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Ce que l'histoire globale apprend aux économistes

décembre 2013

#Divers

Maintenant que nous disposons de travaux donnant une vision transformée du développement économique et de la place de l’Europe dans la mondialisation, qu’en résulte-t-il pour les économistes ? L’ouverture d’une économie à l’international signifie bien plus qu’un jeu des avantages comparatifs : en Europe comme en Asie, c’est un bouleversement social complet.

L’histoire globale a-t-elle quelque chose à apprendre aux économistes d’aujourd’hui ? En quoi relativise-t-elle la rationalité et l’unicité du développement économique suivi par l’Occident depuis cinq siècles, puis imposé au reste du monde ? Que nous apprend-elle sur la multiplicité possible des modèles d’organisation productive et commerciale ? En quoi peut-elle modifier et surtout préciser la question de l’émergence de l’Asie ? Dans quelle mesure enfin remet-elle en cause certains concepts, voire la démarche même de la science économique comme de sa critique marxiste ?

Sans parvenir à traiter l’ensemble de ces questions, on voudrait ici donner simplement un certain « goût » de l’histoire globale en montrant combien elle remet en cause le caractère inéluctable du capitalisme occidental et interroge ainsi les catégories historiquement, socialement et géographiquement centrées sur l’Europe dont les économistes se sont servis en vue d’en cerner la logique. Nous aborderons successivement l’éclairage apporté sur le développement, la question de la pluralité des formes d’économie de marché, ce qui nous conduira à plaider pour une reformulation de nos idées sur l’économie elle-même.

Le développement de l’Europe au prisme de l’histoire globale

Le premier point sur lequel les historiens globaux de l’économie ont construit un consensus solide est la réévaluation des atouts économiques du monde asiatique, sur une très longue période, en gros sur les quatre millénaires qui séparent le premier système-monde formé par la relation entre Mésopotamie et vallée de l’Indus, vers − 2500, de l’arrivée des Portugais dans l’océan Indien à la toute fin du xve siècle (et même sans doute jusqu’en 1800).

C’est vraisemblablement en Mésopotamie que l’institution étatique apparaît, peu avant son émergence en Chine et ses incarnations minoenne et mycénienne dans la première moitié du second millénaire1. L’âge de fer est aussi plus précoce en Asie occidentale qu’en Chine, a fortiori qu’en Europe. C’est à la fin du premier millénaire avant notre ère que ces atouts asiatiques se précisent avec les inventions technologiques chinoises de la dynastie Han : on sait désormais, grâce aux travaux de l’équipe de Needham2, que la Chine a précédé l’Europe, souvent de plusieurs siècles, sur à peu près toutes les techniques productives de base3, même si l’Europe romaine a pu connaître des versions plus frustes de ces outils (joug d’encolure contre collier, araire contre charrue métallique, etc.). Plus près de nous, le différentiel de « développement » est plus évident si l’on se fie aux indicateurs propres aux historiens. La population de l’Asie continue de croître plus vite que celle de l’Europe entre 1500 et 18004, avec surtout un taux de mortalité sensiblement plus faible et une espérance de vie plus élevée (de trois à cinq ans pour la Chine jusqu’au début du xixe siècle5). Cet accroissement démographique va de pair avec une urbanisation plus forte dans des villes nettement plus grandes : en 1500, Pékin, Vijayanagar, Le Caire, Hangzhou et Tabriz sont les plus grandes villes du monde6 et dépassent largement leurs homologues européennes. Déjà en 1325, Odoric de Pordénone s’étonne devant la taille et la richesse de Hangzhou, le niveau de vie de ses bourgeois, la qualité de son service postal, la multiplicité de ses faubourgs.

En termes de produit par tête, les évaluations sont moins unanimes. Reprenant un débat entre Paul Bairoch et Fernand Braudel, André Gunder Frank7 estime que l’Asie représenterait entre 1750 et 1800 environ 80 % de la production mondiale pour à peu près 66 % de la population, ce qui lui confère un produit par tête plus élevé qu’en Europe (20 % de la population se partageant moins de 20 % de la production). Pour ce qui est de la productivité agricole du travail, elle serait plus forte en Chine de 60 % environ en 1600, et l’écart ne s’annulerait qu’à la fin du xviiie siècle8, au point que nos physiocrates français prendront souvent la Chine comme référence dans leurs écrits.

