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L'orthodoxie, « deuxième poumon de l'Europe » ?

L’Église orthodoxe apporte-t-elle à l’Europe une tradition qui lui manquait pour respirer à pleins poumons, aidant ainsi à une intégration spirituelle de l’Europe, ou reste-t-elle culturellement et politiquement extérieure aux évolutions de l’Ouest ?

« L’Europe finit là où commence l’orthodoxie » : cette remarque d’un ministre autrichien eut l’heur de déclencher, il y a quelques années, des protestations véhémentes de la part des Églises orthodoxes. On ne sait pas si la déclaration de ce ministre faisait inconsciemment écho aux thèses de Samuel Huntington sur le « clash des civilisations », ou s’il avait une visée politique en suggérant sciemment d’établir une ligne de démarcation par rapport aux pays d’Europe de l’Est et du Sud-Est avec des majorités orthodoxes. Il n’y a guère de doute néanmoins que cette réflexion reflète une opinion répandue dans les populations d’Europe occidentale, qui s’est habituée durant la seconde moitié du xxe siècle à identifier l’Europe avec les États adhérant à l’Union européenne.

Une telle identification « suggère que la configuration de l’Europe est arrivée à maturité et s’est achevée en Europe de l’Ouest, alors qu’en Europe de l’Est et du Sud-Est, elle est sous-développée et a besoin de correctifs » (Theodor Nicolaou). Le monde de l’orthodoxie, que Huntington présente dans son livre très discuté comme une sphère culturelle propre opposée à l’Europe marquée par la culture occidentale, est considéré par beaucoup d’Européens de l’Ouest comme un monde étranger qui a, du point de vue historique, connu une évolution propre au cours du second millénaire, qui du point de vue philosophique n’a pas encore fait le chemin de l’Aufklärung et qui est, du point de vue géographique, établi dans les zones frontières d’Europe de l’Est et du Sud-Est.

Le monde orthodoxe appartient-il à l’Europe ou représente-t-il un monde propre face à l’« Europe moderne » ? Alors que la remarque du ministre autrichien va manifestement dans le deuxième sens, les Églises soutiennent nettement la première thèse. La « synthèse du véritable esprit grec et du christianisme » représente, selon le métropolite Damaskinos (Papandreou), « la quintessence de l’héritage européen ». Cependant, les représentants de l’Église orthodoxe ne sont pas seuls à rappeler les sources gréco-byzantines de la culture européenne. Déjà peu après son élection, Jean-Paul II avait élevé en 1980 les deux « apôtres des Slaves », Cyrille et Méthode, au rang de patrons de l’Europe (avec saint Benoît), pour signifier ainsi que l’héritage des Églises orientales faisait lui aussi authentiquement partie du christianisme en Europe.

Une part authentique de la culture chrétienne européenne

L’image volontiers et fréquemment utilisée par Jean-Paul II – celle des deux « poumons » avec lesquels l’Église devait de nouveau s’habituer à respirer – s’est incrustée chez beaucoup comme un symbole évocateur de l’appartenance commune des chrétiens d’Orient et d’Occident. Mais quel rôle joue aujourd’hui en Europe le « deuxième poumon » ? L’Église orthodoxe est-elle un corps étranger dans la culture européenne du xxie siècle ou se développe-t-elle comme un facteur d’intégration dans la vie intellectuelle et spirituelle de l’Europe, servant à relier les chrétiens de l’Est et de l’Ouest ?

Dès 1981, un pays à majorité orthodoxe – la Grèce – est devenu membre à part entière de l’Union européenne. Avec Chypre est arrivé un second pays ; la Roumanie et la Bulgarie ont rejoint, de même, en 2007, l’Union européenne. Le patriarcat œcuménique, dont le siège se trouve à Istanbul, ne se trouve pas seulement, à travers les négociations de la Turquie pour adhérer à l’Europe, au seuil de l’Union européenne : il est déjà représenté au sein de celle-ci par plusieurs centaines de milliers de Grecs émigrés en Europe de l’Ouest et relevant du patriarcat œcuménique. Les Églises orthodoxes établies en Pologne ainsi qu’en Tchéquie et en Slovaquie constituent certes des minorités dans ces pays, mais elles possèdent, dans le cadre de l’orthodoxie, le rang d’Églises autocéphales ; de ce fait, c’est près de la moitié des Église autocéphales (autonomes) qui se trouvent en relation étroite avec l’Union européenne.

