’incendie. Quatre hommes, originaires du Tadjikistan, ont été arrêtés quelques heures plus tard dans la voiture qu’ils avaient utilisée pour se rendre sur le lieu du crime.

Le Crocus n’était pas protégé, ni autour du bâtiment, ni à l’intérieur. L’absence de dispositif de sécurité met en cause les autorités. Immédiatement, le Kremlin a pointé le doigt vers l’Ukraine, alors que l’État islamique venait de revendiquer l’attentat. Face à la lourde responsabilité qui est la leur, les dirigeants russes se sont défaussés sur leur ennemi obsessionnel, l’Ukraine, soutenue par l’Occident. L’engrenage bien connu est enclenché : mensonge, incompétence, violence et déni. Vladimir Poutine a tourné le dos aux victimes en refusant d’aller au Crocus, préférant prier seul devant un cierge.

Dans un pays gouverné correctement, l’attentat terroriste aurait conduit à une enquête minutieuse, à une procédure judiciaire, à un soutien aux familles des victimes. En Russie, c’est tout le contraire. Les Ukrainiens et les Occidentaux sont déclarés coupables sans aucune preuve. Les exécutants ont été torturés et sont passés aux aveux. Les policiers ont été félicités. Le dossier est clos.

Poutine et l’État islamique

Le Kremlin refuse d’admettre que l’attentat a été commis par l’État islamique au Khorassan. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette posture.

Premièrement, Poutine vit dans une bulle de désinformation. Il n’a pas écouté les avertissements des services de renseignement étrangers. Les services russes avaient aussi reçu l’information selon laquelle la salle du Crocus faisait partie des cibles possibles. Des attentats préparés par l’État islamique au Khorassan ont été déjoués ces derniers mois, en Russie et dans d’autres pays, dont la France. Début janvier 2024, l’Iran a été la cible de l’État islamique, qui a frappé à Kerman où se déroulait une cérémonie des Gardiens de la révolution. Pour Poutine, il est exclu de reconnaître la responsabilité du FSB et autres « organes de force », car les terroristes n’auraient pas pu agir sans complicités en Russie.

Deuxièmement, dans la doctrine poutinienne, le terrorisme islamique serait circonscrit au Nord-Caucase, en majorité de confession musulmane ; les régions russes de la fédération vivraient en sécurité. Or le terrorisme n’a jamais disparu en Russie. Depuis les guerres de Tchétchénie et l’installation d’un tyran brutal, Ramzan Kadyrov, à Grozny, la violence et l’arbitraire règnent. La politique poutinienne de protéger la Russie par un cordon sanitaire autour du Nord-Caucase n’a jamais fonctionné. Moscou et d’autres grandes villes russes ont subi des attaques terroristes dans les années 2000, notamment la prise d’otages dans le théâtre de la Doubrovka à Moscou en 2002. Les forces spéciales sont intervenues dans le théâtre avec des gaz qui ont tué les terroristes tchétchènes et 124 otages. En 2010-2011, plusieurs attentats islamistes ont visé la capitale, notamment le métro et un aéroport. D’autres villes ont subi des attaques ces dernières années, mais l’information a été étouffée.

Troisièmement, le Kremlin refuse de faire le lien entre le terrorisme islamiste et la guerre en Tchétchénie, puis l’engagement militaire russe en Syrie depuis 2015. Les Tchétchènes, comme les Syriens dans leur grande majorité, sont des musulmans sunnites. Le dictateur Bachar el-Assad appartient à la minorité chiite des Alaouites. Il est soutenu par l’Iran chiite, le Hezbollah et la Russie poutinienne. Le 7 octobre 2023, les attentats terroristes et les prises d’otages du Hamas n’ont suscité aucune réprobation à Moscou. Quelques jours plus tard, Poutine a reçu une délégation du Hamas à Moscou.

