Aneek Bangabash, Domaine public via Wikimedia
Aneek Bangabash, Domaine public via Wikimedia

La jeunesse : un mal-être persistant

La crise sanitaire a agi comme un catalyseur du mal-être de la jeunesse, auquel une pédopsychiatrie en crise peine à répondre. Il est temps d’en prendre conscience et d’agir. 


L’incipit célèbre de Paul Nizan « j’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie1 » résonne encore plus aujourd’hui. La crise sanitaire a révélé une sorte d’épuisement collectif pour beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes, et il est évident que les confinements successifs ont entraîné des conséquences majeures sur la structuration psychique de cette classe d’âge. Mais cette prise de conscience dans un pays comme la France a été particulièrement tardive. Volonté de mettre à l’écart la question de la place de la jeunesse, aveuglement collectif, morcellement des politiques publiques, toujours est-il que cette problématique reste assez largement un impensé de notre société.

De nombreuses études et observations de professionnels ont documenté que beaucoup de nos jeunes se sentent peu reconnus et en ressentent un mal-être. L’autonomie personnelle promue dans nos sociétés d’individus s’inscrit dans un environnement perçu comme anxiogène et dénué de sens. Certes, tous les jeunes ne sont pas touchés par ce malaise diffus et ce sentiment d’insécurité, mais beaucoup ressentent un mélange de colère, de frustration, de désarroi voire de relégation de la part de la société. Les confinements pendant la crise sanitaire ont entraîné des restrictions en matière de déplacements en dehors du domicile, de temps d’inactivité et de sédentarité tout en instaurant une dépendance croissante à ces théâtres d’ombres que sont devenus les réseaux sociaux.

On savait depuis l’avènement des réseaux et des smartphones que ce phénomène d’addiction généralisée suscitait une fatigue mentale se traduisant notamment par un sentiment d’épuisement et d’étourdissement. Bien avant la Covid, on savait aussi qu’être jeune dans une société vieillissante et incertaine de son avenir entraînait un certain nombre de souffrances mentales. Mais la crise sanitaire a agi comme un catalyseur. Pour prendre l’exemple de l’université, on a fait comme si on pouvait se contenter de cours en distanciel en mode « dégradé », selon l’expression de l’administration, avec des reports ou des annulations d’examens et de stages, pour faire tourner la machine universitaire sans se poser de véritables questions. Cette désorganisation s’est en effet concrétisée par des plages horaires de cours modifiées chaque semaine, des alternances entre le présentiel et le distanciel pas toujours bien définies.

Ce stress a entraîné des conséquences diffuses et difficiles à analyser sur le lien social.

On sait désormais que le télétravail induit fréquemment une charge cognitive plus lourde qui se traduit de façon graduelle et cumulative2. Cette absence de suivi des jeunes et le manque d’accompagnement dans leur parcours de vie ont eu des conséquences délétères. Beaucoup d’adolescents reliés uniquement à leurs écrans, privés de toute activité collective, ont eu des conditions de vie cataclysmiques pendant les confinements, notamment pour ceux qui ont été privés d’un soutien familial et social. L’exiguïté des logements, la précarité de nombreux étudiants, l’isolement dans les grandes villes comme en milieu rural ont mis en évidence de nombreuses inégalités et ont créé un véritable stress traumatique dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences. On découvre depuis quelques années que ce stress a entraîné des conséquences diffuses et difficiles à analyser sur le lien social, le rapport à l’autre et l’absence de confiance des jeunes à l’égard des institutions. Un rapport de la Cour des comptes paru en 2025 a montré que « les jeunes ont […] été plus durement touchés que les autres catégories de la population par la crise économique provoquée par la pandémie3 », en soulignant que 41 % des 18-29 ans auraient perdu des revenus lors du premier confinement. D’autres rapports montrent que cette classe d’âge a connu une dégradation de son état psychiatrique depuis la crise sanitaire de 2020, en particulier en ce qui concerne les adolescentes. Les pédopsychiatres ont observé une augmentation des troubles du comportement alimentaire et des passages aux urgences pour tentative de suicide.