Signe de la prospérité asiatique relative, l’Europe reste commercialement déficitaire vis-à-vis de l’Asie jusqu’au xixe siècle. Et là est sans doute le trait le plus spectaculaire, car notre continent se plaint, dès le xiie siècle, d’un drain de métaux précieux vers l’Est afin de régler cette dette récurrente. Cette saignée, qui déprime parfois les prix et la conjoncture, marque en tout cas un manque de désirabilité des produits de l’Ouest (épées, esclaves) comparé à l’attraction des produits de luxe de l’Orient (parfums, encens, poivre, épices, jade, soie, porcelaine, laques…) dont l’importation et la redistribution contribuent à renforcer le clientélisme féodal. Ce fait conduit fondamentalement à relativiser l’hégémonie néerlandaise ou britannique dans le système-monde moderne des xviie et xviiie siècles, dans la mesure où la Chine voit son excédent commercial structurel réglé dans ce métal argent que l’Europe extrait désormais d’Amérique. L’empire du Milieu instrumentalise de fait les marchands européens afin d’obtenir les moyens de construire son nouveau système monétaire fondé sur ce métal. Au total donc, l’ascendant de l’Asie, en particulier de la Chine, reste une réalité durable jusqu’à l’orée de la révolution industrielle.

L’histoire globale nous apprend alors que le développement économique connu par l’Occident depuis 1500 est d’abord le fruit d’interactions de longue distance, précisément avec ce continent asiatique riche en techniques et institutions qui nous faisaient alors défaut : sans la diffusion de ces produits et procédés, sans les routes commerciales de la soie ou de l’océan Indien, sans les diasporas juives, syriennes ou arméniennes, l’Europe n’aurait pu forger seule les moyens de son essor. L’histoire globale nous montre donc que ce développement constitue une construction en grande partie contingente, une élaboration heurtée qui ne revêt sans doute pas le caractère de nécessité que Max Weber lui a donné : la recherche rationnelle du profit ne s’est pas développée sous une forme exclusive et indépendamment de ces systèmes d’échanges commerciaux lointains. Derrière cette double idée se dissimule une pensée parfaitement iconoclaste : le développement économique, la constitution de nos économies de marché n’auraient rien de naturel, ni même d’autodynamique, et seraient évidemment dépourvus de tout caractère endogène. C’est donc à une déconstruction lourde qu’invite l’histoire globale, à une inversion intellectuelle puisque dès lors c’est le postulat de rationalité qui est aussi interrogé. Tout cela mérite quelques illustrations concrètes.

Pour résumer brièvement, on connaît plus précisément ce que des techniques, des savoir-faire, des institutions longtemps considérés comme propres à l’Europe doivent en fait à des inventions venues de loin, sans lesquelles aucun développement n’aurait été possible en Occident. Sans la charrue à soc et versoir métalliques, le collier de cheval, l’étrier, le papier, la boussole, le gouvernail, la poudre, l’écluse, la fonte, toutes des inventions chinoises, sans les chiffres, le coton et le sucre, tous originaires de l’Inde, sans les techniques financières et commerciales musulmanes (suftaja ou lettre de change, qirad, ancêtre de la commenda vénitienne, fonduq qui donnera les entrepôts commerciaux nommés fondacos en Italie, ou encore les bases du calcul actuariel) récupérées par les cités italiennes au xiie siècle, l’Europe n’aurait pas connu le développement économique qui lui a permis de décoller à partir du xviiie siècle. Par ailleurs, sans Gengis Khan et les invasions mongoles, la peste n’aurait sans doute pas touché l’Europe au milieu du xive siècle, précipitant la baisse des prix des années 1375-1480, et sans cette baisse des prix, le pouvoir d’achat des métaux précieux n’aurait pas augmenté, alors que c’est largement sa hausse qui a justifié les explorations portugaises sur la côte africaine et les expéditions de Colomb… De son côté, la découverte de l’Amérique a donné à l’Europe la possibilité de mettre en culture des terres extérieures, ce qui lui a permis d’éviter toute crise écologique malgré l’augmentation démographique et le début de l’industrialisation. L’Amérique, c’est aussi la possibilité d’importer du sucre en quantité, aliment fondamental qui donne de l’énergie à bas coût aux classes laborieuses européennes, et surtout du coton, matériau de base du textile, qui fournit la matière première pour l’industrie textile et la première activité motrice de la révolution industrielle. L’approvisionnement massif en coton contraint à changer les méthodes artisanales de filage et de tissage, et favorise donc l’invention de la navette de Kay, la machine à filer d’Arkwright et Hargreaves (qui du reste a constitué un perfectionnement d’une machine chinoise importée au xiiie siècle). Tout cela conditionne la révolution industrielle, qui n’a pas émergé indépendamment du commerce international…

