Les Écritures au secours de l'écriture ?
La littérature semble résister à la tendance à la sécularisation, comme en témoigne l’empreinte des Ecritures sur les parutions contemporaines. Reste à savoir si cet héritage culturel n’est pas détaché des forces spirituelles qui l’animaient.
Face à des concurrents défiés (science et philosophie), voire destitués (métaphysique ou religion), il est arrivé à la littérature d’occuper une position de compensation – et à l’écrivain de jouir d’un statut quasi sacerdotal (ce fut son « sacre », décrit naguère par Paul Bénichou[1]). Bon gré mal gré, l’écrivain contemporain (qui d’ailleurs ne se prive pas de jouer à l’essayiste, au journaliste ou au polémiste) doit se plier, encore aujourd’hui, à cette injonction au magistère intellectuel. Il a beau clamer qu’il ne délivre pas de message dans ses livres : il se rapproche plus de la figure de l’intellectuel que de celle de l’artiste, plus d’Hermès que d’Héphaïstos. Mais dans ses envies de retour aux origines, l’inspiration appelle volontiers la surenchère : les mots le font accéder au Verbe, et les idées au Saint-Esprit… Qu’il le transpose ou le critique, l’illustre ou le rejette, s’en inspire ou prétende l’ignorer, le livre entretient, encore aujourd’hui, des rapports étroits au Livre.
L’héritage chrétien de retour en littérature ?
Au prix de réajustements, morcellements et autres camouflages, l’héritage chrétien a souvent été transplanté dans le corps hybride de l’œuvre littéraire. De nos jours, il se pourrait que cet héritage fonctionne comme un auxiliaire, appelé au secours d’une création artistique en déficit d’inspiration. Entre retours à la civilisation païenne (l’avant), déplacements vers d’autres civilisations (l’ailleurs) et projections dans une civilisation du futur (l’au-delà), l’art contemporain oscille entre ces multiples tentations, porteuses d’un même désir de nouvelle virginité. Mais la soif d’oubli trahit peut-être une mémoire plus vive de l’héritage, notamment religieux, qu’elle prétend effacer. Selon Jean-Luc Nancy, « nous sommes dans les nervures du christianisme […], toute notre pensée est de part en part chrétienne [2] ». Même Danièle Hervieu-Léger, qui diagnostiquait en 2003 une « exculturation » du catholicisme français en s’appuyant sur une minutieuse enquête sociologique[3], conviendra douze ans plus tard que « l’idée d’une matrice culturelle catholique est une thèse pertinente ». S’il y a bien un « affaissement du catholicisme », on constate néanmoins qu’une « imprégnation demeure », dont on observe « les traces sur le terrain culturel, symbolique, politique », notamment sur le terrain littéraire[4].
Si la Bible et, en son sein, les Évangiles occupent une place si importante dans la littérature occidentale, surtout dans le roman, c’est sans doute parce qu’ils en ont posé les fondations conceptuelles, psychologiques et idéologiques, et parce qu’ils sont eux-mêmes écrits selon une approche littéraire et des critères formels dont les écrivains d’aujourd’hui sont, comme ceux d’autrefois, les héritiers. N’ayant jamais cessé de les fasciner, il est logique que le christianisme refasse son apparition depuis une vingtaine d’années chez les prosateurs français contemporains. Le pessimisme général qui a succédé à la découverte des camps de concentration nazis et des goulags soviétiques, le rôle historique trouble attribué à l’Église dans les violences européennes, la rupture libertaire de Mai 68 (avec la dénonciation des tabous « judéo-chrétiens » qui l’accompagnait souvent), le formalisme littéraire d’une certaine avant-garde, l’humanisme athée de rigueur chez beaucoup d’écrivains : les raisons de cette éclipse ont des explications.
Pourtant, la réapparition d’un goût pour le « génie du christianisme », voire le choix de la conversion dans des milieux intellectuels et artistiques que l’on pensait définitivement installés dans un cadre athée ou agnostique, a priori prémunis contre les tentations du symbolisme chrétien, ne sont pas surprenants. Les motifs du regain d’intérêt sont multiples : on peut choisir la Vérité des dogmes parce que le discours rationnel échoue, pense-t-on, à répondre à certaines questions existentielles, ou par rejet de l’idéologie libertaire, ou encore par refus d’une liberté absolue, voire par dandysme et par goût du « scandale [5] ». Bien entendu, quel que soit le point de vue adopté, on proclame volontiers son acceptation entière et totale du catholicisme, sans l’habituel bricolage de l’amateur de spiritualité, qui célèbre le beau message évangélique tout en rejetant tel dogme ou telle déclaration papale qui ne lui convient pas.
L’enjeu de telles démarches, dont on ne saurait dire si elles relèvent de la gageure ou de l’utopie, ne serait-il pas de retrouver la « seconde naïveté » évoquée par Paul Ricœur[6], celle qui succède à l’âge de la table rase antireligieuse ? En tout cas, pour garder la foi aujourd’hui, il faut combattre non seulement le doute, comme jadis, mais aussi – et là réside la spécificité de notre temps – le règne du divertissement généralisé, les innombrables tentations de la société consumériste, le positivisme diffus du monde de la techno-science, l’indifférence historique, la dépolitisation et le narcissisme individuel à l’« ère du vide[7] ».
