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Le temps de la solitude

Si la solitude est aujourd’hui reconnue comme un enjeu de société, les réponses politiques privilégient encore les réponses individuelles, plutôt que de chercher à réintégrer les personnes seules à un temps commun.


Un spectre hante l’Occident. La solitude semble toucher tous les âges et toutes les couches de la société, du jeune médecin isolé dans son cabinet à l’intérimaire privé des solidarités d’autrefois, en passant par l’enseignant démuni face à une Éducation nationale sans moyens. Plus qu’un simple trouble existentiel, écho du « mal du siècle » des écrivains romantiques, désormais, la solitude inquiète par ses conséquences sur la santé. Depuis une décennie, l’expression « épidémie de solitude » s’est installée dans le langage courant. Les rubriques « bien-être » des grands médias en ont fait un cheval de bataille, la comparant aux fléaux contemporains, tels que l’obésité ou le tabagisme. La crise de la Covid-19 est venue exacerber des angoisses déjà diffuses : face aux mesures de confinement, certains observateurs ont alerté sur une possible « récession sociale ». Cette rhétorique alarmiste s’appuie sur une vaste littérature épidémiologique documentant la prévalence croissante du phénomène et la diversité de ses effets : troubles mentaux, infarctus, cancers, mais aussi asthme et apnée du sommeil.

Pragmatisme

Si la solitude est désormais largement reconnue comme un enjeu de société – des ministères dédiés ont même été créés dans plusieurs pays –, les réponses politiques se limitent souvent à encourager l’initiative individuelle. Au Royaume-Uni, par exemple, le programme Smile (« sourire ») vise à rompre l’isolement des personnes âgées en les incitant à davantage interagir avec leur entourage. Une approche simpliste, comme le soulignait récemment le New York Times Magazine, fondée sur l’idée qu’un simple coup de fil ou une visite suffirait à résoudre le problème. En négligeant les causes plus profondes, ces politiques s’inscrivent dans une tendance plus générale à compartimenter les problèmes sociaux (racisme, sexisme, inégalités) pour les traiter par des interventions ciblées : quotas dans les entreprises, réformes des pratiques de recrutement dans la police, ajustement des critères d’admission à l’université.

Ce pragmatisme se retrouve dans les orientations actuelles de la recherche en sciences sociales, marquées par la montée du financement « par projet » et le passage des financements stables et récurrents (hard money) aux bourses temporaires émanant d’organismes extérieurs (soft money). Un système, généralisé aux États-Unis à partir des coupes budgétaires de l’administration Reagan, qui tend à favoriser les réponses à court terme, alignées sur les priorités politiques du moment. En 2022, la Commission européenne a ainsi lancé un appel à projets sur la solitude, invitant les chercheurs à « cartographier des solutions et formuler des recommandations de politiques publiques ». Cette fragmentation des savoirs explique peut-être la crise de confiance qui secoue aujourd’hui les institutions scientifiques. Depuis la crise de la Covid-19, l’expert – qu’il soit épidémiologiste, économiste ou psychologue – apparaît davantage comme un simple relais de la décision politique que comme une garantie d’objectivité face aux grands défis communs.

C’est sans doute dans ces évolutions, notamment celles touchant le monde de la recherche en sciences sociales, qu’il faut chercher l’origine des limites du regard actuel sur la solitude. Héritières des Trente Glorieuses, les sciences sociales, dans leur configuration contemporaine, ont été largement façonnées par les impératifs de la reconstruction après 1945. Le besoin de repenser le travail, le logement et la consommation dans des économies bouleversées par le conflit a conduit la recherche à se mettre au service de la planification politique. Soutenues par de grandes fondations philanthropiques, à l’image de la fondation Ford, très active en France après la Libération, les sciences sociales, autrefois perçues comme un contrepoids critique, se sont progressivement muées en instruments de gouvernement. Cette évolution, loin d’être perçue comme un renoncement, s’est imposée comme une transition naturelle dans le climat d’optimisme des années 1950 et 1960, où l’élévation générale du niveau de vie apparaissait comme le levier principal de la relance économique.