Si l’on additionne le nombre (estimé) des membres de ces Églises et si l’on prend en compte qu’à l’heure actuelle plus de trois millions de croyants orthodoxes vivent dans les pays d’Europe de l’Ouest, on arrive à un chiffre de 40 millions de chrétiens orthodoxes appelés à vivre à partir de 2007 dans l’Union européenne. À lui seul, ce nombre suffit à montrer le poids croissant de l’orthodoxie en Europe. Elle ne peut plus être considérée comme une entité marginale. C’est une part authentique de l’héritage culturel européen.

Quand on fait ainsi parler les chiffres, on court en même temps le risque de continuer à identifier l’Europe avec l’Union européenne. Ce serait pourtant un rétrécissement inadmissible de l’idée d’Europe, pas seulement du point de vue de l’histoire religieuse et spirituelle, mais également dans une perspective politique, comme le montre un coup d’ œil sur le nombre beaucoup plus grand d’États membres du Conseil européen. L’Europe déborde l’« Union européenne » ! Non seulement des représentants de l’Église orthodoxe serbe, dont le pays est quasiment encerclé par l’Union après l’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie, mais encore des orthodoxes de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine et de Géorgie soulignent qu’ils se sentent membres de l’espace culturel européen.

L’intérêt vital de ces Églises à l’élargissement de l’Europe s’est manifesté clairement ces dernières années aussi bien lors de l’élaboration de la Charte des droits fondamentaux que de la Convention européenne : les représentants des Églises orthodoxes s’exprimèrent à travers des prises de position, ainsi que lors des débats autour du Traité constitutionnel. Ce faisant, les dirigeants des Églises orthodoxes insistèrent sur un ancrage de l’image chrétienne de l’homme dans la Charte des droits fondamentaux ainsi que dans le Traité constitutionnel.

L’engagement en faveur du processus d’intégration européen

Mais la contribution des orthodoxes ne se limita pas à des prises de position : elle se traduisit aussi par une action concrète de lobbying auprès des institutions européennes à Bruxelles. En 1995, le patriarcat œcuménique créa une représentation à Bruxelles ; l’Église de Grèce suivit en 1998 et, en 2002, le patriarcat de Moscou érigea sa propre représentation auprès des institutions européennes. Le travail de ces représentations d’Églises consiste à suivre l’évolution des discussions politiques à Bruxelles et, notamment dans le domaine des questionnements éthiques, à introduire dans la discussion la position des Églises particulières.

Le travail des trois représentations orthodoxes à Bruxelles s’accompagne d’entretiens réguliers entre représentants des Églises orthodoxes et parlementaires européens. Peu remarquées par l’opinion publique, des rencontres annuelles ont lieu depuis dix ans déjà entre représentants des Églises et hommes politiques européens : du côté orthodoxe, c’est le patriarcat œcuménique de Constantinople qui est la puissance invitante, du côté politique c’est le Parti populaire européen siégeant au Parlement européen.

L’impulsion de cette série d’entretiens a été donnée lors d’une rencontre entre Bartholomée Ier avec des parlementaires européens, en marge de sa visite au pape Jean-Paul II à Rome, en juin 1995. En avril 1996 eut lieu, au siège du patriarche œcuménique, une première rencontre de représentants du Parti populaire européen avec des représentants du patriarcat. Depuis, ces entretiens se sont poursuivis sans discontinuité chaque année – tantôt à Bruxelles, tantôt dans des métropoles orthodoxes. Des représentants d’autres Églises orthodoxes y participent depuis 1998. Parmi les thèmes traités, les rapports entre Églises et États en Europe, la signification des valeurs orthodoxes dans la société moderne, la compréhension de la société civile, le rapport entre droits de l’homme et valeurs religieuses fondamentales, ainsi que les questions de la réconciliation et de la solidarité en Europe.