Certes, dira-t-on, l’Europe aurait quand même fait tout cela, avec retard sans doute, mais l’Amérique ne pouvait qu’être accostée un jour. Soit, mais ce retard (d’ampleur du reste non quantifiable) aurait pu changer le cours de l’histoire si la dynastie chinoise des Ming avait entre-temps repris ses expéditions maritimes (1405-1433) dans l’océan Indien et, de là, vers l’Atlantique. Car si l’Europe mercantiliste a pu capitaliser sur sa présence commerciale dans l’océan Indien entre les xvie et xviiie siècles, c’est d’abord parce que la puissance chinoise avait déserté cet espace. D’autre part, les pouvoirs politiques locaux étaient tournés en priorité vers les ressources de la propriété foncière et toléraient bien les commerçants au long cours. En fait, la supériorité militaire européenne n’existait pas initialement face aux empires de la poudre (Ottomans, Perses safavides et Moghols) mais les traditions commerciales asiatiques, fondées sur le laisser-faire vis-à-vis des diasporas commerciales, ont pu amener à négliger l’impact des intrusions européennes dans l’océan Indien. Bref, dès cette première approche, on voit combien l’histoire globale recèle de questionnements illustrant parfaitement le vertige qui peut nous saisir dès lors que nous sortons de l’idée que notre trajectoire économique européenne est le fruit d’une volonté politique autonome et d’un pur progrès de la rationalité.

De façon plus conceptuelle, on peut sans doute estimer que ces logiques d’interactions sur longue distance, qui éclairent l’aspect contingent du développement européen, se concrétisent dans ce que l’on a nommé ailleurs9 une « dynamique smithienne du changement structurel ». L’intuition ici est évidemment qu’un pays qui s’ouvre sur l’extérieur reçoit des techniques nouvelles, importe des produits désirables et doit donc trouver des produits d’exportation en contrepartie. S’il exploite résolument les marchés extérieurs ainsi accessibles, il obtient non seulement un gain immédiat dans l’échange (comme l’a montré de façon statique l’économie politique d’Adam Smith et de David Ricardo) mais encore il transforme ses structures de production, voire ses structures sociales. Et cette transformation dépasse largement les conclusions de l’approche néoclassique du commerce international, pour laquelle les gains de l’ouverture aux échanges extérieurs et de la division du travail qui en résulte se donnent en termes de bien-être et de variation du prix relatif des facteurs, donc éventuellement de pouvoir d’achat des travailleurs. L’idée ici évoquée est beaucoup plus large mais avait été assez bien vue par Smith lorsqu’il affirmait que le marché externe augmentait la division du travail interne à l’entreprise (spécialisation des travailleurs) comme externe (spécialisation entre producteurs indépendants). Ce faisant, le marché mondial permettait l’acquisition d’un avantage non naturel, au moins dans « les arts, l’artisanat et l’industrie », car l’agriculture est moins concernée : pour Smith, l’avantage dans l’échange est donc construit et non pas donné.

