Photo : Florian Olivo
Photo : Florian Olivo

Le Grand Paris des grands parias ?

Les ambitions du Grand Paris semblent aujourd’hui réduites à une amélioration du réseau de transports. Paris et l’île de France constituent pourtant un même bassin de vie et d’emplois, une métropole qui demanderait des politiques unifiées, au même titre que Londres, Rome ou Berlin.


Au lendemain des municipales en Île-de-France, ce propos vise à montrer que l’unité de la région rend indispensable l’instauration du Grand Paris, entendue comme entité élue au suffrage universel et reprenant les compétences relatives au logement, au développement économique et à la fiscalité locale des actuelles mairies, intercommunalités et conseils départementaux de la région.

Sur le territoire métropolitain, la spécificité de la région Île-de-France réside dans sa caractéristique radiale, organisée autour d’un centre hégémonique et historique, la ville de Paris. Ce caractère concentrique de la région, cette relative unité à mesure qu’on s’éloigne du centre, les problématiques communes qu’affrontent ses habitants appellent à l’unité politique. Les douze millions d’habitants, qu’ils habitent dans une commune riche ou pauvre, concourent tous à la richesse de l’agglomération, et on s’étonne qu’une communauté de destin n’ait pu être instaurée comme dans d’autres grandes capitales (Rome, Berlin, Londres).

Pour analyser les dynamiques à l’œuvre, la comparaison des prix de l’immobilier ancien à l’intérieur de la métropole parisienne révèle sa structuration à raison de l’éloignement par rapport au centre. Depuis 2015, l’hyper-centre de Paris a augmenté de 30 à 40 %, les «  arrondissements à deux chiffres  » de 20 à 30 %, la petite couronne entre 10 et 20 %, tandis que les départements de la grande couronne ont vu leurs prix stagner, voire diminuer. Nouveauté remarquable, la Seine-Saint-Denis devient attractive, avec +10 % en moyenne (+42 % à Saint-Ouen et +25 % à Pantin, Bagnolet et Montreuil). L’éloignement par rapport au centre semble être devenu l’ultima ratio de l’attractivité. Ce n’est pas anodin dans la mesure où un sondage réalisé par JLL en 2019 montre que le prix contraint les deux tiers des Franciliens dans le choix de l’implantation de leur logement.

C’est d’autant plus remarquable si l’on songe à la fracture historique entre quartiers aisés (situés à l’ouest et au sud-ouest) et populaires (à l’est et au nord), ou encore au rêve du «  pavillon-­de-banlieue-avec-jardin  » qui avait vu les classes moyennes fuir le centre pour les banlieues pavillonnaires de la grande couronne, encouragées par la création à l’ère gaullienne des réseaux de Rer et de cinq villes nouvelles à trente kilomètres de Paris, conçues dans une logique de pôles urbains alternatifs au centre (Sénart, Saint-Quentin-en-Yvelines, Évry, Cergy et Marne-la-Vallée).

Les raisons sont multiformes : temps de transports contraignants sur des autoroutes bouchées que ne ­compensent pas les Rer bondés aux retards récurrents, hausse des prix de l’essence, sentiment d’insécurité, les délits explosant dans les zones périphériques, éloignement de la vie culturelle, nuisances sonores des aéroports et des autoroutes, etc. Alors qu’en sens inverse, la réhabilitation du centre de Paris s’accompagne d’entraves croissantes pour accéder au centre (vignette Crit’Air et véhicules anciens interdits de circulation en semaine, restriction des accès aux portes de Paris…).

Si l’unité de l’agglomération parisienne est une évidence, la région reste la plus inégalitaire.

Pourtant, si l’unité de l’agglo­mération parisienne est une évidence à la fois géographique, économique et humaine, la région reste, selon l’Insee, la plus inégalitaire. Elle est composée de départements où le niveau de vie médian est le plus élevé de France métropolitaine (Paris, Hauts-de-Seine, Yvelines, Essonne et Seine-et-Marne), mais également de celui où il est le plus faible, en Seine-Saint-Denis. Sur le plan institutionnel, la région n’a pas de compétences sur des problématiques aussi essentielles que le logement, l’habitat social ou, souvent oubliée, la fiscalité locale, qui subissent un sort extrêmement variable selon le lieu. Les faibles recettes fiscales vont aux communes et départements pauvres et les fortes aux riches et les mécanismes de «  solidarité  » entre communes ne compensent cela en rien (le produit du fonds de solidarité régional est ­d’environ 300 millions d’euros, soit moins d’un millième du Pib de la région), ni les dotations de péréquation de l’État (dotation de solidarité urbaine, dotation nationale de péréquation) avec un montant du même ordre. En l’état, le Grand Paris crée les grands parias.