Comment accorder le moindre crédit au discours russe qui prétend ne pas être la cible du djihad et de l’État islamique ? Ce dernier a commis plusieurs attentats contre la Russie, notamment en 2015 avec l’explosion d’un avion russe décollant d’Égypte avec 224 personnes à bord. Il a attaqué l’ambassade de Russie à Kaboul en 2022, tuant des diplomates russes et des Afghans, condamnant le soutien russe aux talibans. Surtout, l’organisation terroriste frappe là où elle a de bonnes chances de réussir, où la sécurité est faible et les complicités faciles.

L’obsession de l’Ukraine

Vladimir Poutine est obnubilé par l’écrasement de l’Ukraine. La conversation téléphonique du 3 avril 2024 entre le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, et son homologue russe, Serguei Choïgou, est édifiante. Le ministre français avait pris l’initiative de cet échange sur la lutte contre le terrorisme. Le Russe répliqua : « Le régime de Kiev ne fait rien sans l’aval de ses patrons occidentaux. Nous espérons que, dans ce cas, les services secrets français ne sont pas impliqués ! » Et il prétendit que la conversation avait porté sur la négociation d’une paix en Ukraine, ce que le ministre français a immédiatement démenti. Le seul sujet que Moscou accepte d’aborder est la reddition de l’Ukraine et l’échec des Occidentaux. Une nouvelle fois, le Kremlin confirme qu’il garde toutes les fenêtres fermées et ne cherche pas d’issue à la guerre. Il ne veut pas la paix.

Les forces armées sont mobilisées en Ukraine, et les policiers en Russie contre les « traîtres ». L’antiterrorisme, prétendument la marque de fabrique du régime Poutine, a été délaissé pour la terreur d’État et la guerre, avec l’usage de la violence extrême par des centaines de milliers d’hommes en armes, pratiquement sans supervision.

L’antiterrorisme a été délaissé pour la terreur d’État et la guerre.

Rappelons un autre épisode : la mutinerie des mercenaires Wagner en juin 2023. Poutine et les commandants étaient informés des projets d’Evgueni Prigojine, qui jurait de mettre fin au ministère Choïgou, et de remplacer tout l’état-major pour remporter la guerre en quelques semaines. Les mercenaires s’étaient sans difficulté regroupés à Rostov-sur-le-Don, grand centre névralgique des opérations militaires.

Comment Poutine et son clan ont-ils réagi à cet acte de haute trahison ? Aucune arrestation, aucune enquête n’a eu lieu. Les mercenaires ont pu reprendre du service, soit dans l’armée régulière, soit dans d’autres milices. En revanche, la loi du Talion a été appliquée. Prigojine et son bras droit Outkine sont morts dans l’explosion d’un avion privé.

La transgression de toutes les règles et de tous les principes de droit s’accélère. Les chaînes de télévision montrent la violence féroce des policiers et des forces spéciales, qui infligent des tortures au fil électrique, des mutilations avant même que les accusés ne soient présentés à des « juges ». Ces derniers n’ont posé aucune question sur l’état physique des prévenus, couverts de bandages sanglants. Dans le bruit infernal de cette agit-prop mortifère, le pouvoir dit : « Silence, on tue. » Mais les Russes vont-ils continuer à se taire et à entretenir le déni de la tragédie qui se joue dans leur pays ?

En Russie, des millions de personnes sont effrayées par la violence du régime et par la guerre sans fin et sans limite en Ukraine. Ils vivent dans l’inquiétude et, pour beaucoup, dans l’insécurité matérielle. Deux millions de personnes ont quitté le pays depuis l’agression du 22 février 2022. La chaîne Navalny Live et les nombreux réseaux sociaux de la résistance russe sont populaires et accessibles à ceux munis d’un réseau virtuel privé (VPN).

Après l’attentat terroriste du 22 mars, « l’opération militaire spéciale » en Ukraine a été déclarée « guerre sainte contre l’Occident » par le patriarche Kirill. La dictature est entrée en confrontation totale avec nous, les Européens, de Brest à Kharkiv, de Tallinn à Odessa. Elle est en guerre contre tous, les innombrables ennemis de l’intérieur et de l’extérieur.