Décrire la mondialisation : vers un monde « gazeux » plutôt que « liquide »
Le sociologue Zygmunt Bauman a, le premier, avancé l’image d’un monde et d’une société devenus « liquides » à la faveur de la mondialisation, pour illustrer le développement des flux de capitaux et de matières premières, des flux informationnels et immatériels, ainsi que la souplesse accrue des transactions et des échanges, qu’il oppose à la rigidité des États-nations et des cadres traditionnels de gouvernance1. Il a étendu la qualité de malléabilité qui y est liée aux valeurs morales elles-mêmes, pour signifier que, dans la société actuelle, celles-ci ne sont plus autant rigides et incontestables qu’hier mais s’adaptent continuellement, au gré des flux et reflux des modes et des besoins. En conséquence, selon Bauman, le rapport à la géographie qui fonde la géopolitique se modifie, et les États passent de l’ère de l’espace à une « ère liquide » où l’accent est mis moins sur la traditionnelle recherche de maîtrise de l’espace géographique que sur la maîtrise de ces flux liquides.
Et en effet, aujourd’hui l’image des « tubes » s’est largement banalisée dans le but d’évoquer les contenants qui assurent le passage des flux, qu’il s’agisse des gazoducs et pipelines ou des canaux de transmission de l’internet. De plus, force est de constater que des politiques de maîtrise de ces tubes par les États ont bien été enclenchées et qu’elles sont même devenues un axe essentiel d’activité des diplomaties : le contrôle des routes d’acheminement des matières premières et des marchandises a pour but d’assurer la sécurité de l’approvisionnement, qu’il s’agisse du pipeline Nabucco en construction (dont le but est de contourner une Russie qui, pour mettre la pression sur ses voisins, fait baisser la pression dans leurs tuyaux), de la sécurité du couloir maritime du détroit d’Ormuz ou du renforcement de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie. De même, le contrôle des flux informationnels s’opère de façon croissante, comme en témoigne notamment la surveillance étroite des autorités chinoises sur les flux internet entrants et sortants, spécialement sur le moteur de recherche Google (la dernière suspension en date de ce service par le gouvernement chinois date du 19 juin 2009). Enfin, les États cherchent à contrôler davantage les flux financiers, via la lutte contre les paradis fiscaux et la lutte contre le blanchiment d’argent, au vu d’objectifs divers qui vont de la volonté de tarir les flux de financement du terrorisme à la nécessité de régulation induite par la crise financière mondiale. Pourtant, pour pertinente et séduisante qu’elle apparaisse ainsi, la métaphore « liquide » ne semble pas à même de décrire complètement la réalité des flux matériels et immatériels liés à la mondialisation et ceci explique pourquoi les tentatives d’action régulatrice des États et des organisations internationales qui se sont fixé pour objectif de contrôler ces flux ne peuvent, à elles seules, permettre une maîtrise totale.
Un monde de bulles
La métaphore liquide n’arrive pas à rendre compte, en raison de la régularité et du caractère homogène de l’élément liquide, des bulles médiatiques d’ampleur planétaire – le buzz – qui se créent autour d’un événement, dans un premier temps explosives par leur ampleur mais qui tout aussi rapidement se dégonflent et font « pschitt ». De même, elle ne parvient pas à illustrer le phénomène des bulles financières et de la volatilité des cours qui prend souvent la même forme, nourri par les comportements individualistes et moutonniers de la spéculation. Par ailleurs, la plus grande fluidité des valeurs et de la morale n’est pas seulement liée à la myriade de canaux informationnels qu’offre la mondialisation mais résulte davantage d’un processus continu d’affaiblissement de toutes les autorités et d’affirmation de l’individu, selon le sociologue Gilles Lipovestsky.
De surcroît, le contrôle par un État des canaux par lesquels transitent les échanges dématérialisés, déjà rendu illusoire avec l’essor des transmissions satellitaires, ne garantit certainement pas le contrôle du contenu, lequel peut être crypté ou codé. Concernant le transit des matières premières, si certains pays, comme la Russie, contrôlent une part importante des transits mondiaux de gaz et de pétrole et seraient donc a priori bien placés pour en maîtriser les prix, ils ne participent en pratique que marginalement à la fixation du prix final sur les places de New York et de Londres, comme l’ont montré les variations du simple au triple des cours du pétrole en 2008, dont ils ont été les bénéficiaires dans un premier temps et les victimes dans un second. Il faut en effet prendre en compte l’impact croissant qu’ont les anticipations sur les marchés à terme, fondées sur de tout autres logiques que celles de la production et du transit et dont les fluctuations influent très largement sur l’évolution du cours de la matière première sous-jacente. Inversement donc, des pays ou des acteurs de marché qui n’exercent aucun contrôle physique sur les canaux de transit « liquides » ont pourtant une influence considérable sur la formation de ces prix.
Plus généralement, on observe une déconnexion croissante entre les flux de marchandises, les flux de capitaux et les échanges de devises. Ces derniers ont un volume très supérieur aux flux de marchandises qu’ils sont sensés permettre de produire. Les marchés à terme et la spéculation créent un « nuage de prix » autour du produit sous-jacent sur lequel ils sont basés.
Dans la sphère des échanges virtuels il y a, à la fois, dissociation croissante du contenu par rapport au contenant (les « tuyaux ») grâce à la multiplication des possibilités techniques de transmission en dehors des tuyaux et, concomitamment, apparition de phénomènes erratiques de surréaction médiatique, favorisés par la personnalisation du web et le développement de son caractère interactif avec le web 2.0 ; tout comme leurs sœurs financières, parce qu’elles sont également basées sur de l’information « gazeuse » où se mélangent le buzz, le hoax et la vérité, lorsqu’elles éclatent, ces bulles de spéculations ont un impact mesurable sur la vie réelle car elles peuvent durablement marquer les esprits et servir de moteur à des politiques de plus en plus fondées sur l’image.
