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Exil et rébellion. Poèmes présentés par Jacques Darras

par

NIMROD

juin 2015

#Divers

Exil et rébellion

De son prénom, Nimrod Bena a fait son nom de plume. C’est un nom mythique, lourd à porter, synonyme de rébellion et de défi à Dieu. Dans la Bible, le roi Nimrod fut l’architecte de la tour de Babel qui rassemblait tous les peuples de la Terre, toutes langues confondues, pour faire unité en hauteur contre un nouveau Déluge. Son esprit de rébellion, Nimrod Bena en a tout à la fois infusé sa prose et l’a dompté. Tchadien d’origine, fils d’un pasteur luthérien, étudiant en philosophie ayant enseigné aux États-Unis et vivant aujourd’hui en Picardie, Nimrod exerce son esprit de liberté totale dans un style d’un classicisme presque sans égal dans la littérature française contemporaine.

Cela, somme toute, dérange, mais fait justement son originalité, comme on peut le vérifier dans trois de ses livres les plus importants, à savoir un essai, la Nouvelle Chose française1, un texte autobiographique, l’Or des rivières2 et un poème, Babel, Babylone3. Il y a également Nimrod le romancier, auteur du récent Un balcon sur l’Algérois4, mais c’est d’abord le poète qui nous retient. Pourquoi ? Parce que cet admirateur de Léopold Sédar Senghor et d’Aimé Césaire, dont il a fait ses deux figures tutélaires, au même titre que celle d’Ahmadou Kourouma, s’en démarque de manière décisive par le travail d’écriture. Nimrod est un orfèvre de la langue, à laquelle il donne une qualité minérale jamais artificielle, toujours en rapport avec le matériau géographique élémentaire dans lequel il a vu le jour.

Ce constant retour aux sources qu’il effectue pour mieux comprendre son parcours entraîne son lecteur avec lui sans effet d’exotisme, par la netteté des lumières et des lieux que sa mémoire raffine. Tel paysage fluvial ou lacustre où, jeune enfant, il accompagne son père pêchant au filet atteint une simplicité bien plus qu’évangélique. Nous imaginons sans peine la scène, présents nous-mêmes, pour ainsi dire, dans la beauté brute de ce paysage africain.

Jours de haut hivernage, mon père répare le filet
aux grosses mailles. Ce soir, nous pêcherons
dans un fleuve solitaire.
Là-bas le ciel touche au rivage ; moi, je retiens mon
souffle. J’inscris dans le vide sa courbure délicieuse
et cruelle.
Ô revenir revenir vers la maison de ma mère ! Revenir
comme on piège l’haleine du bonheur !
Dans l’instant immobile qui effeuille les syllabes
d’un verset païen, une parole à peine dite me confie
la tendresse du poème.
Beauté de son expansion en moi, beauté du ciel dont
la frise vient heurter un caillou rond et frais.
J’archive l’enfance. On n’en saura plus rien demain
sinon à voix basse, mes vers déployés sur des
genoux amoureux.
Maison de ma mère, ciel de mon âme. Jette tes filets,
père, jette tes filets : un banc de capitaines
remontent le courant.
(Babel, Babylone, 2010)

Chacun son rôle, chacun à sa place dans ces « versets païens ». Un reflet de silence et de modestie tremble à travers l’invisible surface d’eau du poème qui agrandit les poses, les gestes, à la dimension d’une ode lyrique originelle. Dans l’expression « J’archive l’enfance » passe, certes, l’éphémère ombre d’un Saint-John Perse, mais il se tait – on le tait – très vite. Et c’est tant mieux. Pour nous, Nimrod est le premier écrivain à faire rupture avec l’emphase surréaliste où se complaisaient souvent Senghor et Césaire. Jamais d’excès de métaphore ici, comme pour ne pas outrager l’égalité de sable et d’eau tchadiens. Quand la « frise » du ciel « vient heurter un caillou rond et frais » la lumière initiale disparaît dans son étincelle.