Cette « croissance par les débouchés extérieurs » à laquelle on réduit Smith ne lui rend pourtant pas totalement justice. Certes, la division du travail est dynamique : en réduisant le coût unitaire de production en vue de répondre à un marché donné, elle étend encore ce marché en autorisant une baisse de prix qui permet de trouver de nouveaux acheteurs ; et ce phénomène est cumulatif à moyen terme avant que le blocage dans l’organisation du travail et la chute de l’élasticité-prix de la demande des consommateurs imposent de passer à une technologie nouvelle. Cette conjoncture spécifique a été qualifiée d’efflorescence par Goldstone10, phénomène que l’on retrouverait dans la Chine des Song au xiie siècle, les Pays-Bas ou le Japon des Tokugawa au xviie siècle.

Mais le changement structurel smithien est plus large. Avec l’exportation, c’est en premier lieu la création ou le perfectionnement de marchés de facteurs de production (travail, terre et capital) qui sont vivement stimulés, ce qui signifie une rupture sociale importante dans la mesure où terre et travail humain ne sont pas traditionnellement des marchandises : les exemples historiques de ces effets structurants abondent (premier développement anglais au xiiie siècle grâce aux exportations de laine, développement des marchés de la terre et du travail salarié hors des guildes, dans les Pays-Bas du xviie siècle : grâce à l’exportation des harengs, les Néerlandais peuvent importer des céréales et utiliser leurs terres agricoles pour de nouvelles cultures comme les fleurs, le lin ou les plantes tinctoriales, dont la valeur est bien supérieure, et qui fournissent l’industrie textile, elle-même exportatrice…). Ce changement structurel n’est en rien négligeable puisque c’est lui qui rend possible la réponse de la production aux signaux de prix sur les marchés, donc ce qu’il est de coutume d’appeler l’autorégulation marchande, mécanisme fonctionnel dont nous ne préjugerons pas ici de l’efficacité (à l’évidence très imparfaite historiquement). Par ailleurs et en second lieu, le marché extérieur ne se réduit pas à ce qu’on vend, il concerne aussi ce que l’on achète (importe) grâce précisément aux recettes d’exportation, et l’on sait l’importance des importations de sucre ou de coton par l’Europe à partir du xviie siècle : ces importations massives ont nourri les travailleurs à bon prix et justifié l’emploi de technologies de production massive. C’est troisièmement une source de capital, donc un levier pour obtenir les moyens de toute transformation structurelle (voir l’importance du mercantilisme anglais dans la formation de la future classe capitaliste britannique). Enfin, mais là on quitte l’économie pure, le marché extérieur, c’est aussi la possibilité d’importer des hommes et de les redistribuer dans l’espace productif, comme la traite négrière et le commerce triangulaire l’ont illustré. Il semble en définitive que l’Europe ait bien exploité, au-delà même de ce qui paraît légitime, toutes les possibilités de cette dynamique smithienne du changement structurel…

De la pluralité des économies de marché à la réémergence de la Chine

Si les échanges de longue distance ont donc forgé une économie de marché spécifique à l’Europe, il est important de constater que cette même logique a pu se matérialiser ailleurs mais avec des différences sensibles, tant dans les mécanismes en jeu que dans les conséquences politiques et sociales qui en résultent.

Prenons l’exemple de la Chine, à la fin de la dynastie Tang et durant l’ensemble de celle des Song, soit du ixe au xiiie siècle. Sous les Tang, les innovations techniques ont été spectaculaires (boussole, fonte, imprimerie, porcelaine) et le territoire colonisé s’est étendu à la vallée du Yangzi, augmentant sensiblement les surfaces disponibles de terres arables. La dynastie a par ailleurs développé le système d’examens permettant le recrutement de fonctionnaires qualifiés, structuré les marchés de biens en une véritable pyramide fonctionnelle allant du village aux grandes villes. On a commencé à jouer sur une certaine spécialisation agricole entre régions et soutenu les exploitations familiales productrices de textile. Mais ces premiers pas vont trouver leur aboutissement sous les Song avec une dynamique exportatrice forte, fondée notamment sur la mise au point de la grande jonque pourvue d’une cale à compartiments séparés, grâce à une alliance entre le pouvoir et une bourgeoisie marchande qui se fait accepter.

