Au Nord et au Sud, les similitudes du pire
Que se passe-t-il lorsqu’en politique, les extrêmes les plus éloignés en viennent à se rejoindre – à l’extrême droite ; et que des ennemis déclarés commencent à se ressembler ? Que se passe-t-il lorsque les médias et les antagonistes de la veille s’empressent d’invoquer la réconciliation quand le sol tremble encore, et que les nuages s’amoncellent ailleurs, en France notamment ? On voit l’explosion survenir comme au ralenti, chute apocalyptique pulvérisant le monde.
Populisme, autrement dit « trumpisme », partisans du Brexit, de Poutine, d’Erdogan ou des islamistes, etc. Quels sont les pays qui, d’une manière ou d’une autre, n’ont pas succombé au mal du siècle ? Ce qu’on reconnaît aussitôt, c’est un style, un registre qui renvoie à l’immédiateté : sans filtre, sans retenue, sans recul et sans délai, de l’émotion, de l’imprécation, des sommations. L’argument est binaire ou ambigu, l’amalgame fréquent et la contradiction inévitable. Peu importe ! On ne parle pas, on crie ; on ne pense pas, on juge ; dans le grand défouloir des réseaux sociaux, de la rue et des stades, on balance tout. Comment ne pas se rapporter aux années 1930 en Europe ? Mais après tout, en terres d’islam, pas si loin que cela, et aujourd’hui même, nous (croyants ou incroyants) les connaissons bien, tous ces mâles dominants qui tranchent dans la complexité du monde, ces chefs narcissiques et braillards qui « disent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas », ces petits-maîtres du ressentiment, ces « conspirationnistes » déchaînés, ces redresseurs de tort en quête de boucs émissaires… Qu’on se rapporte seulement à la manière dont Erdogan, champion des « islamistes modérés » et fervent candidat à l’Union européenne, a jeté le masque et révélé sa vraie nature.
Qui eût cru l’Amérique puritaine relâchée dans les bras d’une canaille, prédateur sexuel, islamophobe et raciste soutenu par le Ku Klux Klan, mythomane plus que ringard ? En ce début de siècle, il va falloir se faire à l’improbable : quels que soient les cultures, les histoires, les régimes politiques, les niveaux de vie, ces peuples aux antipodes les uns des autres – et si fiers de leur identité unique – montrent des similitudes au pire. À commencer par leur caractère réactif et vengeur.
Leurs rancunes et leurs griefs vont aux mêmes objets ou presque : aux femmes tout d’abord et aux minorités, à l’autre hégémonique qui humilie et en impose, à l’étranger, aux intellectuels. Ces haines primitives renvoient à tout ce qui peut troubler l’homogénéité communautaire et nourrir une conscience de supériorité malheureuse. Nous, dans ce Sud soudainement devenu si voisin du Nord, nous connaissons bien les instincts qui guident ces maîtres. Incultes et frustes, ils exècrent les savoirs qui leur échappent, les sophistications urbaines comme les traditions patriciennes. Voilà des décennies que nous les voyons se draper dans la « vérité » et l’ordre moral d’une identité supérieure, vouée à une sorte de « destinée manifeste » qui conquerra le monde et mettra fin à la désolation. Et malheureusement, nous connaissons tout aussi bien leur habileté face aux majorités silencieuses, abandonnées des technocrates, des élites « occidentalisées » (c’est-à-dire mondialisées) et des politiques. Ils n’ont eu de cesse de déplorer la grandeur perdue, d’en appeler à un retour aux sources, d’élever des murs en vue de se protéger du monde. Et nous n’avons que trop subi l’agressivité qui les habite, avec ses vocations suicidaires et ses spirales sans fin. Ils n’ont pas de revolvers, mais des coutelas. Et si les uns deviennent des égorgeurs, les autres revendiquent la torture, la déportation des musulmans et des Latinos, ou encore l’extension de Guantanamo.
Nous avons repéré leurs traits depuis longtemps : virilisme pour l’essentiel, avec ce que cela recouvre de narcissisme (échevelé ou barbu), de misogynie invétérée1 ; identitarisme impliquant rejet de l’autre et repli sur soi ; ordre moral appuyé sur les Écritures, contre les femmes émancipées, les homosexuels, la liberté des mœurs (Not In My Backyard, « pas de ça chez nous »). Ces deux dernières composantes, l’identité et la morale, sont instrumentalisées par la première, le virilisme, lequel n’est jamais relevé que par les féministes comme une question de genre, alors qu’il explique pour une large part le phénomène populiste – et en l’occurrence la défaite de Hillary Clinton. Il faut bien sûr y adjoindre l’inégalité des 1 % : ainsi l’Arabie saoudite, ce petit pays fermé sur sa richesse et son fond sectaire, exporte partout son idéologie puritaine. Et de manière générale, on n’insistera jamais assez sur l’écart sans précédent entre les classes sociales qui est constitutif au Sud, et pas seulement soumis aux « crises » du capitalisme mondialisé. Ironiquement, l’affaiblissement des classes moyennes américaines a rejoint ailleurs la montée de la petite bourgeoisie, ce groupe traditionnellement attiré par la réaction.
La violence nue et la grossièreté du discours de Trump stupéfient. Ce n’est plus, en fin de compte, qu’une différence de degré avec celles des intégristes radicaux. En pays musulman, on a juste eu un petit temps d’avance. Les fascistes du Nord et du Sud incarnent tout ce que les penseurs classiques de l’islam ont systématiquement déprécié et craint : la plèbe, les masses pulsionnelles et ignorantes, la foule (‘amma par opposition à khassa, l’élite). La division de la communauté y prend toujours cette forme pour ainsi dire naturalisée par les philosophes, indépendamment des écoles de pensée : la ‘amma n’est jamais que travaillée par des instincts bestiaux à domestiquer, à l’image du corps que domptent le bon caractère et l’habitude. On croyait cette dualité conceptuelle pré-moderne inopérante, réactionnaire. Comme dans un récit millénariste, elle revient en force, de là où on l’attendait le moins, du cœur battant de l’Empire, avec l’incommensurabilité de son hyperpuissance technique et guerrière. On évoquait de plus en plus souvent « la haine de l’Occident » : la formule est plus que jamais réversible. Et plus que jamais certains – les plus lucides – vont se trouver pris entre deux feux. Ils ne pourront que mettre leur tristesse en partage.
On sait que ces exaspérations populistes viennent de loin, et que les abîmes qu’elles laissent entrevoir sont structuraux. De part et d’autre, il faut tout reprendre à la base, traiter jusqu’aux cellules de ces grands corps pourrissants, alors que nous sommes pauvres en idées et que les mots sont usés : crise de civilisation de part et d’autre, exposée au grand jour, dans l’entremêlement du global. C’est ce qui, depuis longtemps déjà, nous désespère et nous paralyse.
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Voir Nadia Tazi, « Après Cologne », Esprit, mai 2016.