Inventaire
L’inventaire des représentations chrétiennes dans un échantillon représentatif du roman français contemporain témoigne d’une présence du christianisme plus considérable qu’on pourrait le penser de prime abord. Ces nouvelles occurrences littéraires apparaissent selon des modalités souvent inédites : rares sont les ambitions architectoniques, les prolongements majestueux, plus fréquents sont les greffons, les scories, les rebuts. Fragments d’ensembles qui n’existent plus. Qu’ils resurgissent tandis que s’accomplit ce que d’aucuns diagnostiquent comme une « déchristianisation de la littérature[8] » ne serait pas le moindre des paradoxes. Auxiliaires appelés au secours d’une création artistique en déficit de sens, suppléments d’âme donnant à des œuvres superficielles la profondeur qui leur manque, il arrive en effet souvent que ces nouvelles représentations chrétiennes fonctionnent comme l’ultime recours d’un art en manque de transcendance et d’autorité, le (mauvais) signe d’un manque, peut-être d’un aveu d’échec à remplacer l’horizon religieux disparu.
Les écrivains, prenant la matière chrétienne comme objet littéraire, le font en quelque sorte à la fois sous influences profanes
et par inspiration sacrée.
Dans une frange, sans doute la meilleure, de la littérature contemporaine, l’influence du christianisme donne lieu cependant à des traitements tout à fait passionnants. Les pratiques « eiségétiques » de Pascal Quignard, l’identité catholique de Richard Millet, la conversion de Maurice G. Dantec, la quête de la grâce littéraire dans l’écriture chez Pierre Michon, les motifs chrétiens et le lexique biblique de Marie NDiaye, le désir charnel et la mystique chez Claude Louis-Combet, les réécritures scripturaires de Sylvie Germain, la tentation du christianisme comme effet de réel chez Emmanuel Carrère, la sociologie des prêtres ou la conversion impossible chez Michel Houellebecq : ces nouveaux traitements sont d’une remarquable diversité[9]. Si on les trouve sans grande surprise chez ces auteurs, leur présence étonnera peut-être chez d’autres, comme Philippe Djian (le personnage du prêtre dans la série Doggy bag), Christine Angot (les paraphrases bibliques de Not to be et de Sujet Angot) ou Annie Ernaux (l’influence de l’éducation catholique), spontanément guère associés à une telle thématique. Par les ressorts de l’imagination et selon une dynamique qui lui est propre, la création romanesque contemporaine obéit tout autant à des phénomènes involontaires d’association libre et intuitive qu’à une inspiration directe et consciente, de sorte que les écrivains, prenant la matière chrétienne comme objet littéraire, le font en quelque sorte à la fois sous influences profanes et par inspiration sacrée. Démantelé, tronqué, le christianisme continue d’exercer sur leur écriture une influence notable, dont on peut déceler les traces dans le roman contemporain à plusieurs niveaux (formel, intellectuel, idéologique). Entre modèle descriptif, recours spéculatif et détour narratif, le christianisme, plus qu’un simple référent parmi d’autres, demeure l’un des horizons privilégiés de la création romanesque française d’aujourd’hui. De tous les systèmes de pensée auxquels ce dernier renvoie, c’est même celui qui constitue le référent ultime, confirmant ainsi l’intuition de Bernanos, selon qui le romancier a « tout à perdre en écartant de son œuvre le diable ou Dieu[10] ».
La question demeure de savoir si ces réactivations de schèmes religieux sont le recours d’un art romanesque exsangue à un édifice culturel jouissant d’une longue, inégalée et sans doute inégalable prescription, ou s’il s’agit de la persistance « cinétique » (due à un simple impetus) d’un discours symbolique détaché des forces motrices spirituelles qui l’animaient jadis. Le roman est-il appelé à s’émanciper définitivement de ces ultimes marques résiduelles, ou bien celles-ci constituent-elles le « Grand Code[11] » qui lui est consubstantiel ? Sans prétendre à la prophétie, on ose avancer que le roman français continuera de dépendre étroitement du cadre chrétien, auquel il nous semble lié par un rapport « destinal » d’affinité. Et bien que la matière religieuse – riche, vaste, unique – qui fut transmise aux écrivains d’aujourd’hui ne soit précédée, pour paraphraser René Char, « d’aucun testament », ceux-ci pourraient n’en rester pas moins tributaires d’un héritage qui les oblige.
[1] - Paul Bénichou, Le Sacre de l’écrivain (1750-1830). Essai sur l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne, Paris, Corti, 1973.
[2] - Jean-Luc Nancy, La Déclosion (Déconstruction du christianisme, 1), Paris, Galilée, 2005, p. 207-208.
[3] - Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003.
[4] - Danièle Hervieu-Léger, « La crise du politique nourrit l’emballement du religieux », Libération, 3 août 2015.
[5] - Voir Jean-Pierre Denis, Pourquoi le christianisme fait scandale, Paris, Seuil, 2010.
[6] - Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, t. II : Finitude et culpabilité, Paris, Aubier, 1960, p. 482.
[7] - Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.
[8] - Richard Millet, Déchristianisation de la littérature, Paris, Léo Sheer, 2018.
[9] - La traduction de la Bible par des binômes écrivain/exégète sous la direction de Frédéric Boyer (Bayard, 2001) témoignait évidemment d’une même fascination.
[10] - « Une heure avec Georges Bernanos », interview par Frédéric Lefèvre, dans Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes, tome I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2015, p. 339.
[11] - Northrop Frye, Le Grand Code. La Bible et la littérature, trad. par Catherine Malamoud, préface de Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1984.