Greta Thunberg devant le parlement suédois | Photo de Anders Hellberg | Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International wikimedia
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L’effet Greta

Avec Greta Thunberg, c’est une jeunesse citoyenne qui s’impose et qui enterre l’adolescence post-­moderne.

La métamorphose corporelle de l’enfance à l’âge adulte – la puberté – est une constante physiologique, mais les transformations psycho­logiques et sociales que représente ce moment varient selon les époques et les cultures. Depuis la fin des années 1960, cette étape de la vie est ainsi passée de la dénomination d’enfance (nos enfants «morts pour la France» étaient bien des soldats de 16 à 25 ans), à celle de jeunesse, puis d’adolescence. Actuellement, on observe une rapide accélération de ce que l’on pourrait appeler l’adolescence post-moderne.

La puissance du pubertaire

Mai 68 – l’émoi 68 selon la formule de Lacan – a provoqué ce que suscite l’adolescence pour l’adulte : un sentiment ambivalent, entre amour et haine, fascination et répulsion, envie de maîtrise et perte de contrôle, désir et peur. La critique radicale par les jeunes de 1968 vis-à-vis de la génération qui les a précédés, la volonté de marquer la fin d’un vieux monde, n’est pas sans rappeler le début de l’adolescence, moment d’une perception nouvelle des imagos parentales. L’humeur contestataire et anti-institutionnelle du mouvement a permis d’identifier une nouvelle forme de jeunesse, la jeunesse, sur laquelle s’est fondée la conception actuelle de l’adolescence.

De son côté, la violence de Mai 68, notamment celle de la nuit des barricades et de la répression policière, n’a pas été sans rappeler la puissance avec laquelle le pubertaire s’impose à l’enfant, comme à la société qui ­l’entoure, ainsi que la force avec laquelle l’adulte essaie de reprendre le contrôle de la situation face à ces «tyrans qui ne respectent plus leurs aînés» (Socrate). Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de jeunes baby-boomers arrivent à la majorité – 21 ans à l’époque – et revendiquent le pouvoir.

À partir de Mai 68, l’adolescence occidentale contemporaine emprunte le masque de la pulsion de vie, de ­l’explosivité et de la contestation : sexe, drogue et rock’n’roll. Pour les générations suivantes, la génération 68 attire autant qu’elle écrase. Elles ont porté les T-shirts du Che, fidèles à l’esprit de libération et de contestation, mais ceux-ci sont empruntés. Les générations anonymes, X – ceux nés entre 1965 et 1980 – et Y – entre 1980 et 1999 –, portaient ainsi les actions et les valeurs de leurs prédécesseurs et non les leurs propres. Ils ont été adolescents par procuration, mais adolescents éternels, borderline, «adulescents».

La jeunesse entravée

Cinquante ans après Mai 68, la passivité, le narcissisme et le désengagement constituent l’image d’une adolescence canapé-selfie. L’adolescence bruyante est dorénavant appelée crise et interpelle la psychiatrie et non plus la police, individuellement et non collectivement, et ce de façon pré­occupante. Les jeunes retournent alors souvent leurs colères contre eux-mêmes, dans une autodestruction qui n’a plus rien d’un acte politique, si ce n’est par sa négation. Tentatives de suicide, troubles des conduites, addictions, hyperactivité, sont autant de termes utilisés pour décrire leur agir médicalisé.

L’ambivalence à l’égard de la jeunesse passe alors par une médicalisation à outrance. Rien n’est dit de leur sensibilité extrême, de leurs réalisations et de leur génie créatif, de leurs qualités d’explorateurs et de novateurs, et pourtant… À 17 ans, Malala Yousafzai recevait le prix Nobel de la paix pour ses actions en faveur de la scolarisation des filles. À 14 ans, Picasso peignait son premier chef-d’œuvre ; à 17 ans, Mozart composait la Symphonie n°25. Trois adolescentes de 16 et 17 ans ont découvert une bactérie capable ­d’accélérer la germination des céréales en 2013, tandis qu’en 1873, Rimbaud publiait le recueil de poèmes Une saison en enfer. Il avait alors 19 ans.