Ainsi, dans ces domaines, on peut remarquer qu’il peut exister une déconnexion entre la valeur intrinsèque du sous-jacent « liquide » qui circule dans les tubes (le gaz, le pétrole, les flux financiers, les informations) et la valeur d’usage pour les utilisateurs finaux, laquelle peut se « contracter » ou « exploser » en s’éloignant durablement de sa tendance, au gré de mouvements spéculatifs ou de circonstances particulières. La mainmise sur ces flux liquides par les États est donc une condition nécessaire mais non suffisante pour s’assurer de la suprématie, ce qui explique que le contrôle des canaux ne soit pas toujours couronné de succès. Il apparaît ainsi qu’il manque une dimension à la métaphore liquide puisque celle-ci ne parvient pas à rendre compte à la fois du sous-jacent mais également de son exploitation finale.
Expansion dans le vide
C’est pourquoi, plutôt que de parler d’un monde « liquide », on pourrait décrire le monde auquel conduit le processus de globalisation comme un « monde gazeux ». La phase gazeuse, avec la phase solide et la phase liquide, caractérise l’état de tout matériau. Compte tenu des conditions de température et de pression, tout solide ou liquide peut passer à l’état gazeux. Le passage à cette phase (sublimation2 ou évaporation) se caractérise par une expansion en volume. Le mouvement inverse (liquéfaction en liquide ou cristallisation en solide) se traduit par une contraction de l’espace occupé. Ainsi, contrairement au liquide qui a un volume constant, l’état gazeux voit le volume dépendre d’autres paramètres externes.
En quoi ces propriétés paraissent-elles davantage adaptées pour offrir une image pertinente des échanges mondialisés ?
L’expression « monde gazeux » permet de mieux rendre compte des surréactions contemporaines, que celles-ci concernent les marchés financiers ou les buzz informationnels, cycles caractérisés par des phases d’expansion paraissant d’abord sans limites, suivies de contractions tout aussi vives survenant lorsque les conditions de départ ne sont plus réunies. Elle est, au sens propre comme au sens figuré, une sublimation. Succédant au monde liquide des échanges matériels et immatériels, elle vise à représenter la nouvelle réalité des échanges multiformes et multidimensionnels, vaporeux et volatils, fort éloignés par endroits des « réalités solides » représentées par les sous-jacents et les fondamentaux de l’économie. Par rapport à l’état liquide du monde, elle représente des échanges que leur caractère volage et dématérialisé rend par nature davantage incontrôlables et insaisissables. Sur le plan des valeurs et de la morale, la métaphore gazeuse rend également compte de leurs flux et reflux qui se produisent dans le vide laissé par la fin des grandes idéologies et la crise de l’autorité. Et ce phénomène ne concerne-t-il pas jusqu’à l’individu lui-même ? À la faveur des opportunités offertes par les outils de communication, l’individu connecté ne devient-il pas également « gazeux », éloigné de toute réalité et de toute nécessité, situé dans un monde virtuel « sans conséquences », selon l’expression de Michel Houellebecq, où son être démultiplié et en expansion tchatte, blogue et joue ? Les individus bénéficient d’une plus grande souplesse des valeurs grâce à la conjugaison de l’effacement de l’autorité et des révolutions technologiques mais, comme des molécules incontrôlées en état de perpétuelle agitation d’un gaz chauffé, leurs trajectoires sont désordonnées et donc potentiellement créatrices de chocs.
Organiser l’instable
Ainsi, dans le nouveau contexte de ce « monde gazeux », la possibilité pour les États ou les organisations internationales de contrôler tout ou partie de ces échanges, si elle apparaît souhaitable pour en réguler les excès, n’en devient, on le voit, que d’autant plus ardue. Il est en effet beaucoup plus difficile de contrôler des émanations gazeuses que l’écoulement d’un liquide. Le seul contrôle des contenants et des canaux de transmission ne suffit plus car une part croissante des échanges s’établit en dehors de ces voies traditionnelles et que leur valeur d’usage dépend de façon croissante des conditions particulières imposées de fait par l’utilisateur final. En conséquence, l’appel à la raison et à la moralisation du capitalisme, que ce soit la raison des marchés ou celle des pirates, ne semble pas davantage opératoire comme en témoigne actuellement la reprise des mauvaises habitudes de rémunération et de prise de risques alors que la crise n’est pas même encore terminée. Toute tentative de régulation moderne devrait dès lors privilégier l’action sur les conditions qui provoquent l’expansion ou la contraction de ces phénomènes spéculatifs gazeux, en complément de l’action traditionnelle sur le sous-jacent. C’est donc à la création d’un environnement de marché dont ils contrôlent les paramètres essentiels que les États doivent s’attacher. À la rigide et classique action de containment doit aujourd’hui être substituée une action plus souple de confinment qui, comme un champ magnétique le fait avec des particules électriques, s’exerce à distance en définissant des limites d’évolution à l’intérieur desquelles les mouvements sont libres et non contrôlés, souplesse permettant de concilier à la fois les libertés individuelles et leur nécessaire régulation par les États et organisations internationales.
- 1.
Voir le dossier de juillet 2009 d’Esprit sur la mondialisation « liquide » : « De la piraterie aux piratages ».
- 2.
La sublimation est le passage de l’état solide à l’état gazeux.