Savoir trancher


Se préparer devant la glace. Se laver, se raser, nouer la cravate. Pour ne pas manquer la dernière chance.

Ce qui déchire c’est d’être devant la glace. Et de se regarder. Et d’assumer que le visage là, en face, c’est le visage qu’on porte dans la rue. C’est dur de se dire ça, oui, on voudrait en changer, mais se dire ça ne sert à rien, non, il ne va pas changer, ça ne va pas changer, et si ça finit par changer c’est juste que ce sera pire, alors il faut juste faire les gestes pour le rendre présentable. Laver, raser, nouer la cravate. Et le lendemain laver, raser, nouer la cravate. Et le lendemain, encore et du pareil au même.

La fille de Pôle emploi m’a imprimé le papier avec l’offre. Elle a surligné certains mots et j’ai eu le sentiment – en voyant l’énergie dans ses mains, dans ses doigts – qu’elle y croyait un petit peu plus que la précédente, celle qui ne retenait pas mon nom et qui est partie vite. Celle-ci, elle a pris le temps de me regarder dans les yeux, d’être sûre d’avoir mon attention, que j’étais là au présent dans cette pièce avec elle et pas dans les régions d’ailleurs où ma tête va broyer du noir dès qu’on n’est plus en train de se préoccuper de moi. Elle m’a dit c’est dans vos compétences, ça peut être pour vous, là-dessus vous avez vos chances. Je sais qu’on ne doit pas laisser passer sa chance. On ne doit pas la laisser passer, parce qu’il vient un moment où, sans prévenir, la chance qui se présente l’air de rien va être la dernière chance. Mais la chance elle-même ne le sait pas, ou en tout cas elle ne le dit pas. Elle se présente, comme ça, elle laisse à ceux qui veulent, ou ceux qui peuvent plutôt, ceux qui sont encore en état, un petit moment pour la saisir, et puis si tu n’es pas le premier ou le meilleur sur le coup, elle disparaît comme un oiseau, et on n’en entend plus parler, et elle ne revient pas pour te murmurer à l’oreille j’étais ta dernière chance, elle te laisse deviner, elle laisse ça mûrir à ton rythme dans ta tête. La fille de Pôle emploi m’a rappelé, avec le vocabulaire qu’on leur a demandé d’avoir, et que j’ai appris à traduire, qu’au-delà de deux ans on reste sur le carreau. Un an, deux ans, ça va encore. Ensuite c’est la glissade. On décroche, on est emporté loin de tout ce à quoi on tenait, on perd une à une et quoi qu’on fasse pour l’empêcher toutes les choses de la vie qui comptent, vous savez, le logement, la femme, les enfants. Ça ne se passe pas toujours dans le même ordre, mais les problèmes comme ça, ils finissent par se mêler en même temps. Les statistiques le montrent et l’expérience le montre. Monsieur Berlaud. Vous m’écoutez ? Votre situation, elle est pas évidente. Il y a cette offre, là. Après, sous-entend-elle, je ne réponds plus de rien. Ce sera votre défaite, sous-entend-elle : vous ne pourrez pas la rejeter sur nous. J’écoute. J’écoute avec toute ma pensée ce qu’elle dit, et puis ce qu’elle ne dit pas. Ça fait un petit moment maintenant que j’entrevois comment marche le système, et je sais que ça ne sert à rien de lui en vouloir. Les états pas possibles où je me suis mis à force d’en vouloir aux gens que j’avais en face, c’est vraiment derrière moi. Je suis devenu plus mûr. Parfois j’en veux au monde entier, mais le monde entier est loin. Alors le plus souvent je n’en veux qu’à moi-même.