La vieillesse hors les murs

Dans quelle mesure l’« épidémie de solitude » évoquée par les commentateurs est-elle le fruit de cette même conjoncture historique ? Si la solitude est désormais associée aux jeunes adultes absorbés par leurs écrans, elle a d’abord émergé comme une problématique de la vieillesse. Ce thème prend forme au milieu du xxe siècle, après que le xixe siècle, comme l’a raconté Philippe Ariès, a été marqué par les préoccupations liées à l’enfance dans le monde ouvrier (surmortalité infantile, délinquance, vagabondage)1. De la même manière, dans le sillage de la révolution industrielle, les premiers discours sur la vieillesse la présentaient comme un enjeu du monde du travail, dans la continuité des rapports de classe. La création des caisses de retraite dans les années 1890 visait à soutenir les travailleurs vieillissants, mais surtout à stabiliser la main-d’œuvre autour des grands centres de production. Après la Seconde Guerre mondiale, le regard sur la vieillesse évolue : les personnes âgées deviennent un groupe à part entière, avec des besoins spécifiques. L’image du vieillard infirme dans son taudis cède alors la place à une vision plus positive, celle du « troisième âge ».

Quelle place pour les personnes âgées dans la modernité d’après 1945 ? Cette question traverse les grandes mutations sociales de l’époque : accès en masse des femmes au salariat, pénurie de logements et plans d’urbanisme qui favorisent les jeunes couples au détriment de la parenté élargie. Les solidarités intergénérationnelles se distendent et le modèle de la famille nucléaire s’impose. Cette lecture mérite certes d’être nuancée : la famille nucléaire existait avant 1945 et les femmes ont toujours joué un rôle central dans l’effort productif, comme l’ont montré les travaux de Claudia Goldin2. Il demeure que ce mouvement d’ensemble vers la simplification des structures familiales marque les sociétés occidentales de l’après-guerre, et c’est dans ce contexte de bouleversements que la solitude émerge comme un enjeu social majeur.

Ces transformations de fond s’accompagnent de réflexions sur la gestion des risques sociaux, parmi lesquels, aux côtés du chômage et de la maladie, la vieillesse occupe désormais une place centrale. Un débat s’ouvre entre les soins institutionnels et les soins communautaires, ce qu’on appellera plus tard le « hors-les-murs ». Jusqu’alors, la prise en charge des personnes âgées reposait sur les familles ou, en dernier recours, sur des établissements charitables. Ces structures, souvent vétustes et marquées par de profondes inégalités d’accès, avaient vu leur rénovation freinée par la crise des années 1930. Le retour des blessés de guerre rendit leurs insuffisances encore plus criantes. Le Hill-Burton Act de 1946 aux États-Unis, la création du National Health Service au Royaume-Uni en 1948 et l’instauration de la sécurité sociale en France en 1945 amorcent un vaste mouvement de modernisation, avec la construction d’hôpitaux et d’établissements de santé, dont des maisons de retraite.

Une part croissante des coûts des soins repose dès lors sur le contribuable. Les établissements de santé deviennent la cible de critiques, tandis que le public commence à s’intéresser de plus près aux institutions qu’il finance. Les asiles psychiatriques sont en première ligne : en 1948, le journaliste américain Albert Deutsch fait sensation avec The Shame of the States, un best-seller qui dévoile, à travers les témoignages des résidents, les conditions indignes qui y règnent. Cette prise de conscience trouve un écho puissant dans la contre-culture naissante, marquée par le rejet de l’ordre moral et de ses normes jugées oppressives. En 1961, Erving Goffman publie Asiles, une enquête de terrain qui dénonce les hôpitaux psychiatriques comme des instruments de contrôle social. Cette « humeur anti-institutionnelle », pour reprendre l’expression du traducteur français de Goffman, Robert Castel, s’étend également aux maisons de retraite. Toutefois, les critiques visant ces établissements ne suscitent pas le même élan. Aux États-Unis, plusieurs incendies mortels dans les années 1950 choquent l’opinion, mais la publication en 1962 de The Last Refuge du sociologue britannique Peter Townsend, qui applique les thèses de Goffman aux maisons de retraite, ne connaît pas de retentissement comparable.