Des pans entiers de l’économie rurale, notamment les ateliers textiles familiaux, sont connectés aux réseaux d’exportation. Dans cette dynamique, c’est bien la « commercialisation de l’économie », chère à Weber, et la « division du travail », chère à Smith, qui progressent. De nouveaux produits apparaissent sur les marchés : biens alimentaires mais aussi papier, chanvre, soie et feuilles de mûrier. La vente de ces dernières illustre bien la division des tâches qui s’instaure : des producteurs occupent désormais une niche fonctionnelle dans la filière d’un produit donné (en l’occurrence la soie) et vendent leur « produit semi-fini » comme consommation intermédiaire à d’autres producteurs, parfois dans d’autres régions. Corollaire de cette spécialisation, certains paysans commencent, au plus tard au xiie siècle, à importer leur nourriture d’autres régions afin de se concentrer sur la spécialisation locale qui leur fournit un avantage comparatif. Des témoignages montrent par exemple que la région de Suzhou voit disparaître sa production de riz (remplacée par le blé, les oranges ou les feuilles de mûrier) tandis que le Jiangxi augmente la sienne11. Mais l’aire de distribution des produits finis et intermédiaires est beaucoup plus large et concerne l’Asie du Sud-Est dès le xie siècle. La dynamique smithienne est donc bien en place : parce qu’ils ont accès à un marché plus large, les producteurs bénéficient d’une progression de leur revenu, ce qui les incite à jouer de leur avantage comparatif et à accroître leur spécialisation, laquelle permet une baisse de coûts de production… Par ailleurs, la Chine institue, sinon de réels marchés, du moins des formes performantes de mobilisation du travail et de la terre afin de pouvoir répondre aux stimulations de prix sur les marchés de biens.

On notera cependant deux différences de taille avec l’Europe. En premier lieu, le processus s’est d’abord enclenché par développement des marchés internes au gigantesque espace chinois, l’exportation confirmant un processus déjà engagé en interne, par ailleurs sous l’égide d’un État fort et instituant. En second lieu, le résultat se révèle fort différent de l’économie de marché britannique telle qu’elle se dessine à partir du xviie siècle : l’Angleterre, sous la stimulation des exportations de textile vers l’Espagne riche en métal argent, a dépossédé les travailleurs pauvres de l’usage de la terre au profit de l’élevage du mouton (c’est le mouvement des enclosures). Alors que l’Angleterre procède à cette rupture brutale menant, en deux siècles, à la généralisation potentielle du salariat dans l’industrie, la Chine a largement maintenu une petite et moyenne production, notamment familiale, ayant un accès direct au marché, voire à l’exportation. Cela conduit Giovanni Arrighi12 à considérer que l’évolution chinoise vers l’économie de marché est moins artificielle que la voie britannique, le processus étant moins violent sans doute, le résultat étant aussi plus consensuel. Dans ce raisonnement, c’est l’évolution chinoise qui pourrait servir de référence et la voie britannique de déviation… D’où cette interrogation historique forte en filigrane : l’économie de marché britannique, résolument fondée sur une domination tranchée du capital sur le travail, sur la dépossession des travailleurs de leurs moyens de survie, sur la généralisation d’un salariat miséreux – toutes caractéristiques du capitalisme du xixe siècle selon Marx –, n’était peut-être pas la seule économie de marché possible…

