Position –– Contrer l’'offensive russe en Ukraine


La Russie a gagné la Crimée par une spetsoperatsiia, opération spéciale digne des grandes heures du Kgb, et elle poursuit une véritable bataille rangée dans les villes de l’Est. Elle utilise les moyens les plus subversifs et les plus dangereux : occupation armée des bâtiments de la police, de l’Intérieur, de l’administration, par des tireurs d’élite cagoulés et des hommes de main présentés comme des « manifestants », matraquage de citoyens, rouleau compresseur de la propagande russe dans tous les médias, intimidation des responsables ukrainiens.

Nous observons le même modus operandi qu’en Crimée, mais beaucoup plus brutal car, contrairement à la petite péninsule, les populations de ces provinces orientales sont majoritairement ukrainiennes, très attachées à leur pays et de plus en plus exaspérées par l’ingérence décomplexée de Moscou. Vladimir Poutine ne cache plus qu’il veut diviser la société ukrainienne, déstabiliser le gouvernement de transition et empêcher la bonne tenue des élections, présidentielles et locales, le 25 mai 2014. Ce ne sont pas des citoyens d’Ukraine « pro-Russes » qui mènent la danse, mais des Russes de Russie qui sont introduits pour agiter des populations inquiètes et orchestrer les appels au « séparatisme » ou à la « fédéralisation », qui signifierait tout simplement l’implosion de l’Ukraine.

Pour annexer la Crimée, jusqu’alors république autonome dans l’État ukrainien, Poutine avait certes préparé de longue date et dans les moindres détails le coup de force. Mais la Crimée se trouvait déjà de facto sous contrôle militaire russe et échappait au gouvernement central depuis longtemps. Le fruit mûr est tombé facilement. Pour continuer à démembrer l’État ukrainien, Moscou doit d’abord déstabiliser des villes industrielles en crise, comme Donetsk, Slaviantsk ou Lougansk. Et créer de toutes pièces les conditions d’un affrontement fratricide. Le calcul de Poutine est de pouvoir dire a posteriori : « Ce sont les Ukrainiens qui ont déclenché leur propre guerre civile ! » Il ne tient qu’à nous en Occident de dénoncer cette propagande.

Plus le Kremlin joue avec le feu en déstabilisant l’Ukraine, plus les pays occidentaux soutiennent le gouvernement de Kiev, et plus la Russie est mise au ban de la communauté internationale. Il est désormais évident qu’une seule stratégie s’impose à nous : mettre tout en œuvre pour éviter une escalade, contrer la subversion russe et apporter le maximum d’aide politique, économique et sécuritaire aux Ukrainiens.

Les grands pays européens seraient mal avisés de tergiverser et de mettre sur le même plan « les parties en conflit ». Ils doivent, à la suite de la Pologne et des États-Unis, répéter que les troubles et le climat guerrier sont le fait de Moscou. Les hommes cagoulés et armés obéissent aux ordres du Kremlin, le fait est établi par de multiples témoignages.

Les nouvelles autorités ukrainiennes de transition, portées par le mouvement pacifique de Maïdan, ont la légitimité et l’autorité pour défendre leur État et leur population contre les manœuvres de subversion. Elles agissent avec retenue mais ne peuvent non plus rester les bras ballants à observer les hommes de la spetsoperatsiia mettre en pièces leur État. Elles ont décidé de reconquérir des bâtiments officiels et des commissariats à la mi-avril et les affrontements ont fait plusieurs victimes. Elles ont choisi de qualifier leur action de « défense antiterroriste » – le terme rappelle celui utilisé trop souvent pas les autorités russes, et c’est inopportun – mais Kiev veut faire comprendre que la Russie attaque l’État ukrainien avec des méthodes subversives et explosives, sur le modèle d’attentats anonymes, en niant toute implication. La Russie masse bruyamment des troupes régulières aux frontières, avec l’intention de ne pas les utiliser, se servant ainsi de ces 40 000 ou 50 000 militaires comme d’un gage de « non-intervention » russe… et aussi comme une lourde menace qui fait peur aux populations.

Que gagnerait le président russe à une implosion de l’Ukraine sinon plus d’insécurité autour d’une Russie isolée et crainte ? L’agrandissement de la très vaste Fédération de Russie à la petite Crimée valait-il un tel chambardement ? D’autant plus que Moscou et les réseaux oligarchiques tenaient déjà bien en main une bonne partie de l’économie ukrainienne. Depuis 2012, Vladimir Poutine avait misé sur un autre scénario en Ukraine. Il envisageait le maintien du système corrompu et faible de Ianoukovitch, et donc la mainmise accrue des réseaux russes et pro-russes, en toute impunité. L’important pour le président, depuis son élection contestée en mars 2012, est de freiner la démocratisation et l’européanisation de ses voisins ex-soviétiques, au premier rang desquels la grande Ukraine. Le président russe n’a vu venir ni le mouvement populaire de Maïdan, ni la chute de Viktor Ianoukovitch, ni la détermination des Occidentaux à contrer ses ambitions.

Poutine a toujours décliné le thème de la souveraineté forte pour la Russie, contre la souveraineté faible des anciennes républiques soviétiques, Ukraine, Géorgie, Moldavie, Biélorussie, Arménie. Il n’a jamais caché qu’il préférait des voisins soumis et bloqués dans leur développement économique à des voisins prospères et indépendants. Pour lui, le pire danger est la démocratisation de ses voisins, qui sont aussi ceux de l’Europe, démocratisation qui aurait rapidement des effets d’entraînement au sein de la société russe.

Depuis la révolution Maïdan, le principe du « je suis fort parce qu’ils sont faibles » semble bien buter sur une nouvelle réalité, que Moscou n’a pas anticipée : la résistance des Ukrainiens, la détermination des Occidentaux, l’irritation des partenaires économiques et l’inquiétude des élites russes. En menant une guerre qui ne dit pas son nom contre l’Ukraine post-Ianoukovitch, le président russe a pris le risque d’isoler son pays, et de le mettre au ban des nations. Les élites russes, politiques et économiques, montrent leur inquiétude face aux sanctions, qui auront un coût. De plus, les prévisions officielles de croissance pour 2014 viennent d’être encore révisées à la baisse, à un taux de 0, 6 % annuel, très bas pour un grand exportateur d’hydrocarbures.

L’Ukraine n’a d’autre choix que de réussir son pari : sortir de la corruption et s’émanciper des pressions russes. Du côté européen, nous avons heureusement compris que le retour à la paix et au développement chez nos voisins de l’Est est vital pour nous tous. Le passage obligé est une relation plus compliquée et plus exigeante avec le régime poutinien, ainsi qu’une redéfinition de nos politiques énergétiques et de notre soutien à la démocratie. C’est tant mieux. Trois missions nous incombent : éviter l’escalade en incitant la Russie à retirer ses commandos ; soutenir la tenue d’une élection présidentielle et d’élections locales honnêtes le 25 mai ; aider ensuite les Ukrainiens à construire un gouvernement et des institutions solides, capables de sortir le pays de la crise politique, économique et sociale.

17 avril 2014