L’élan réformateur reste concentré sur le milieu psychiatrique. Le mouvement dés-aliéniste qui émerge dans les années 1960 remet en cause le modèle hospitalier, perçu comme une extension de la prison. Toutefois, ses principales réalisations (Kingsley Hall, La Borde, Gorizia) concernent surtout les jeunes adultes, notamment ceux atteints de schizophrénie, interprétée alors comme une forme de résistance aux normes sociales. Les patients âgés, quant à eux, restent en marge des avancées du « hors-les-murs » : la sénescence n’a pas la dimension subversive des troubles psychotiques. Même au sein des cercles thérapeutiques les plus progressistes, les personnes âgées continuent d’être perçues comme une charge pour la communauté.

Le maintien à domicile

La modernisation de la gériatrie, moins spectaculaire et moins héroïque, est portée par des organisations internationales comme l’Organisation internationale du travail et l’Organisation mondiale de la santé, en lien avec l’expansion des régimes d’assurance sociale. Des rapports techniques commencent à analyser les effets de l’allongement de la vie, à mesure que les modèles de prévision démographique se perfectionnent. Tandis que Paul Ehrlich popularise la notion de surpopulation avec La Bombe P (1968), un discours parallèle émerge autour de la « bombe du vieillissement ». Certains experts décrivent les hôpitaux comme des gouffres financiers en puissance. Multiplication des lits, explosion des coûts – en matière de santé, expliquent-ils, l’offre crée sa propre demande. Les malades chroniques, notamment les personnes âgées, s’entassent dans les services de soins aigus sans perspective de sortie. Soignants et administrateurs s’orientent alors vers l’ambulatoire, découvrant les vertus de la réhabilitation. Le programme Medicare, lancé aux États-Unis en 1965 pour faire face à l’augmentation des coûts des soins de longue durée, symbolise en quelque sorte le déclin du monopole de la médecine curative.

Cette quête de solutions alternatives à l’hôpital ouvre la voie aux discours sur le « maintien à domicile ». L’idée est de retarder, voire d’éviter, le placement en institution des personnes âgées en confiant aux pouvoirs publics la responsabilité de leur fournir les services nécessaires : soins infirmiers, aménagements, aide ménagère, livraison de repas. En France, le rapport Laroque de 1962 consacre cette orientation, qui devient, à partir des années 1980, la doctrine officielle pour la prise en charge de la vieillesse. Dans un contexte de vieillissement des sociétés, le « maintien à domicile » est présenté comme une solution à la fois plus humaine et plus économique, en phase avec l’éthique de la responsabilité individuelle qui tend à s’imposer dans l’imaginaire collectif. Cette forme de prise en charge a toutefois son revers. En recevant soins et services à domicile, les personnes âgées se retrouvent confinées dans un univers domestique de plus en plus médicalisé. Elles sont donc les premières victimes de la dissolution des liens sociaux, alors que disparaissent progressivement les cadres de sociabilité (travail, époux, amis, pratique religieuse, mais aussi certains services publics) qui structuraient autrefois leur quotidien.

Ces changements sociaux et politiques sont rarement considérés comme des causes possibles de l’« épidémie de solitude » – un biais qui n’est sans doute pas sans rapport avec la prédominance de la psychologie dans ce domaine. Les travaux de l’Américain John Cacioppo en donnent une illustration paradigmatique : psychologue de formation, passé aux sciences cognitives dans les années 2000, Cacioppo aborde la solitude non comme un phénomène culturel propre à chaque société, mais comme un invariant anthropologique, fruit de l’évolution humaine. Jusqu’à sa mort en 2018, il a dirigé un vaste programme de recherche à l’université de Chicago, concevant la solitude comme une réaction naturelle de l’organisme, comparable à la fièvre, déclenchée par le manque de contacts humains. Thèse stimulante, certes, mais qui ravive la tentation de réduire le social au biologique – et qui, surtout, n’a pas encore produit de résultats probants, malgré les ressources considérables investies dans cette voie.