Ce morcellement politique, fiscal et spatial ne peut plus se comprendre. Ou plutôt, il se comprend trop bien si l’on considère comme acquise la ségrégation spatiale et sociale voulue et organisée entre communes riches et pauvres, d’autant plus choquante que les habitants de l’Île-de-France concourent tous à la richesse parisienne par leur travail ou leur consommation et que l’agglo­mération représente un bassin de vie et ­d’emplois aux problématiques communes.

Le projet du Grand Paris lancé par Nicolas Sarkozy en 2007 affichait un objectif d’unification politico-­administrative. Volonté vite enterrée face aux levées de bouclier des élus locaux de tous bords soucieux de préserver leur pré carré, mettant en avant l’éternel slogan des «  menaces sur la démocratie locale  », comme si les villes de Rome, Berlin ou Londres étaient des dictatures ! Si elle est née en 2016, la «  Métropole du Grand Paris  » n’a pas reçu les compétences de l’aménagement et du logement, et les départements de la petite couronne et les intercommunalités n’ont pas été supprimés. Ses compétences sont limitées à la planification stratégique et autres «  schémas directeurs  ».

Un avorton du projet est cependant né : le réseau orbital du «  Grand Paris Express  », sorte «  d’A86 du métro  » comportant 68 gares pour 200 kilomètres de lignes reliant les villes de la banlieue parisienne. Belle ambition assurément. Mais comment croire à la mise en service annoncée en 2030, alors que le prolongement de la ligne 12 vers la mairie d’Aubervilliers réalisé par la Ratp, deux kilomètres de voies et deux gares, aura duré dix ans, subissant un retard de sept ans, et que le prolongement de la ligne 14 annoncé pour 2017 ne le sera qu’à l’été 2020, soit 100 % de dépassement du délai initial ? Rappelons qu’en dix ans, entre 1900 et 1910, ce ne sont pas deux mais cent stations qui furent construites à Paris : on cherche en vain le «  progrès  » ! C’est davantage en 2040 que ce réseau orbital sera opérationnel. De plus, son coût est déjà supérieur de 50 % aux annonces, à 35 milliards d’euros. Certes, le Grand Paris Express renforcera l’unité de la région et favorisera les communes de banlieue, mais il n’est pas acceptable d’attendre sa mise en service pour corriger les inégalités, sinon c’est la loi du marché qui va s’appliquer, favorisant encore l’hyper-centre par rapport à la périphérie.

Une reprise par l’actuelle région des compétences du logement ou de la fiscalité locale au détriment des départements, intercommunalités et communes, pour souhaitable qu’elle soit, est inenvisageable. Les équilibres politiques sont si ancrés que jamais un rognage des compétences au profit de la région ne réussira. Une entité nouvelle doit être créée pour se voir attribuer par la loi des compétences utiles à l’échelle de l’agglo­mération, à l’image des autres métropoles européennes.

La reprise de l’organisation qui partage le département du Rhône entre Lyon-Métropole et les zones périurbaines et rurales qui ­l’entourent, adaptée entre le Grand Paris jusqu’à la Francilienne et l’actuelle région au-delà, est une piste utile car éprouvée. La frontière de la Francilienne paraît la plus pertinente car à l’échelle de Londres ou de New York en regroupant dix des douze millions ­d’habitants de la région, et marquant peu ou prou le passage d’un milieu urbain à un milieu rurbain aux problématiques différentes.

L’intercommunalité du Grand Paris reprendrait les attributions stratégiques actuellement disséminées dans les communes, les inter­communalités et les départements. Les critères fiscaux seraient uniques, les dotations et les équipements et services publics territoriaux fixés par habitant et non plus en fonction du lieu de vie, avec une trajectoire de convergence et de rattrapage. Un référendum pourrait être organisé avec différents choix inspirés des métropoles des pays voisins.