Se préparer, devant la glace. Laver, raser, nouer la cravate. Ça n’est pas si facile. Avant je dormais tout nu. Maintenant c’est T-shirt et caleçon. Je ne veux pas que Leila voie ma bite trop souvent, ça porterait malheur au désir, ou au peu qu’il en reste. Parce que ma bite n’est pas toujours au garde-à-vous ; mes pectoraux ne dansent pas toujours la capoeira. Même un très vieux T-shirt, c’est mieux que d’entendre soupirer que vraiment je me néglige. Je ne peux pas faire de pompes au square, de toute façon, il pleut tout le temps ; et dans la chambre des enfants, c’est plus serré encore que dans la nôtre, ce n’est même pas la peine d’essayer.

La première chose à faire, pour me raser, c’est que j’ouvre la porte de la salle de bains, pour avoir la lumière du couloir. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas dire que j’aime ça : sans barbe mon visage fait très triste, très faible, comme si on pouvait marcher dessus. C’est beaucoup mieux tout de même quand il est souligné d’une ombre : on voit où il s’arrête, où je suis, et puis les limites à ne pas dépasser, le moment où on va me trouver si on me cherche trop. Mais ma barbe part dans tous les sens, c’est le vrai porc-épic sous acide, et puis elle a des trous, alors je n’ai pas trop le choix. Je n’apprendrai à personne que les trous c’est suspect. Pareil sur les CV : un trou ça donne envie de creuser. On en voit un et on s’arrête, on en fait le tour, on hésite un petit peu, et puis on le pointe du doigt, on demande comment ça se fait, et pas par cruauté, qu’allez-vous donc imaginer, mais parce qu’on se fait un devoir de tout approfondir. Croyez-moi bien que je rase de près. Je coupe tout ce qui dépasse, je me fais lisse et rassurant.

Ensuite c’est l’épreuve de l’armoire. Il n’y a plus grand-chose là-dedans. À des moments où on était vraiment trop justes, j’ai vendu les costumes dans lesquels je ne rentrais plus, et j’ai des regrets gros comme ça, parce qu’ensuite j’ai maigri. Tant pis si je flotte salement dans les deux trois qui me restent : je me dis que c’est une manière de montrer que j’applique la consigne qu’ils répètent, à la télé, à la radio, comme quoi nous devons nous serrer la ceinture. Je sais que si on me fait la remarque ce sera ça ma réponse. Avec Leila, l’année dernière, on a fait le point sur les choses dont nous nous passons facilement, et parmi elles il y a la viande. Ça n’est pas un gros sacrifice : il n’y a pas de bons bouchers près de chez nous, le premier qui me fasse envie est à un quart d’heure en bus, et l’envie que j’ai en regardant les morceaux me passe vite quand je regarde les prix.

Après c’est la cravate. J’ai des problèmes au niveau de ça aussi. Le dilemme cornélien, comme on dit au collège. Si je la mets au dernier moment, elle sera sûrement mal mise. Si je la mets tout de suite, je vais étouffer, entre le Rer et le bus, je vais devoir la desserrer, il faudra que je la desserre si je veux respirer, je n’aurai pas le choix, et elle sera mal mise. La chose intelligente à faire, le plan fignolé depuis les trente-six fois que m’est arrivé le casse-tête, c’est de se pointer en avance, et puis de s’arrêter aux toilettes, dans un café, pas loin, pour rectifier tout ça, avec l’espoir que ça soit propre, qu’on y voie quelque chose et qu’un des recruteurs ne sorte pas en fermant sa braguette de la cabine d’à côté.

