Le gaz russe, l’Ukraine et nous


Le bras de fer entre la Russie et l’Ukraine autour du gaz naturel marque un nouvel épisode dans la guerre d’usure que mène Moscou contre Kiev depuis la révolution orange de l’hiver 2004. Cette crise couvait depuis des mois et il n’est pas surprenant qu’elle ait éclaté au moment soigneusement choisi par les Russes, au cœur des fêtes de Nouvel An, en plein hiver et à moins de trois mois des élections parlementaires en Ukraine.

Le choc pour nous en Europe est venu de la brutalité du comportement russe et des effets immédiats du conflit sur notre propre approvisionnement en gaz russe. Le Kremlin, et son fer de lance énergétique Gazprom, cherchaient-ils à faire passer précisément ce message : nous avons nos méthodes, nous ne reculons pas devant la brutalité et le chantage, il faut que tous le comprennent, en Ukraine comme dans les autres pays ex-soviétiques et en Europe ? Ou bien les moyens ont-ils dépassé la fin, en ternissant la réputation de « fiabilité » et d’« efficacité » du partenaire russe alors même qu’il prend la présidence du G8, le club des grands pays industrialisés pour toute l’année 2006 ?

La géographie du transport

Que Gazprom exprime le souhait, depuis déjà des années, de facturer le gaz au prix du marché mondial est tout à fait compréhensible. Les négociations étaient ouvertes et chacun savait que les accords signés à telle ou telle date pouvaient être révisés. Mais le pouvoir russe essaie de jouer sur deux tableaux contradictoires : affirmer la « règle du marché » et différencier la facture énergétique selon le régime politique.

L’héritage soviétique pèse lourd dans la grande bataille énergétique et politique. Après l’effondrement de l’Urss en 1991, toutes les républiques nouvellement souveraines ont continué à recevoir le gaz et le pétrole russes à des prix largement en dessous des prix du marché. Les accords économiques bilatéraux, ainsi que les accords signés au sein de la Communauté des États indépendants – qui rassemble les pays ex-soviétiques à l’exception des trois pays baltes –, se fondent notamment sur cet avantage qu’offre l’ancienne puissance tutélaire. Si Moscou n’avait pas maintenu cet attrait majeur, les coopérations économiques avec les autres républiques auraient probablement été bien plus modestes.

Par ailleurs, l’Ukraine a « hérité », avec l’indépendance, d’un grand réseau de gazoducs. La majeure partie du gaz naturel exporté vers l’Europe transite par l’Ukraine. Moscou accepte mal cette dépendance et tente régulièrement depuis des années de prendre le contrôle des sociétés qui gèrent le transport. L’attitude est la même envers la Biélorussie et la Géorgie, qui sont aussi des pays de transit, mais les volumes qui y circulent sont de moindre ampleur.

Le monopole gazier russe a fait monter la pression très fortement l’été dernier, et particulièrement sur l’Ukraine. Aucun compromis n’a pu être trouvé alors qu’avec la Biélorussie le prix de 47 dollars les mille mètres cubes est reconduit en décembre 2005, quelques jours avant la coupure du gaz à l’Ukraine. Aucun compromis non plus avec la Moldavie qui refuse le triplement de sa facture de gaz (Gazprom exige le prix de 160 dollars les mille mètres cubes). Les livraisons de gaz à la Moldavie ont été coupées en janvier. Un accord temporaire est signé le 16 janvier : le prix du gaz serait de 110 $ seulement mais Gazprom augmente sa participation dans la société moldave de transport de 51 % à 64 %. Le conflit russo-moldave est particulièrement significatif d’un point de vue géopolitique. En effet, Moscou soutient la république russe autoproclamée de Transnistrie, à l’intérieur de la Moldavie, et lui livre le gaz très bon marché.

Les dirigeants ukrainiens et moldaves ont pris leurs distances politiques avec Moscou depuis plus d’un an. En revanche, le président biélorusse Loukachenko est toujours officiellement un ami proche de la Russie. Le chantage au gaz est donc d’abord dicté par des raisons politiques, les considérations financières viennent en second. Avec la Biélorussie, la Russie a aussi exercé de fortes pressions entre 2001 et 2004. Elle cherchait à obtenir de Minsk la prise de contrôle de la société gazière biélorusse afin de tenir le monopole du transit. Il semble que la Biélorussie ait dû céder en partie pour obtenir l’accord de décembre sur le maintien d’un prix très subventionné mais les termes de l’accord restent secrets.

La Biélorussie et l’Ukraine perdront une bonne partie des revenus que leur assure le transit du gaz russe par leur territoire si le nouveau gazoduc russo-allemand est construit sous la Baltique. G. Schröder a réussi à faire aboutir ce projet, grâce à ses liens personnels avec V. Poutine, quelques jours avant de quitter la chancellerie allemande. Peu de temps après, il a accepté de devenir le président, confortablement rémunéré, du consortium chargé de cette construction.