D’autres auteurs proches de l’histoire globale ont également réfléchi sur ces différences. Pour Hill Gates, le moteur de l’histoire chinoise serait « une tendance à l’accumulation par la petite production marchande, inexorablement ponctionnée par un pouvoir tributaire13 ». La petite production marchande serait un mode de production résolument orienté vers le profit, non l’autoconsommation et la valeur d’usage, mais utilisant surtout les ressources en travail de parents, ne louant le travail d’autrui qu’avec réticence et à partir de niveaux élevés d’accumulation. Cette production pour le profit à travers le marché n’est du reste pas nécessairement de petite taille, quoique sa logique familiale la limite tendanciellement. En revanche, le mode de production tributaire « donne au producteur un accès aux moyens de production mais lui extorque un tribut par des moyens politiques ou militaires14 ». Sa logique est de permettre une prospérité des foyers par un accès suffisant au marché, cette prospérité permettant, en autorisant la levée de taxes acceptables, l’entretien de l’administration et de la classe des lettrés. On aboutit ainsi davantage à une économie statique qu’à une économie en perpétuel changement, même si la logique de la production marchande et de la spécialisation peut contredire cet objectif implicite. Gang Deng lui oppose l’idée que « le problème de la Chine n’a pas été la recherche de rentes par les seigneurs ou le gouvernement, ni l’incapacité des petits paysans à dégager un surplus, mais la forte propension, doublée d’une grande efficacité, de la paysannerie à canaliser le surplus agricole vers la croissance de la population15 ». Il montre finalement comment la Chine s’est trouvée prise dans un équilibre récurrent « responsable à la fois d’un succès économique durable et de l’échec à poursuivre sur la voie du capitalisme industriel. C’est ce qu’on appelle une “trappe d’équilibre de haut niveau” ». En ce sens, le maintien d’une économie de marché sans réel rapport capitaliste serait peut-être un processus volontaire mais pas nécessairement destiné à durer… Kaoru Sugihara16, de son côté, a remarquablement montré combien le développement chinois qui s’engage à cette époque préfigure ce qu’il sera dans l’Asie orientale en général, à savoir une accumulation plutôt intensive en travail et fondée sur de petites et moyennes entreprises, souvent exportatrices, donc capables d’une accumulation de profit non négligeable. Pour lui, ce modèle avait une logique forte tournée vers la survie d’une population abondante, laquelle empêchait toute réelle augmentation des revenus du travail, donc renforçait le recours à plus de main-d’œuvre au détriment du capital. Seule la concurrence avec le capitalisme industriel européen du xixe siècle allait remettre en cause ce modèle, sans toutefois le faire disparaître.

Et cette réflexion nous amène directement à la question de la réémergence de la Chine depuis trente ans. Il est clair désormais que ce processus n’est pas une simple émergence, un « classique » décollage à partir d’un sous-développement caractérisé, essor qui serait permis par la pure et simple adoption des règles libérales du marché. Bien au contraire, la Chine a renoué en partie avec un modèle à la fois tributaire et de production directement orientée vers le marché, très largement intensif en travail dans un premier temps, par ailleurs résolument exportateur. De ce point de vue, la connexion des petites industries rurales chinoises des années 1980 et 1990 avec les réseaux d’exportation ne faisait sans doute que reprendre le modèle Song de soutien à l’exportation des ateliers ruraux travaillant la soie ou le coton. De même, l’intervention de la bureaucratie communiste dans « le socialisme de marché » n’a rien à envier aux stimulations mises en place par la bureaucratie Song.

Quand l’histoire globale relativise la portée des concepts économiques

Il serait sans doute exagéré de dire que l’histoire globale entretient aujourd’hui un réel dialogue avec l’économie politique, encore moins évidemment avec la science économique dominante. Mais plusieurs signes sont intéressants.