Le suicide et la question du temps

Cette méconnaissance, ou peut-être indifférence, à l’histoire et aux différences culturelles dans les études sur la solitude rompt avec les fondamentaux des sciences sociales. On pense ici à l’étude d’Émile Durkheim sur le suicide, parue à la fin du xixe siècle, souvent considérée comme le point de départ de la sociologie quantitative moderne3. À première vue, le suicide, tout comme la solitude, semble à la fois universel et ancré dans des motivations éminemment personnelles. C’était l’opinion des criminologues de l’époque, qui attribuaient les variations du taux de suicide à un phénomène de mode et à une tendance naturelle des humains à l’imitation. Cherchant à affirmer le caractère propre de l’analyse sociologique, Durkheim rejette cette approche psychologisante, préférant y voir un fait social façonné par des structures collectives.

Les fichiers d’état civil de l’époque révèlent en effet des régularités frappantes dans les comportements dits « moraux » (mariages, décès, crimes) que l’on pensait pourtant relever du libre arbitre. Pour Durkheim, ces données montrent que les sociétés ne sont pas de simples agrégats d’individus, mais des entités cohérentes, avec leurs traits propres, qui, sous un chaos apparent, façonnent les actions de chacun. Toute société, affirme-t-il, possède une certaine « propension au suicide ». Il observe que le taux de suicide est stable d’une année à l’autre au sein d’une société donnée et que les écarts entre sociétés restent relativement constants. Les données révèlent aussi des variations selon les saisons : les suicides augmentent de janvier à juin, avec des pics en matinée et en après-midi, et sont plus fréquents en semaine que durant le week-end. Si ces tendances étaient en partie connues, Durkheim en tire une conclusion novatrice : le taux de suicide fluctue en fonction de l’intensité de la vie sociale.

Durkheim note aussi des disparités géographiques : le taux de suicide est plus bas en France catholique qu’en Prusse protestante, un écart qu’il attribue à la place de l’autonomie personnelle dans ces deux confessions. Bien que l’une et l’autre condamnent le suicide avec la même vigueur, le protestantisme valorise la responsabilité individuelle à travers la doctrine du libre examen, tandis que le catholicisme privilégie des normes de vie qui renforcent la solidarité communautaire. Ainsi, selon Durkheim, ce n’est pas la religion en elle-même, mais son rôle en tant que vecteur de cohésion sociale qui protège les uns et expose les autres à la tentation suicidaire.

Toujours largement étudié et commenté, notamment en Amérique du Nord, où il compte parmi les premiers textes proposés aux étudiants en sociologie, Le Suicide ne prend toute sa portée qu’à la lumière des troubles qui secouent la France à la Belle Époque. La montée de l’athéisme et de l’anticléricalisme à la fin du Second Empire, suivie par la répression de la Commune, pousse les nouvelles élites politiques à substituer une éducation laïque au contrôle social exercé jusqu’alors par les jésuites. Tandis que le sentiment religieux s’efface dans les classes laborieuses, l’école républicaine reprend à son compte l’idée de salut, non plus projetée dans l’au-delà, mais sur les générations futures. Toutefois, la coïncidence entre la hausse des suicides et le progrès scientifique et technique sur lequel s’appuie le nouveau régime alimente les débats sur les effets de la sécularisation. Républicain convaincu, Durkheim soutient que ce ne sont ni la laïcité ni la foi dans le progrès qui favorisent le suicide, mais bien la désintégration sociale provoquée par le déclin inexorable de la pratique religieuse – désintégration contre laquelle l’école laïque pourrait précisément constituer un remède.