Gazprom annonce en janvier 2006 qu’il relèvera également ses tarifs avec l’Arménie et les pays baltes. L’Arménie est un voisin loyal de la Russie, elle obtient le 13 janvier que le prix du gaz soit relevé temporairement à 110 $. Gazprom et les autorités russes, qui travaillent clairement main dans la main, souhaitent démontrer que la règle économique est la même pour tous mais la règle tolère quelques exceptions…

La force de frappe énergétique

L’arme énergétique a été utilisée contre Kiev comme une bombe. Le pouvoir russe l’a orchestrée à la télévision où l’on voyait un technicien fermer les vannes du gaz : il suffit donc, en quelques secondes, de fermer un robinet comme il suffit d’appuyer sur un bouton pour lancer l’arme nucléaire. Vladimir Poutine se fera-t-il confectionner une deuxième valise spéciale, avec puce électronique permettant de commander à distance la coupure du gaz naturel ?

La mise en scène du Nouvel An montrait bien la volonté de présenter l’affaire comme une crise majeure, que seul le pouvoir russe pouvait régler, et à ses conditions. Vladimir Poutine semble avoir voulu ainsi exposer les deux tranchants de la puissance énergétique russe : premièrement, le Kremlin peut provoquer une rupture majeure qui touche l’ensemble du continent ; deuxièmement, seul le Kremlin a le pouvoir de trouver une issue à la crise.

Le président russe n’a donc pas hésité à inquiéter tous ses partenaires, pays occidentaux comme anciennes républiques soviétiques. Et tous se trouvent malgré eux soulagés de sa grande magnanimité quand il « pousse » Gazprom à trouver un nouvel arrangement (signé le 4 janvier 2006) et qu’il fait mine de rassurer le président ukrainien lors de leur rencontre au Kazakhstan le 11 janvier. Il n’a, à aucun moment, cherché à se dissimuler derrière Gazprom, ce qui constitue la première grande démonstration publique et internationale du fait que le Kremlin et le géant industriel et financier Gazprom forment un tandem indissociable.

Dans l’accord signé le 4 janvier, le prix du gaz russe grimpe mais le tarif du transit du gaz facturé par l’Ukraine s’élève aussi, augmentant d’environ 60 %. L’accord reste opaque et est déjà contesté. Le gaz russe, jusqu’alors facturé 50 dollars les mille mètres cubes, serait facturé 230 dollars à une société mixte russo-ukrainienne, RosUkrEnergo, enregistrée en Suisse, possédée à moitié par la banque de Gazprom et à moitié par une banque autrichienne, Raiffeisen Bank, dont les actionnaires sont tenus secrets. Cette compagnie achèterait aussi du gaz turkmène et ouzbek, beaucoup moins cher que le gaz russe, et revendrait aux Ukrainiens un mélange au prix avantageux de 95 dollars. Cependant, ce prix de 95 dollars ne serait fixé que pour six mois ! Aucune précision n’est apportée concernant les volumes et on sait que la production de gaz turkmène se contracte. Cette société RosUkrEnergo n’a pas la réputation d’une entreprise transparente et honnête.

Les opposants au président Iouchtchenko ont aisément mis à profit toutes les failles de l’accord gazier du 4 janvier pour faire tomber le gouvernement. La conséquence la plus sombre de cette manœuvre russe est la perte de crédibilité de toutes les forces politiques ukrainiennes, unies l’an dernier pour imposer des élections honnêtes et élire Viktor Iouchtchenko. Le 10 janvier 2006, Ioulia Timochenko, égérie de la révolution orange et chef du gouvernement pendant les six mois qui ont suivi, a voté la destitution du gouvernement avec l’ennemi d’hier, le parti de l’ancien Premier ministre Ianoukovitch, compromis dans les malversations de l’ancien régime, et proche de Moscou.

L’un des objectifs du Kremlin, affaiblir encore un peu plus le président Iouchtchenko et entretenir la crise politique en Ukraine, est atteint. De plus, l’accord gazier consolide des intérêts financiers bien ancrés et entretient un contexte d’opacité et de corruption. Mais au-delà du pouvoir de nuisance, aucune stratégie russe ne se dessine. Il n’est pas évident que l’ingérence russe aide l’ancienne équipe à reprendre le pouvoir en Ukraine grâce aux législatives du 26 mars 2006. La population exprime à la fois un profond désenchantement à l’égard de Iouchtchenko et un fort agacement envers Moscou qui s’immisce directement dans leurs affaires intérieures.

L’image de la Russie et de son président s’est encore détériorée auprès des Ukrainiens, des Moldaves et de tous les Européens. Les uns et les autres se souviennent d’abord de la brutalité des méthodes et de l’impossibilité de travailler avec les Russes en confiance. Si le président russe choisit la pression et la domination, c’est donc qu’il préfère jouer sur la crainte quitte à inspirer la méfiance.

L’Union européenne et tous les pays européens importateurs d’hydrocarbures russes se sont trouvés non seulement otages mais acteurs de cette crise. Car la crise est beaucoup plus profonde et durable que le simple épisode choc de la coupure du gaz un 31 décembre. Les positions des Européens ont un impact sur les décisions de Vladimir Poutine et ses hommes. Une absence de réaction, ou une réaction molle, est interprétée à Moscou comme une démission, une acceptation de la dépendance énergétique et donc une invitation à continuer une politique de pressions qui assure à la Russie, sinon la puissance du moins le blocage des processus d’ouverture, d’interdépendance et de démocratisation.

Le 16 janvier 2006