Selon le professeur Bruno Falissard, président de la société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, un certain nombre d’indicateurs de mal-être psychologique (anxiété, dépression, consommation de substances psychoactives) sont en croissance depuis quelques années. Certes, il faut contextualiser l’augmentation des troubles du comportement, liés par exemple à l’éco-anxiété, à la pression scolaire ou même à une meilleure détection des troubles psychiques. Reste que, réunis au congrès de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et disciplines associées, les professionnels ont lancé un appel en juin 2025 sur le besoin d’une refondation du système de santé mentale pour les enfants et les adolescents. Un rapport de la Cour des comptes avait auparavant mis en évidence la diminution du nombre de pédopsychiatres, de 34 % entre 2010 et 2022. Ce rapport a également observé que les centres médico-psychologiques (CMP) « ont été progressivement submergés par les demandes [diverses], allant des troubles légers à sévères » entraînant une difficulté à « assurer en totalité leur mission de suivi des troubles psychiques les plus sévères4 ». La pédopsychiatrie est, on le sait depuis de nombreuses années, le maillon faible du système de santé. Certes, des courants novateurs se développent en pédopsychiatrie, notamment pour soigner les enfants de migrants, et de nouvelles formations s’ouvrent pour des infirmiers de pratique avancée, mais il reste encore de longs délais d’attente dans beaucoup de CMP sur l’ensemble du territoire.

Par ailleurs, un certain nombre de chiffres et d’indicateurs inquiètent la Haute Autorité de santé qui préconise en première intention de privilégier les psychothérapies plutôt que les antidépresseurs, alors que le problème de la dépendance est connu des praticiens. En 2023, les 12-25 ans ont été 18 % de plus à être concernés par des prescriptions d’anxiolytiques par rapport à 2019. De façon générale, les rapports et les observations des praticiens et des chercheurs sur cette difficile question du mal-être d’un certain nombre de jeunes renvoient à l’évolution générale de nos sociétés.

La société des dernières décennies du xxe siècle était encore tissée par des liens dominés par la confiance dans l’avenir, avec un regard positif sur la technologie, considérée comme source de progrès et de confort. De nos jours, le monde des adolescents est un univers beaucoup plus mouvant, où plus de 70 % des jeunes pensent que le changement climatique aura un effet négatif sur leur génération. Ce phénomène d’éco-anxiété s’accompagne de troubles du sommeil et d’une perte de confiance dans l’avenir. Conscients de ces nouveaux risques, cette génération demande aux adultes de faire preuve de plus de cohérence et d’empathie à l’égard du vivant et de la planète. Même si de nombreux jeunes se déclarent engagés dans cette volonté de protéger la nature et l’environnement, s’accroît dans notre société atomisée un sentiment de solitude et d’isolement de la part d’une grande partie de cette classe d’âge5. Plusieurs facteurs se surajoutent, comme l’obligation de mobilité géographique, les phénomènes d’addiction et, dans une certaine mesure, l’usage massif des réseaux sociaux et des écrans. Ce sentiment, pour de nombreux jeunes, de se sentir seuls et non reconnus et de ne pas exister, d’être en décalage avec les normes de la société est un trait structurel de nos sociétés, mais c’est aussi une tendance profonde que l’on constate, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis ou dans des pays comme la Corée du Sud ou le Japon. Il est grand temps d’en prendre conscience6 et d’agir.

  • 1. Paul Nizan, Aden Arabie [1931], préface de Jean-Paul Sartre, Paris, La Découverte, 2002, p. 55.
  • 2. Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Seuil, 2019. Cour des comptes, Les politiques publiques de prévention en santé au travail dans les entreprises, décembre 2022.
  • 3. Cour des comptes, Rapport public annuel 2025. Les politiques publiques en faveur des jeunes, vol. 1, mars 2025, p. 68.
  • 4. Cour des comptes, La Pédopsychiatrie. Un accès et une offre de soins à réorganiser, communication à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, mars 2023, p. 8.
  • 5. En France, 70 % des jeunes de 18 à 24 ans se sentent régulièrement seuls selon une étude de l’Institut français d’opinion publique (Ifop) de janvier 2024. Voir aussi l’étude de la fondation Jean Jaurès de novembre 2023 constatant les mêmes chiffres.
  • 6. Voir les travaux de recherche de Cécile Van de Velde, sociologue de l’université de Montréal, sur la solitude à travers les âges. Voir aussi les constats et les propositions du rapport de la Cour des comptes de 2025 qui alerte sur les inégalités en observant que 27 % des jeunes des quartiers prioritaires sont sans diplôme contre 11 % sur le reste du territoire (Cour des comptes, Rapport public annuel 2025, op. cit., p. 67).