Je ne suis pas bon pour trouver du boulot, je reconnais. Pas assez rapide pour les réponses au tac au tac, trop énervé intérieurement quand ils demandent des choses qu’ils ne devraient pas demander, pas rusé pour amener les questions qui fâchent sans avoir l’air d’un sûr-de-lui ou d’un pour-qui-se-prend-il. Alors comme j’ai ces handicaps à quoi, Leila a beau dire, je ne peux pas grand-chose, pour le reste au moins j’essaye de ne rien laisser au hasard. Je théorise la cravate. Je réfléchis à la mallette. J’en ai une dont les coins sont usés, le beau cuir est parti, on voit le matériau d’en dessous. Je n’ai pas grand-chose à y mettre mais je la prends quand même, pour la chemise en carton avec les papiers dedans, pour le journal que je fais dépasser et qui renvoie l’image de quelqu’un qui s’intéresse. Le kiosquier est sympa, il me vend moitié prix ceux de la veille, ça suffit largement. Je n’y mets pas mon portefeuille et mon portable, en revanche ; c’est sûr que dans le costume ils déforment les poches, rendent l’allure générale encore un petit peu plus minable, mais il y a moins de risque comme ça que je me les fasse voler. Évidemment ça serait le désastre. Évidemment je ne peux pas me permettre : on m’a rapporté trop d’histoires comme ça, et ceux à qui c’est arrivé, c’est terminé pour eux. Même un peu élimée, je suis au courant que c’est mieux de porter une mallette. Les mains vides connotent l’inaction. Rappelez-vous, Martin, que vous n’êtes pas un type qui se balade les poings dans les poches. Vous êtes un homme qui sait ce que c’est que de porter des choses, des charges, toutes sortes de responsabilités. Moi je crois (mais je crois dans ma tête seulement, car il ne s’agit pas de leur sortir des conneries inappropriées) que les mains vides c’est très puissant. Une fois, quand je faisais du théâtre, dans l’autre vie, où j’avais encore le temps et le cœur de faire du théâtre, ils nous ont demandé de nous tenir debout, les mains le long du corps, complètement vides. C’était presque impossible. Tout le monde les mettait dans le dos, croisait les bras, attrapait quelque chose pour se donner une contenance, pas un d’entre nous ne savait être bras ballants sans avoir l’air benêt. Martin. Martin. Rappelez-vous, cela dit : la mallette doit être fine. Ça ne fait pas bien non plus de crouler sous le poids, d’en être embarrassé. Vous savez ce que c’est qu’une charge, bien sûr, mais vous êtes un de ces hommes à qui toute charge paraît légère, d’accord ?

Pendant l’heure poireautante se pose un autre dilemme. Je ne sais jamais si je dois parler aux autres candidats, parce que c’est plus humain, ou rester dans mon coin pour qu’ils ne me plombent pas avec leur histoire, qu’ils n’aient pas le temps de me raconter à quel point ils sont dans la merde, que ne me traverse pas une seconde l’idée qu’au fond ils ont plus besoin du poste que moi, et que je pourrais peut-être le leur laisser gracieusement. Tant que ça reste des inconnus, c’est plus facile de se dire que cette fois je vais tous les bouffer. Il ne faut pas que tu culpabilises, répète et rerépète Leila. Tu penses aux enfants et à moi, tu n’en as rien à foutre de ce qui arrive aux autres, tu m’entends ?

Maintenant je m’avance vers eux. Je contrôle mon sourire, parce qu’il a paraît-il quelque chose de naïf, et que ça c’est inquiétant. Je réussis la poignée de main assez ferme mais pas trop, le regard dans les yeux qui ne fuit pas le contact mais qui ne s’attarde pas. Je suis présent mais ma présence n’est pas visqueuse. J’ai de la chaleur humaine, mais ce n’est pas une chaleur moite. Ils lisent en silence mon CV. Les gens ne comprennent pas mon cursus, en général, comment on passe d’une expérience à l’autre, pourquoi j’ai été un peu cadre et beaucoup employé. Et une fois qu’ils m’ont entendu, c’est pire encore, car enfin comment quelqu’un de cultivé comme ça peut-il avoir autant de mal à répondre aux questions ? Je sais l’effet que je fais et l’effet est bizarre. Je paraissais beaucoup plus carré il y a deux ans encore, la bizarrerie est venue tout doucement. Je sais qu’une fois les portes refermées derrière moi, ils concluent que c’est impalpable, qu’ils ne sauraient pas expliquer, mais que vraiment ils ne le sentent pas.