Durkheim aborde le suicide d’une manière qui pourrait servir de modèle pour traiter la question de la solitude. En mettant en avant les motifs saisonniers du suicide et l’importance des rythmes sociaux, il souligne une dimension fondamentale : sa temporalité. C’est en introduisant la question du temps que Durkheim détache son objet de l’emprise de la psychologie pour poser les bases d’une approche véritablement sociologique. Or, s’agissant de la solitude, la dimension temporelle est souvent négligée, tant par la recherche scientifique que par les politiques publiques.

L’approche épidémiologique

La conception actuelle de la solitude souffre de deux faiblesses majeures. La première touche aux méthodes de mesure, généralement fondées sur des sondages et des questionnaires introspectifs. Cette approche présuppose que chacun aurait une sorte d’accès direct à ses propres sentiments. Or, comme le soutenait Durkheim, nos comportements sont en partie façonnés par un « inconscient social » : nous n’avons jamais pleinement conscience des mécanismes qui structurent notre expérience. En ce qui concerne la solitude, les spécificités culturelles compliquent encore davantage l’interprétation. Le sens de l’expression « être seul », si tant est qu’elle ait un équivalent dans toutes les langues, varie d’une société à l’autre, comme l’ont montré de nombreux anthropologues. Des questions aussi simples que celles posées par les échelles courantes d’évaluation de la solitude – « Je manque de compagnie » ou « Il m’est difficile de me faire des amis » – sont perçues différemment selon les groupes sociaux, même au sein d’une même culture. Les attentes en matière de relations sociales diffèrent en effet d’une génération à l’autre, tout comme la propension à exprimer son malaise ou son inconfort. Ces cadres narratifs influencent la manifestation du sentiment de solitude. Pensons, par exemple, aux polémiques autour de l’expression « OK, boomer », utilisée par les jeunes pour critiquer l’optimisme jugé aveugle des générations d’après-guerre ; ou encore au « syndrome de Peter Pan », invoqué en retour pour qualifier l’idéal utopique des plus jeunes et leur supposée incapacité à affronter stoïquement les réalités du monde.

Seconde faiblesse : le cadre théorique. Les études distinguent généralement l’isolement social, défini par le nombre de contacts d’un individu avec autrui, de la solitude, qui renvoie à la manière dont l’individu perçoit son propre isolement. Cette distinction, en apparence intuitive – on peut se sentir seul tout en étant entouré ou ne pas souffrir de solitude tout en étant isolé –, se révèle en pratique difficile à maintenir. Les outils de mesure de l’isolement social recoupent très largement ceux employés pour évaluer la solitude. En réduisant la solitude à un phénomène uniforme, ce cadre théorique a l’avantage de bien s’adapter aux modèles statistiques épidémiologiques qui, par des analyses de régression, cherchent à établir des associations entre une variable indépendante (en l’occurrence, la solitude) et diverses pathologies.

Si cette approche tient pour des variables relativement simples à mesurer, comme le revenu, le niveau d’éducation voire le nombre d’amis, elle devient problématique lorsqu’il s’agit de phénomènes complexes comme la solitude. En privilégiant les relations de causalité, l’approche épidémiologique a sans doute appauvri la réflexion théorique. Ces lacunes deviennent d’autant plus visibles que la recherche sur la solitude se trouve désormais elle aussi prise dans la « crise de la réplication » qui secoue la psychologie depuis une vingtaine d’années. L’incapacité à reproduire une série de résultats que l’on croyait établis concernant l’impact de la solitude sur la santé a sérieusement ébranlé la crédibilité du champ. À cela s’ajoutent de grandes disparités dans les données sur la prévalence du phénomène : les estimations les plus raisonnables indiquent qu’un quart à un tiers de la population déclare souffrir de solitude, tandis que certains sondages évoquent des chiffres proches des deux tiers.