De façon assez logique, c’est avec l’approche marxiste que s’est engagée récemment une confrontation positive. Dans un numéro récent d’Actuel Marx17, Jacques Bidet affirme que l’histoire globale « met en crise le marxisme » car elle constitue « une proposition théorique invitant à reformuler certains des concepts fondamentaux et des thèses centrales de la conception matérialiste de l’histoire ». Au-delà donc du biais clairement européocentrique du marxisme, c’est bien à une réflexion sur les liens entre circulation et production, le statut de l’État, la nature du capital marchand historique, finalement les origines mêmes du capitalisme, qu’il faudrait procéder. Pour lui, la fécondité de l’histoire globale, en tout cas dans sa version « système-monde », dévoile la limite fondamentale du concept marxiste de mode de production. « Parce qu’il n’a pas de déterminant géographique, ce concept ne fournit pas les moyens de penser la relation entre l’élément singulier, l’État-nation et la totalité, le monde. Il est purement structurel. » À l’inverse, si le « système-monde » introduit une historicité que la conceptualité marxienne ne parvient pas à établir, c’est bien parce qu’il croise ainsi l’histoire par la géographie. Et en fin de compte, « ce qui est déterminant, ce ne sont pas seulement les tendances endogènes autour desquelles les classes s’affrontent, mais tout autant le jeu, plus hasardeux, des échanges et des interférences, des contacts (culturels ou microbiens), des guerres, des migrations, des emprunts et des réinterprétations ». A contrario, il est tout aussi évident que, dans sa confrontation avec les origines du capitalisme occidental, l’histoire globale peut structurer sa démarche autour d’hypothèses portées par le marxisme, tout en montrant comment la prise en compte des interactions de longue distance permet d’enrichir l’analyse.

N’ayant pas, au contraire du marxisme, d’approche théorique de l’histoire, la science économique peut difficilement être mise en cause par l’histoire globale : son objet est tout autre et sa démarche clairement déductive. Dans la mesure où ses concepts sont posés a priori, en lien avec une supposée rationalité des acteurs, et au mieux étayés par une certaine introspection, ils ont d’autant moins de raison d’être révisés qu’ils sont censés être universels. Même les notions de marché ou d’économie de marché restent finalement intangibles, en dépit des formes multiples de leur occurrence, abondamment documentées par l’histoire globale. Et finalement, la science économique ne s’intéresse nullement à l’histoire en amont de sa démarche, mais seulement en aval, sous forme de séries chronologiques que la technique économétrique pourra dévorer et apparemment digérer… Supposés universels, les concepts sont alors totalement insensibles à la recherche historique. C’est sans doute là ce qui peut faire la force de la science économique. Mais c’est aussi ce qui la rend largement inapte à rendre compte de la diversité des trajectoires en matière de développement. Et à l’heure du re-basculement du monde vers l’Asie, cette question n’est plus du ressort de la sociologie comparée ou de l’histoire mais devient une vraie question économique.

Dès lors, l’apport de l’histoire globale accentue le divorce entre, d’une part, la construction abstraite d’une organisation micro-économiquement fondée, et d’autre part, les développements économiques concrètement actualisés. Si la construction réelle des économies de marché adopte historiquement des visages multiples, si cette construction s’avère bien totalement dépendante de ces interactions à longue distance précédemment évoquées, que nous apprend en définitive la science économique en dehors de son champ purement fonctionnel ? À l’opposé, il est intéressant de constater que l’institutionnalisme, qui a pourtant présidé à des reconstructions théoriques de l’histoire économique très contestables à partir de la logique de « minimisation des coûts de transaction18 », a récemment affiné sa démarche pour commencer à rendre compte des logiques commerciales des diasporas agissant en Méditerranée et dans l’océan Indien, à la fin du Moyen Âge19. Mais il est clair que la démarche devient alors pluridisciplinaire, forgeant ses outils en lien permanent avec la sociologie et l’histoire : on n’est évidemment plus dans un souci normatif, ni même positif, mais clairement dans une démarche interprétative. En France, les travaux d’économie politique de Bruno Amable sur « les cinq capitalismes20 » ou plus récemment de Michel Aglietta sur la Chine21 vont aussi dans ce sens. Dans le même esprit, on citera le dialogue instauré entre méthodes de l’économie et histoire globale dans l’ouvrage de Rosenthal et Wong22. Toutes les voies de rapprochement ne sont donc pas irrémédiablement coupées.

*

Mais l’essentiel est aujourd’hui ailleurs. En réhabilitant les interconnexions entre sociétés comme un facteur primordial dans l’analyse historique du développement économique, la démarche de l’histoire globale a radicalement ouvert l’horizon des économistes. En montrant l’ancienneté des échanges de biens et d’idées, des transferts de techniques, des disséminations microbiennes également, elle leur permet de penser les phénomènes actuels de mondialisation dans une perspective originale. Elle leur procure aussi des outils pour gérer la question des émergences (ou réémergences) devenues cruciales pour l’avenir de la stabilité économique et écologique. Elle devrait aussi leur donner les moyens de regagner une certaine humilité face à l’ampleur des défis à relever…

  • *.