Tout de même j’essaye, je les écoute, je plisse un peu les yeux et hoche très légèrement la tête. Le poste qu’on vous propose est stressant, on ne vous le cache pas. Il y a la pression du chiffre, la pression du chef, donc il faut supporter la pression, savoir tenir le choc. Je demande ce que c’est précisément, le poste. Ils disent vous verrez bien, pas d’impatience, pour l’instant on discute, tranquilles, histoire de faire mieux connaissance. Ils me demandent, par exemple, comment je m’y prends si je dois convaincre quelqu’un de quelque chose à tout prix. Je dis ça dépend de qui, et de quoi, ils me répondent bien sûr, c’est évident, mais en général malgré tout, comment vous faites ? Je leur explique. Ils froncent les sourcils pour marquer que je viens de faire une gaffe. Ils me disent oui, mais ça c’est votre manière, nous ce qu’on va exiger de vous, c’est de respecter nos procédures. Ça n’a pas l’air d’être clair pour vous, ça. Je ne sais pas si c’est clair pour vous, ça. C’est clair pour vous ou c’est pas clair ?

Ils me demandent, dans la foulée, si je sais avaler des couleuvres, ou rester longtemps sur le gril sans donner aucun signe que je trouve ça désagréable. Je dis que ça ne me pose pas de problème, et que même j’aime bien ça. Et si je dois accepter une mission qui ne me correspond pas du tout, qui est contraire à mes valeurs ? Eh bien, en fait je prends ça comme un challenge. Ça me permet de montrer que je sais m’adapter. Me faire violence pour rentrer dans le moule, je trouve ça stimulant, d’autant qu’il n’y a que les idiots qui ont des idées arrêtées. Ils sont curieux de savoir qui je suis, mes qualités, si je devais faire la liste, bon, c’est un peu bête, mais c’est la loi du genre, donc malgré tout, dans la liste en question, si on devait la faire, il y aurait quoi ? Je prends les deux secondes de silence qui donnent de la spontanéité. Je réponds que je suis généreux, calme, persévérant, relationnel et autonome, force de proposition, nu comme le premier homme paniqué de découvrir le chaos du monde, affirmé sans orgueil, capable d’agressivité commerciale, mais dans les bornes toujours d’une amabilité parfaite. Tout ça me caractérise, et c’est ce que je retrouve avec plaisir le matin dans la glace. Je le sais et je le sens dans mes veines : persuasif et obéissant, c’est moi ; innovant et discret, c’est tout moi, et on me le dit souvent, d’ailleurs.

Celui de droite ne me laisse pas souffler, car il est impatient de savoir pourquoi je veux passer mes journées à récurer des chiottes. Je dis que j’ai toujours voulu faire ça ; c’est peut-être irrationnel, mais c’est mon rêve depuis le berceau. Toute ma vie jusqu’alors s’est organisée en fonction de cet objectif-là, j’ai fait de mon mieux pour filer droit au but, et grâce à eux, s’ils m’offrent cette opportunité, s’entend, je vais peut-être enfin l’atteindre. La nuit, parfois, je vois des cuvettes de chiottes, la faïence blanche, sous les néons, et je supplie : les récurer, les récurer, par pitié laissez-moi faire ça, donnez-moi cet honneur. Celui de gauche apprécie, me sourit, approuve, enchaîne. Il me demande si je suis prêt à me découper les couilles en fines lamelles, à les disposer en guise de sashimi sur des planchettes en bois et à faire circuler ces plateaux-repas de fortune à tous les étages de la boîte, pour en faire profiter les collègues qui n’ont pas le temps de sortir déjeuner. Ça ne rentrerait pas à strictement parler dans mes obligations, tient-il à préciser, mais c’est l’esprit d’équipe, ça, on se donne pour la cause commune. Je réponds que c’est dans mes cordes, naturellement, que j’aime jouer collectif, et que je n’y vois pas d’inconvénient, au contraire.