Horloges et alarmes

Un changement de perspective s’impose, et la prise en compte de la dimension temporelle apparaît comme un paramètre essentiel. Au-delà des conceptions centrées sur la fréquence ou l’intensité des interactions sociales, une définition plus complète devrait intégrer la manière dont les manifestations de la solitude sont façonnées par les normes culturelles, en particulier celles liées au temps. L’approche traditionnelle, fondée sur des sondages, offre une vision fragmentaire, captée par intermittence via des collectes espacées de plusieurs semaines voire plusieurs mois. La multiplication des données générées par les objets connectés (les fameux big data) ouvre cependant des horizons nouveaux.

Mais pour en tirer pleinement parti, il faut passer d’une approche introspective de la solitude, conçue comme un état psychique, à une analyse fondée sur des comportements observables. Chez les jeunes adultes, par exemple, l’usage du téléphone mobile ou de certaines applications pourrait fournir des indices pertinents sur les ressorts du sentiment d’isolement. Quant aux personnes âgées, moins connectées, les systèmes de soins à distance, et notamment la téléalarme, constituent une piste particulièrement prometteuse. Ces dispositifs, portés sous forme de bracelet ou de pendentif, permettent aux personnes isolées d’appeler les secours en cas d’accident, notamment en cas de chute. Or, selon les acteurs du secteur, les appels d’urgence sont rares : la majorité des activations donnent lieu à de courtes conversations, soit à la suite d’une erreur de manipulation (ou prétendument telle), soit ouvertes par des utilisateurs cherchant un peu de chaleur humaine. À l’image de ce que Durkheim a fait pour le suicide, il convient ici d’écarter les motifs allégués ou le contenu des appels pour en observer la distribution globale. Les données issues de ces systèmes – représentant des centaines de milliers d’appels horodatés, émis chaque année par plusieurs dizaines de milliers d’utilisateurs – offrent des informations d’une précision jusqu’ici inégalée sur la dimension temporelle de la solitude.

L’analyse d’un premier jeu de données fourni par un opérateur espagnol de téléalarme a révélé des motifs inattendus. Les activations suivent de près le rythme de la vie sociale, avec des schémas semblables à ceux que Durkheim décrivait à propos du suicide : forte activité en semaine, baisse notable des appels le week-end et les jours fériés, ainsi que des pics en fin de matinée et en milieu d’après-midi. Ces résultats peuvent sembler contre-intuitifs, étant donné que la téléalarme s’adresse à une population dont l’âge moyen avoisine les 80 ans – des retraités depuis longtemps pour ceux qui ont travaillé, tous éloignés des rythmes de l’emploi salarié et de la distinction entre jours ouvrés et jours de repos. Que peut-on en conclure ? Suivant Durkheim, on pourrait avancer que le sentiment de solitude n’est pas seulement lié à un besoin d’interaction, comme le suggèrent tant les travaux d’inspiration psychologique à la Cacioppo4 que les programmes publics destinés aux personnes âgées isolées. La solitude pourrait être avant tout une déconnexion par rapport aux normes collectives, notamment celles liées au temps. Ce n’est pas du manque de « chaleur humaine » que naît la solitude, mais de la perte des repères communs qui font le lien social.

La solitude pourrait être avant tout une déconnexion par rapport aux normes collectives, notamment celles liées au temps.

Les données de la téléalarme ouvrent la voie à une approche renouvelée du phénomène, plaçant le rapport au temps au cœur des mécanismes d’insertion et d’appartenance. Comme l’avaient déjà observé Durkheim et ses disciples, la première constitution d’une société, c’est son calendrier. Les grands bouleversements de la modernité – à commencer par l’avènement du capitalisme industriel – ont été accompagnés d’un changement profond dans la manière d’appréhender le temps. Dans ses travaux sur les routines de la vie ouvrière à l’époque victorienne, l’historien britannique Edward P. Thompson a montré que la révolution industrielle ne se limitait pas aux progrès techniques5. Elle a coïncidé avec un renversement des valeurs, marquant le passage de pratiques propres aux sociétés rurales – où la vie en commun, rythmée par les fêtes religieuses et les cycles naturels, suivait les saisons et la lumière du jour – à une conception du temps comme une ressource mesurable, un indicateur de productivité. Avec le développement des usines s’ouvre ce que Thompson nomme le règne de l’horloge : le temps des loisirs, de la spiritualité, n’est plus partie intégrante de l’ordre social, mais un simple répit dans la cadence imposée par la semaine de travail.