    Philippe Norel enseigne à l’université de Poitiers et est membre du Centre de recherche sur l’intégration économique et financière. Il est notamment l’auteur de l’Histoire économique globale, Paris, Le Seuil, coll. « Points économie », 2013, 1re éd. 2009.

  • 1.

    Voir Philippe Beaujard, les Mondes de l’océan Indien. De la formation de l’État au premier système-monde afro-eurasien, Paris, Armand Colin, 2012.

  • 2.

    Voir par exemple Joseph Needham, la Science chinoise et l’Occident. Le grand tirage, Paris, Le Seuil, coll. « Points sciences », 1977.

  • 3.

    Robert Temple, The Genius of China, Londres, Andre Deutsch, 2007.

  • 4.

    Voir Angus Maddison, l’Économie mondiale, une perspective millénaire, Paris, Ocde, 2001, p. 260 et André Gunder Frank, ReOrient: Global Economy in the Asian Age, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 169.

  • 5.

    Karl Pomeranz, The Great Divergence: China, Europe and the Making of the Modern World Economy, Princeton, Princeton University Press, 2000, p. 36-40 (trad. fr. Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, 2010).

  • 6.

    Jack Goldstone, Why Europe? The Rise of the West in World History, 1500-1850, Londres et New York, McGraw Hill, 2008, p. 84.

  • 7.

    A.G. Frank, ReOrient…, op. cit., p. 171-173.

  • 8.

    J. Goldstone, Why Europe?, op. cit., p. 86.

  • 9.

    Voir Ph. Norel, l’Histoire économique globale, op. cit.

  • 10.

    J. Goldstone, “Efflorescences and Economic Growth in World History”, Journal of World History, vol. 13, no 2, 2002, p. 323-389. Traduction française partielle dans Philippe Beaujard, Laurent Berger, Philippe Norel (sous la dir. de), Histoire globale, mondialisation et capitalisme, Paris, La Découverte, 2009.

  • 11.

    Mark Elvin, The Pattern of the Chinese Past, Stanford, Stanford University Press, 1973, p. 168.

  • 12.

    Giovanni Arrighi, Adam Smith in Beijing: Lineages of the 21st century, Londres, Verso, 2007.

  • 13.

    Hill Gates, China’s Motor: A Thousand Years of Petty Capitalism, New York, Cornell University Press, 1996, p. 8.

  • 14.

    H. Gates, China’s Motor, op. cit., p. 20.

  • 15.

    Gang Deng, The Premodern Chinese Economy: Structural Equilibrium and Capitalist Sterility, London, Routledge, 1999, p. 28.

  • 16.

    Kaoru Sugihara, “The East-Asian Path of Economic Development, a Long Term Perspective”, dans Giovanni Arrighi, Takeshi Hamashita, Mark Selden, The Resurgence of East Asia: 500, 150 and 50 years perspectives, Londres, Routledge, 2003.

  • 17.

    Jacques Bidet, « Le marxisme face à l’histoire globale », Actuel Marx, avril 2013, no 53.

  • 18.

    Douglass C. North, Structure and Change in Economic History, New York, Norton, 1981.

  • 19.

    Avner Greif, Institutions and the Path to the Modern Economy: Lessons from medieval trade, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.

  • 20.

    Bruno Amable, les Cinq Capitalismes. Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation, Paris, Le Seuil, 2005.

  • 21.

    Michel Aglietta et Guo Bai, la Voie chinoise. Capitalisme et empire, Paris, Odile Jacob, 2012.

  • 22.

    Jean-Laurent Rosenthal et R. Bin Wong, Before and Beyond Divergence: The Politics of Economic Change in China and Europe, Cambridge (Ma), Harvard University Press, 2011.