Ils laissent un petit silence, tous deux. Ils se regardent. Puis celui de droite s’aventure : vous avez un dossier solide, mais on n’arrive pas à savoir, avec vous. Est-ce que vous êtes à vendre, ou pas ? Si vous êtes à vendre, vendez-vous. Et vendez-vous mieux que ça. Parce qu’on n’est pas seulement choisi par son entreprise, vous savez, on la choisit aussi, son entreprise. Il faut que vous ayez envie de nous, et il faut que vous le montriez. Parce que là vous ne nous donnez pas envie. Et si vous n’avez pas envie, je veux dire vraiment envie, vous serez impossible à manager, mon vieux. Ça, si vous n’y mettez pas du vôtre, nous, de notre côté, même avec la meilleure volonté du monde, et même si c’est notre objectif premier, on ne pourra pas vous mettre en réussite. J’hésite à dire que je ne suis pas à vendre, mais que je suis prêt à assurer les tâches précisées dans une fiche de poste ; je le ferai avec plaisir si certaines sont intéressantes ; et si le salaire est décent, et que par-dessus le marché la boîte respecte le Code du travail, je m’accrocherai, je m’accrocherai de toutes mes forces. Mais je les entends déjà me demander poliment de retourner à Pôle emploi. Car pour savoir se vendre il faut déjà y être prêt. S’être fait à l’idée. Regarder la réalité en face. Dire ce qu’on pense valoir, puis faire preuve de souplesse dans le dialogue, baisser le prix en question d’un tiers, montrer un minimum de capacité d’adaptation, le baisser de la moitié, faire un geste commercial, se vendre à prix coûtant pour être compétitif, se vendre à perte si nécessaire afin d’être sûr de tuer la concurrence et d’emporter le morceau. Donc j’ai le profil, c’est certain, mais mon manque de bon sens crée quand même un gros décalage entre le poste et moi. Discours couru d’avance, je le connais par cœur et je ne veux plus l’entendre. Alors je dis que la vie d’entreprise me manque : partir très tôt le matin, quand il fait encore nuit, déjeuner sur le pouce le midi avec les collègues, et que la vérité, si je peux leur confier ça, c’est que je serais prêt à toucher moins que mon chômage actuel pour retrouver ce quotidien-là, et que mon père arrête de marteler que je ne suis qu’un nullard, que je ne cherche pas vraiment, et que Leila et moi on recommence à faire souvent l’amour.

Ils ont dit qu’ils préféraient tout de même entendre ça. Du coup on a parlé de la rémunération. La rémunération est ce qu’elle est, ils ont dit. Elle n’est pas ce qu’elle n’est pas. On est comme toute société, on a un modèle économique, il faut le respecter. Ils ont tenu à me rappeler, juste au passage, parce qu’on sait que vous le savez, tout le monde le sait, il suffit d’avoir la radio, la télé, mais enfin, ce n’est jamais inutile de faire de la pédagogie là-dessus, que le coût du travail dans notre pays était proprement effroyable. À faire reculer l’entrepreneur le plus audacieux. À brider sa créativité et son énergie. Ma tête a murmuré : mais si le travail vous coûte, il vous rapporte, aussi, n’est-ce pas ? Il rapporte à certains beaucoup plus qu’il ne coûte, n’est-ce pas ? Sinon vous ne seriez peut-être pas en train de chercher à embaucher ? Ils ont deviné ce que je pensais. Ils ont haussé le ton. Ils m’ont dit que c’est pour ça qu’ils n’embauchaient pas plus. Que c’est pour ça qu’il y avait tant de chômeurs dans mon genre et de misère. Les Chinois se retroussaient les manches pour sortir de la pauvreté et acheter des smartphones, et pendant ce temps-là, nous, ici, on tortillait. On croyait pouvoir se permettre des états d’âme, alors que toutes les études montraient que les états d’âme pesaient beaucoup trop lourd sur la compétitivité et in fine sur le pouvoir d’achat. Enfin, c’était un autre débat. Merci beaucoup de votre temps, ils ont conclu. Nous vous recontacterons pour vous dire ce qu’il en est. Vous saurez ça bientôt, de toute façon, car le poste est vacant, et à pourvoir tout de suite. C’est un enfer pour nous, d’ailleurs, ces recrutements éclair, mais nous n’avons pas le choix : dans notre métier, il faut réfléchir vite, vous comprenez, et puis savoir trancher.