Cette perspective en tête, l’analyse temporelle des activations dessine un autre parallèle frappant avec les tendances décrites par Durkheim à propos du suicide : une diminution du nombre des appels au printemps 2020, lors de la période la plus aiguë de l’épidémie de Covid-19 – particulièrement dans la région de Madrid, durement frappée par la maladie. La distribution des appels sur cette même période semble également plus aléatoire, s’écartant des motifs habituels de fin de matinée et d’après-midi, et de la distinction entre jours ouvrés et week-ends. La téléalarme retrouvait alors sa fonction première de service d’urgence, tandis que son rôle de soutien social passait au second plan, sans doute en raison de l’attention accrue des familles envers leurs aînés.

Dans son étude sur le suicide, Durkheim s’intéresse à l’impact des crises sociales sur les suicides. Il note que les crises économiques, fréquentes à la fin du xixe siècle, ont un effet suicidogène – perturbant l’ordre social, elles bouleversent les hiérarchies et créent pour chacun une incertitude quant à sa place dans la société. À l’inverse, ce qu’il appelle les « crises politiques » (les guerres en premier lieu) semble avoir un effet protecteur. Ces événements, affirme Durkheim, soudent la société autour d’objectifs communs. De la même manière, la pandémie de Covid-19 – on pense au célèbre « nous sommes en guerre » de mars 2020 – a instauré son propre horizon temporel, rythmé par les annonces gouvernementales et les bilans quotidiens des décès et des hospitalisations.


Aborder la solitude sous l’angle de sa temporalité invite ainsi à repenser sa nature même, en déplaçant le regard du primat de l’individu, son parcours et sa sensibilité propre vers les cadres collectifs et la sécurité qu’ils procurent. Ce déplacement a de sérieuses implications en matière de politiques publiques, qui envisagent généralement la ségrégation comme un phénomène uniquement spatial (accès aux réseaux, aux services, aux lieux partagés). Or la ségrégation est aussi une expérience temporelle : celle de l’exclusion des rythmes sociaux. À cet égard, favoriser les interactions ne saurait être une fin en soi. L’un des grands enjeux des stratégies contre la solitude, notamment pour les personnes âgées, est de les réintégrer à un temps commun. Pour autant, la solution qui consisterait à maintenir coûte que coûte les personnes âgées au travail semble largement illusoire – objectif intenable, comme en atteste le taux de chômage des plus de 60 ans. L’impératif est plutôt de repenser les attentes sociales liées au temps. Un gouvernement de droite avait instauré une journée de solidarité intergénérationnelle, initiative qui s’est finalement avérée un cadeau au patronat, accentuant les inégalités entre grandes et petites entreprises. Pourquoi ne pas imaginer, à côté des congés parentaux, des congés pour les aînés ? Si les pistes concrètes restent à définir, cette réflexion souligne l’importance de donner à l’action publique une assise théorique. Alors que les politiques semblent n’avoir d’yeux que pour les cabinets de conseil, marginalisant la place des chercheurs dans le débat public, la question de la solitude rappelle combien il est nécessaire de bien comprendre le monde avant de prétendre le réformer.

  • 1. Philippe Ariès, Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le xviiie siècle [1948], Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 1971.
  • 2. Claudia Goldin, Carreer and Family: Women’s Century-Long Journey Towards Equity, Princeton et Oxford, Princeton University Press, 2021.
  • 3. Émile Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie [1897], introduction de Serge Paugam, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2013.
  • 4. John T. Cacioppo et William Patrick, Loneliness: Human Nature and the Need for Social Connection, New York, Norton, 2008.
  • 5. Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise [1963], trad. Gilles Dauvé, Mireille Golaszewski et Marie-Noël Thibault, préface de François Jarrige, Paris, Points, coll. « Histoire », 2017.