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Dans le même numéro

Après Cologne

mai 2016

#Divers

Il y aura un avant et un après Cologne, quoi qu’on en dise ou quoi qu’on taise. L’événement divise une société et porte au grand jour de manière critique des problèmes latents ou des tensions sporadiques, du malaise, des thèmes difficiles et rendus incontournables : attouchements collectifs, agressions sexuelles et viols sur la place publique lors de la Saint-Sylvestre. Silence des autorités, découverte que des événements similaires s’étaient déjà produits ailleurs en Allemagne, dans d’autres pays d’Europe, et sur la place Tahrir en Égypte lors de l’insurrection contre le régime de Moubarak. Sidéré, le monde apprenait, d’une part, que la révolution peut aussi libérer des pulsions libidineuses mortifères et, d’autre part, que les fantasmes racistes ou islamophobes les plus insistants peuvent être vérifiés. Les pires abjections et les pathologies reprochées depuis toujours aux musulmans ont bien eu lieu un soir de fête : en l’obscur, les mains avides, la bestialité et l’injure sur les corps des jeunes Blanches.

Le jardin des délices

Pour rappel, tout d’abord, puisqu’il s’agit de musulmans (maghrébins pour l’essentiel), un rapide point de théologie. Si la dogmatique islamique contraint la femme, elle ne condamne nullement la chair, mais se borne à l’inscrire dans le cadre (éventuellement polygamique) du mariage. Alors que pour saint Paul, le célibat est un avant-goût du paradis, pour l’islam, c’est rigoureusement l’inverse : la jouissance sexuelle anticipe le jardin des délices dans l’au-delà. Et on ne rappellera pas ici le topos opposant le Christ et Mahomet à cet égard. Durant des siècles, l’Occident a fustigé la débauche et les impudeurs de l’Orient ; il n’a aujourd’hui de cesse de blâmer les pruderies, le voile et la « moraline » des musulmans. Sur ce point, l’opposition des deux mondes est radicale, le malentendu fréquent.

L’islam, et les islamistes plus encore, confrontent l’homme à une double contrainte : si Éros est une grâce de Dieu, la femme, quant à elle, doit être voilée – non pas qu’elle soit l’objet exclusif d’un homme, selon la dogmatique, mais parce qu’il faut la protéger du désir, irrépressible par essence, des hommes, comme du sien, de la faiblesse de son corps et de son esprit. Il n’est pas un manuel de clerc sunnite ou chiite qui ne serine le thème de la protection pour justifier la domination (un argument qui, il faut le souligner, vaut traditionnellement dans les rapports entre gouvernants et gouvernés). L’assujettissement de la femme est certes corrigé par son égalité ontologique (longtemps déniée par les chrétiens) et par l’équivalence supposée des droits et des devoirs de l’homme à son endroit. Et on a « oublié » que charia signifie originellement le chemin, la voie, non la Loi. À considérer l’esprit, et non la lettre, de la Loi, les droits accordés aux femmes par le Coran constituent un progrès dans le sens de l’égale liberté des sexes, plutôt qu’une soumission inscrite dans le marbre de la sacralité divine.

Le macho ordinaire

Comment expliquer ce blocage et la régression islamiste ? Le machisme ordinaire procède essentiellement du despotisme, qui accuse l’asymétrie entre les sexes. Opprimé par ses dirigeants et sérieusement ébranlé par la modernisation, le macho s’efforce de regagner son autorité et son pouvoir chez lui, intra muros. Plus il est rabaissé, plus il sera tenté de s’imposer comme maître de maison (despotes). De même, plus le fils subit la domination du père, plus il aura tendance à tyranniser sa sœur. S’instaure un jeu de miroir entre le haut (le dirigeant de son pays comme de sa maison) et le bas (cet homme déchu qui, faute de pouvoir libérer sa volonté de puissance, se rabat sur son foyer). Le macho est persécuté par les pouvoirs au dehors, et perturbé au dedans. C’est une culture de l’autorité – à l’école, à l’usine, dans l’administration, etc. – qui provoque l’immobilisme, tout comme les fuites et les feintes « sous le voile ». Le macho est également confronté à l’émancipation (relative) des femmes et à l’évolution des mœurs.

La virilité ne s’est pas toujours déterminée par rapport aux femmes, dans le cadre exclusif de la vie domestique. Originellement aristocratique, elle s’exprime d’abord dans la bravoure au combat, dans une hospitalité inconditionnelle et généreuse, dans la poésie et l’amour courtois. En d’autres termes, dans la dépense (d’énergie, de biens, de mots), au sens que Bataille donne à ce mot1, et qui renvoie au fantasme d’une illimitation de la puissance. La morale islamique invite au contraire à la prudence, la modération en toute chose, la maîtrise de soi. La prééminence de la communauté assoit encore cette normativité du juste milieu. La virilité devient ordinaire lorsque son seul statut la justifie, et qu’elle privilégie les droits sur les devoirs. Le macho est ce petit seigneur qui a élevé le statut de sa mère (une femme ne s’accomplit vraiment qu’en tant que mère d’un fils), servi le rêve d’illimitation de son père et qui, une fois adulte, entend régner en maître chez lui, mais qui est confronté à une cascade d’autorités et de jeux de pouvoir qu’il doit continuellement négocier. La modernisation a renforcé les techniques de coercition et de contrôle des États, et quelque peu libéré les femmes : le grand floué de cette évolution, c’est lui, ce macho ordinaire, que ses frères islamistes vont enrôler.