Deux jours après, un vendredi, c’était l’arbre de Noël à l’école d’Elouan et de Mona. Ils étaient comme des puces, pour une fois, debout, prêts en avance. Pas besoin de les arracher à la tiédeur de la couette et à leurs rêves plus faciles que la vie. La déception, tout de même, c’est que je les avais prévenus que je ne pourrais pas venir. Une manière de mensonge. Comme je ne me voyais pas traîner avec les autres parents, à répondre aux « Où en êtes-vous ? » de ceux qui me connaissent, ou aux « Et vous, qu’est-ce que vous faites ? » de ceux qu’on allait me présenter, j’avais proposé à l’instit qui organisait de jouer le Père Noël. Ça tombait bien, ils en cherchaient justement un, ils avaient même une petite enveloppe pour ça.

Je me suis changé, en grand mystère, dans une salle de classe vide et fermée à clef. J’ai mis le costume rouge. J’ai mis la barbe la plus fournie et la plus rassurante que je porterai jamais. La cour, en bas, était remplie de cris d’enfance : ils volaient par-dessus les murs et les années. On criait déjà de cette façon-là quand c’était moi le gamin, et si un jour j’arrive à devenir vieux – ce qui me laisse du chemin à faire, et où rien ne sera facile – et que je passe près d’une école, je me dirai en entendant crier comme ça dans tous les sens que c’est le symbole, que c’est bon, que la vie continue.

Les enfants m’ont escaladé un peu tous en même temps, ils voulaient la photo sur les genoux. Malgré ma précaution des lentilles de couleur, Elouan est resté à me dévisager avec des yeux écarquillés intenses, comme s’il voulait percer le secret. J’ai eu peur une minute qu’il ne me tire sur la barbe. J’ai détourné le regard, je ne voulais pas qu’il sache. C’est un malin, bien sûr, et ça n’y change rien qu’il ait des problèmes en lecture. L’instit m’en a parlé une fois. On lui écrit or, il lit ro. On lui fait dire les lettres les unes après les autres, il dit o, il dit r, et donc, ensemble, ça donne, ça donne… – il dit ro. J’ai insisté que c’était bon signe, que ça montrait qu’il tenait de son père. D’abord j’ai cru que ça ne la ferait pas rire, mais comme elle est jolie je voulais tout de même tenter la blague. Et je maintiens que ça n’est pas parce qu’on est en galère qu’on n’a plus le droit à l’ironie. Les yeux d’Elouan ne me lâchaient pas, j’ai senti que j’usurpais. Dans la vraie vie, non, non, je ne commande pas à des foules de lutins galvanisés par mes méthodes de management et prêts à affronter par loyauté pour moi n’importe quel pic de production. Je ne passe pas mon temps dans l’atelier, avec l’odeur de la sciure fraîche, des jouets en bois, du feu de cheminée. Je n’ai pas le pouvoir de faire le bonheur des enfants aux quatre coins de la terre. Et Elouan et Mona vont s’en rendre compte, bientôt, peut-être ce n’est plus qu’une question de mois, et ils vont me déclarer que le Père Noël n’existe pas, et que les Pères Normaux ne travaillent pas qu’un seul jour par an. Bientôt – bientôt – plus qu’une question de mois – ils vont me faire cette annonce.

En fin d’après-midi, le téléphone a sonné. C’était bon. J’étais pris. Ça démarrait lundi. Leila venait de rentrer, elle a eu le visage plein d’attente, et quand j’ai raccroché, balbutié, c’était bon, j’étais pris, elle m’a sauté au cou. Elle m’a murmuré qu’elle m’aimait, qu’elle était fière de moi. Elle m’a dit qu’elle espérait que moi aussi j’étais fier de moi, car je pouvais être fier de moi. Il y a si longtemps qu’on attendait ça. C’était formidable, formidable. Elle m’a dit que je n’avais pas l’air content, mais elle a ajouté aussitôt que c’était l’émotion. Je devais être trop content pour avoir l’air content, ça c’est normal, c’est l’émotion.