La terre, la poussière sont critères auxquels Nimrod rapporte sans cesse le présent. Un héroïsme existentiel de chaque instant lui permet de rejoindre la beauté. Que les hommes le déçoivent, cela va presque sans dire. Ne l’intéresse que la grâce d’une personne, d’un moment. Il a deux dieux vivants, à parts égales, son père, sa mère, dont il essaie de comprendre ce qui aura pu les apparier, malgré leurs différences considérables. Domesticité maternelle, nomadisme paternel, il essaie de les réconcilier en lui (« Je caresse d’agréables déités »). Dans l’Or des rivières, le récit de sa marche solitaire au nord de N’Djamena afin de se recueillir sur la tombe de son père le pasteur, mort dans l’exil d’une petite communauté, est un moment d’émotion très fort. Les larmes du fils ne l’empêchent pas de sonder les porosités de la roche et faire de son chagrin un début d’océan géologique :

Il m’a fallu du temps pour comprendre que l’étendue
elle-même était en accord avec l’image de la pêche
qu’on avait gravée sur la tombe paternelle. Au sein
du paysage, le sable se dépensait sans compter, ainsi que
les vagues, de géologique mémoire, pour qui laisse libre cours
à son imagination. Dans les pierres fossiles qui entouraient
la dalle de mon père, il y avait des porosités d’où pouvait
jaillir le fleuve-océan. Je m’assis et pleurai comme si
je devais remplir de mes larmes la fausse platitude
de ces lieux. J’étais seul, sans témoins.

Soit, pour Nimrod, quasiment, la scène originelle de l’écriture. L’écrivain est seul, par définition. Non seulement seul mais en exil. Les pages où ces choses-là sont dites, toujours avec une élégance ironique et ferme, sont les toutes premières de la Nouvelle Chose française. Nimrod y prend le contre-pied du concept exotique de francophonie. Il se pose lui-même tout simplement en écrivain français, œuvrant à même la langue française. Plus de frontières conceptuelles artificielles, pour lui. La langue est la seule et vraie patrie de celui qui écrit. C’est un avis d’autant plus salutaire que la langue de Nimrod, brillante et cristalline, est d’une pureté inégalée.

La littérature africaine d’expression française a inventé une nouvelle France, et une nouvelle manière d’écrire le français. Elle a fomenté sa révolution, et l’a réussie. Même les Français les plus informés de la création africaine mesurent très approximativement l’incroyable événement. L’enjeu du bouleversement en question consiste à faire advenir rien moins que la nouvelle chose française.

Nous approuvons, nous applaudissons. Les choses sont dites avec aplomb tranquille et légitime. Voyez par ailleurs avec quel esprit caustique l’écrivain critique l’évolution des « babylones » modernes, sensible jusque sous les tropiques, à N’Djamena.

J’aurais voulu connaître la pestilence. Il a du bon, le climat
tropical sec. Même notre pourriture est sèche.
On en ferait volontiers des confettis à Noël.
Elle est craquante. On en ferait des fruits secs,
des dattes, des jujubes, des gousses de savonnier.
Et pourquoi pas de la viande séchée ?
Nous les partagerons avec les hyènes,
aux confins de la nuit.
Maintenant, le dimanche, l’église pentecôtiste,
notre voisine de quartier, diffuse sur un gueulard
des cantiques hystériques. Elle copie le muezzin.
Le Seigneur vient, mes frères
Le Seigneur vient, préparez-vous !
C’est désespérant, la venue du Messie dans une nation
de boue. Et qu’on me fiche la paix avec l’espérance
qui piétine. Où sont les leçons de révolte ? Où sont
les leçons de vie ? On ne réveille pas un peuple
de caniveau, on l’essore.

Le Tchad est à nos portes, n’est-ce pas ? Oui, comme le reste de la mondialisation avec ses radicalismes mortifères. Exil et rébellion, dit Nimrod, babylonien sceptique aussi bien que poète à la très haute exigence classique.

  • 1.

    Nimrod, la Nouvelle Chose française, Arles, Actes Sud, 2008.

  • 2.

    Id., l’Or des rivières, Arles, Actes Sud, 2010.

  • 3.

    Id., Babel, Babylone, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 2010.

  • 4.

    Id., Un balcon sur l’Algérois, Arles, Actes Sud, 2013.