La revanche du viril

Que se passe-t-il lorsqu’on a vingt ans et qu’on pourrit dans le désœuvrement et la frustration – sexuelle certes, mais pas seulement, puisqu’on n’est plus que l’« homme jetable » du surcroît démographique, du développement manqué et du cynisme des politiques ? Que se passe-t-il lorsque ces hommes atteignent l’Europe après avoir bravé les difficultés que l’on sait – mais les sait-on jamais assez ? – et qu’au bout du compte, la désillusion est à la mesure des attentes ? Ce sont des hommes jeunes, souvent issus de l’exode rural et mal urbanisés, mal scolarisés aussi ou diplômés chômeurs, mal aimés enfin. Des hommes seuls et isolés, tristes clandestins dans les jardins des riches à ruminer le désenchantement et l’angoisse ; exploités (par les passeurs déjà), humiliés, minorés (sans droits), ils se retrouvent « comme des femmes ».

Que se passe-t-il alors lorsqu’ils se retrouvent en groupe ? La « tribu » fait corps et protège, la bande fraternise, le nombre revirilise enfin. Plus encore lorsqu’il s’abandonne aux licences de la fête, qu’elle soit révolutionnaire ou non. Dans des sociétés désarticulées par le capitalisme mondialisé, et dans une condition aussi sinistre que l’exil, la fameuse ‘asabiyya (l’esprit de corps dont parle Ibn Khaldûn) n’est plus qu’instinct de meute dans la nuit. D’autant que « dénudée » ou court vêtue, la femme passe pour légère, forcément légère. Les islamistes ne le répètent-ils pas toute la sainte journée pour imposer et épaissir chaque fois plus leurs voiles, et justifier le retour à l’ordre ? La revanche du viril, plutôt que la Voie du milieu prônée par l’orthodoxie.

Pour difficile qu’il soit, le problème, par sa répétition même, doit être pris au sérieux. La censure des autorités allemandes ne peut que s’avérer contre-productive et conforter les voix qui ne cessent de dénoncer la double faute. Par ailleurs, qu’il s’agisse de bandes organisées de délinquants (accompagnant leurs agressions sexuelles de vols) ne change pas grand-chose à l’affaire. La cochonnerie de Cologne ne fait jamais que prolonger le harcèlement quotidien que connaissent trop souvent les femmes dans les rues des pays arabes : exaspération et passage à l’acte, et non plus lazzis et pressions, signifiant qu’elles ne « sont pas à leur place » à l’extérieur, dans les territoires des hommes. Ce que la fête libère, le quotidien le laisse entendre. Les sexes doivent rester séparés si l’on veut éviter la fitna, le chaos, et le scandale. Le voile est là pour le rappeler, pour éviter toute espèce d’instabilité, de fluctuation et de devenir, diraient les islamistes.

En terres d’islam, la démocratie commence là, aux fondements anthropologiques de la cité, répliquent les démocrates arabes : dans l’invention de nouveaux rapports entre les sexes, comme de rapports à la fois rivaux et régulés, plutôt que « virilistes », des hommes entre eux. Il est grand temps de s’interroger sur le coût d’un mouvement qui aggrave les doubles contraintes et qui s’en prend à l’autre en général (qu’il soit étranger, minoritaire – c’est-à-dire homosexuel –, d’une religion différente, intellectuel, artiste… non « viriliste » en somme). Cologne n’est que le symptôme désastreux d’une crise interminable qui frappe les sociétés musulmanes au premier chef et menace plus que jamais le vivre-ensemble.

La politique en otage

Mais les islamistes ne sont pas seuls. Le Fn et les Fm (Frères musulmans) tiennent aujourd’hui le politique en otage. Les extrêmes droites des deux rives de la Méditerranée s’alimentent l’une l’autre, tout en se rejoignant comme forces conservatrices et menaces des principes démocratiques. Dans ce contexte à fronts renversés, les ennemis de mes ennemis ne sont pas mes amis. Et mes amis de gauche ne me soutiennent pas, ou seulement du bout des lèvres, quand cela peut favoriser leurs ennemis et desservir leur cause prioritaire. Il est grand temps que les gauches d’Europe confrontent cette double contrainte qui noue la politique des démocrates arabes depuis quelques décennies, si elles ne veulent pas céder la place aux populistes ou aux paraplégiques, ceux qui condamnent un côté en ignorant l’autre.

L’exercice est aussi douloureux et paralysant que nécessaire. Cela implique, outre le refus impératif de l’idéologie, des révisions déchirantes. Ce n’est pas conforter les démocrates arabes que de fermer les yeux sur les exactions des islamistes, des dictateurs ou des petites frappes qui ont sévi à Cologne, au prétexte que cela servirait l’autre camp. Ou pire de se poser en donneur de leçons face à un Kamel Daoud, qui a su joindre le courage à la lucidité, au nom d’un politiquement correct aussi aveugle que dangereux2. D’un autre côté, il ne suffit pas de dénoncer la politique impériale d’un George W. Bush, le soutien des Occidentaux aux dirigeants wahhabites, le colonialisme d’un Netanyahou, le racisme et l’islamophobie… Encore faut-il se remettre en question. Cela fait des décennies qu’à chaque crise, les démocrates arabes (comme le « Manifeste des libertés ») sont confrontés au même dilemme et sommés de choisir leur camp, quand c’est un espace tiers qui seul a du sens et de la légitimité. « Bienvenue au club ! » est-on tenté de dire aux gens de gauche. « On nous a suffisamment reproché notre silence. À votre tour de prendre le relais ; peut-être serez-vous davantage entendus. »

  • 1.

    Georges Bataille, la Part maudite, Paris, Minuit, 1967.

  • 2.

    Voir Kamel Daoud, « Cologne : lieu de fantasmes », Le Monde du 31 janvier 2016 et la réponse collective dans Le Monde du 11 février 2016.