Plus les adultes décrivent ces adolescents comme malades, moins ils perçoivent la pathologie du lien entre leur propre monde et celui de la jeunesse, notamment l’abandon à une consommation sans limite, faite de nourriture industrielle, de télévision, de publicité, ainsi que ­l’impossibilité et l’absence d’organisation de la citoyenneté. Or la médecine de l’adolescent montre à quel point les réponses du monde adulte aux interrogations des jeunes permettent l’évolution sociale. Qu’aurait donné le mouvement de Mai 68 si les adultes avaient profondément remis en question la verticalité des rapports de pouvoir, les abus d’autorité, les dysfonctionnements institutionnels, les dangers écologiques des modes de production et l’inégalité sociale des sexes ? Autant de questions à traiter d’urgence cinquante ans après.

La fin de l’adolescence

La génération Z, née après 2000, montre que cette adolescence abandonnée à un sentiment de passivité, d’inutilité et d’apathie est révolue. Brutalement, en 2018, une mobilisation citoyenne apparaît chez des jeunes, très jeunes. En août 2018, Greta Thunberg, qui a alors seulement 15 ans, démarre une grève étudiante et devient rapidement l’icône d’une génération engagée pour le climat, qui n’hésite pas à faire passer cette priorité devant la scolarité. Ce mouvement relève d’une écologie politique, fondée sur l’intégration des enjeux environnementaux au sein de l’organisation sociale et économique : ces jeunes privilégient la sobriété à l’hubris, l’être à l’avoir, ainsi que tout ce qui permet d’arrêter de nuire aux générations futures.

Au premier plan, il existe une bascule individuelle : la conscience d’une finitude et d’un danger a produit un passage à l’action en lieu et place de la dépression liée à une impuissance défaitiste (que peut-on faire face au système?), d’un doute obsessionnel (une issue est-elle possible?) ou d’un déni de la réalité (ça n’existe pas). D’où est sortie l’impulsion de cette génération d’adolescents, si ce n’est, par un effet de renversement, de la saturation de la mort sur les écrans et les réseaux sociaux qui, après les avoir fixés sur leur canapé, les ont finalement mis debout pour la défense du vivant ?

Ensuite, cet engagement établit un sentiment d’appartenance qui manquait largement. L’autre n’y est plus identifié comme un obstacle à la réalisation d’un désir individuel, mais comme celui avec qui se poursuit la liberté individuelle, par la mutualisation des moyens et la coopération. Or la solitude des jeunes avait, depuis plusieurs années, atteint des sommets et nourrissait les modalités suicidaires d’expression de leur souffrance. Enfin, le précepte de Gandhi, «Sois le changement que tu souhaites voir dans le monde», leur inspire de lâcher l’emprise sur l’autre pour se centrer sur soi, tout en sachant que cela influencera indirectement les autres.

Avec Greta Thunberg, c’est une jeunesse citoyenne qui s’impose et qui enterre l’adolescence post-moderne.

1968 et 2018 ont donc pour point commun de révéler une jeunesse engagée et coordonnée, en opposition à une adolescence restée entre un passé défaillant et un avenir incertain. Avec Greta Thunberg, c’est une jeunesse citoyenne qui s’impose et qui enterre l’adolescence post-­moderne. L’insistance sur son diagnostic ­d’Asperger témoigne en partie de l’ambivalence de la réponse des adultes : une médicalisation qui pourrait discréditer sa parole et sa génération. Et pour cause, son discours les rend coupables : «Comment rendrez-vous compte à vos petits-enfants que vous n’avez rien fait alors que vous saviez?» Elle les pousse à se mobiliser dans l’action ou bien à se replier dans le dénigrement – un choix politique.

Greta a rendu visible une mobilisation citoyenne de la jeunesse qui avait discrètement démarré depuis quelques années. C’est toute une génération qui incarne rapidement le passage d’une perception nouvelle du monde à la réalisation de soi par l’action au sein de ce monde. Greta est le visage inédit d’une jeunesse qui doit trouver sa contenance en elle-même, qui manque de temps et qui renvoie les chefs d’États à leurs failles et à leur destructivité, comme des adultes feraient la morale à des adolescents au lendemain d’une soirée qui a mal tourné. Elle est le visage d’une jeunesse qui ne peut se permettre de rester en adolescence.