On a fêté ça chez Lillo. J’ai pris les pappardelle boscaiola. La dernière fois que j’avais pris les pappardelle boscaiola, je crois que c’était pour nos cinq ans de rencontre. Elouan voulait une pizza et a surtout picoré dans nos pâtes. En dessert, il a pris une glace et a mangé le tiramisu.

Le lundi est venu. Il faisait un noir d’encre ; Leila et les enfants dormaient encore ; je me suis retrouvé devant cette glace. J’avais l’air franchement persuasif et carrément relationnel. Tellement serein et innovant que je ne comprends pas pourquoi – je ne comprends pas comment – mais le résultat était là : vilaine coupure, juste en dessous du menton. J’étais torse nu, heureusement, la chemise blanche repassée attendait dans l’armoire. Je me suis dit que ça n’était pas grave, juste la main qui tremble. Ou alors la chaleur, la buée, tout ça, on ne voyait pas bien. J’ai voulu continuer, mettre le pansement plus tard, mais la main droite a fait encore un faux mouvement, trop brusque, et latéral, c’était profond cette fois, ça ne perlait plus, ça coulait. Vraiment je n’y pouvais rien. Je ne pouvais rien. C’était le sang, on aurait dit, qui appelait le sang. C’était de plus en plus liquide. Arrête ton cirque, je me suis dit. Il faut que tu arrêtes ton cirque. Au sens où il y avait du sang partout. Dans le lavabo, sur le miroir comme des grosses gouttes de pluie, sur la serviette, sur le carrelage. Mais je n’avais pas fini encore. C’était mal rasé sur la gorge, au-dessus de la pomme d’Adam, pas propre, pas fiable du tout, il fallait continuer, je n’avais pas vraiment le choix. Dans la chambre à côté, j’ai entendu le réveil qui sonnait. Le pas léger de Leila a traversé le couloir, droit vers la salle de bains. Elle a poussé un cri. Elle s’est jetée sur moi. Elle m’a agrippé le bras, elle m’a mordu, elle est devenue complètement folle.

Du coup on a passé la journée aux urgences. C’est Leila qui a appelé l’entreprise, parce que moi j’étais endormi. Elle a expliqué le cas terrible. Une agression, de nuit, un vrai sauvage, il m’avait entaillé le cou, le nez, les joues, quinze coups de rasoir, heureusement superficiels, pour la plupart. Je n’allais pas porter plainte, non, ça ne servirait à rien, je n’avais pas vu son visage, sous le capuchon, et puis je préférais oublier ça, passer à autre chose, vous comprenez. Ça se voyait beaucoup, oui. Je n’étais pas présentable. Mais dans quelques jours, dans vraiment pas longtemps, ça irait, bien sûr que ça irait, j’étais quelqu’un de solide, du genre à se remettre vite. Ils n’étaient pas contents, à l’autre bout du fil. Ils ont répété plusieurs fois que ça ne commençait pas bien. Bon, il y avait les circonstances, c’est sûr, mais malgré tout… Ensuite la voix de Leila s’est brisée, et eux ils se sont radoucis. Les circonstances, c’est vrai, ça atténuait, ça atténuait beaucoup. Alors ils m’ont donné cette chance. Ils ont dit qu’ils allaient m’attendre. Certainement pas longtemps, car ils ne pourraient pas, mais peut-être quelques jours. C’était une vraie chance, ça. Une sorte de vraie aubaine. Et comme entre-temps il y a eu quelques jours, eh bien – je commence demain.

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    Écrivain, maître de conférences à l’université Paris-8 Saint-Denis, il a notamment publié le roman les Veilleurs (Paris, Le Seuil, 2009, rééd. coll. « Points », 2010).