Au fil des années, des représentants d’autres Églises chrétiennes ont été invités, ainsi que des juifs et des musulmans. Les « Déclarations et conclusions » rendues publiques à la fin de ces consultations reflètent nettement l’état des débats politiques en Europe, mais montrent aussi que les parlementaires européens s’intéressent aux entreprises orthodoxes (par exemple à la réouverture de la faculté de théologie de Chalki) et les inscrivent sur l’agenda européen.

À la faveur de l’engagement orthodoxe pour le processus d’intégration européenne, on a aussi assisté à un renforcement des contacts œcuméniques, pas seulement en marge des entretiens avec le Ppe ou dans le cadre de la Conférence des Églises européennes (Kek), qui existe depuis la fin des années 1950. Ainsi, le débat de société et le débat politique dans les pays candidats à l’entrée dans l’Union européenne amenèrent les Églises majoritaires dans ces pays à entrer plus fortement en dialogue avec les communautés minoritaires. En Roumanie, une Déclaration commune fut signée et publiée, en mai 2002, par les représentants de toutes les Églises et communautés religieuses : elles y affirmaient leur soutien à l’entrée de la Roumanie dans l’Union.

Lors du débat politique à propos de la Charte des droits fondamentaux et autour du Traité constitutionnel, orthodoxes, catholiques et protestants firent chorus avec une belle unité œcuménique. Même s’il n’y eut pas de prise de position commune, les revendications adressées à la Convention européenne par les Églises se ressemblaient jusque dans les mots : les représentants protestants, orthodoxes et catholiques se mobilisèrent pour que le préambule sinon comporte une référence à Dieu du moins renvoie à l’héritage chrétien, pour que le devoir de respect envers le statut des Églises et des communautés religieuses par les divers États, inscrit jusqu’à présent seulement dans l’annexe du traité d’Amsterdam, devienne un élément de la Constitution, et enfin pour que soit instauré à l’avenir un dialogue entre les institutions européennes et les représentants des Églises.

L’accord remarquable des Églises chrétiennes fut couronné de succès au moins quant aux deux derniers points, puisqu’ils furent repris dans le Traité dans le cadre d’un article unique concernant les Églises (§ 51). Ce succès (partiel) constitua, pour les Églises orthodoxes particulièrement, un exemple encourageant quant au fait que l’engagement politique en Europe s’avère payant.

Des difficultés à propos du pluralisme religieux et idéologique

Bien que la Constitution européenne soit pour l’instant gelée, une première rencontre a eu lieu, le 30 mars 2006, entre dirigeants de l’Union et représentants des Églises et des religions européennes ; avec le métropolite français Emmanuel Adamakis (représentant du patriarcat œcuménique), l’évêque autrichien Hilarion Alfejev, de Vienne (patriarcat de Moscou) et l’évêque Athanasios Chatzopoulos, d’Achaia (Église orthodoxe de Grèce), les dirigeants des trois principales représentations orthodoxes à Bruxelles étaient présents. L’allocution initiale de l’évêque russe Hilarion reflète l’ambivalence de l’attitude des Églises orthodoxes vis-à-vis de l’Union européenne : à leur engagement positif à Bruxelles correspond, en sens inverse, une critique fondamentale à l’encontre du libéralisme et du relativisme occidental, et cette critique laisse peu d’espace au dialogue entre « valeurs occidentales » et vision du monde orthodoxe.

Dans son allocution, Hilarion fait le constat d’un conflit entre l’homme avec des convictions religieuses et celui dont « la vision du monde est dominée par l’humanisme séculier ». L’humanisme (occidental) serait « animé d’un pathos antireligieux » et viserait « à reléguer la religion dans un ghetto, à l’exclure de la sphère sociale et à minimiser son influence sur les hommes, et en particulier sur la jeunesse ». À en croire Mgr Hilarion, on voit ainsi « la tendance antireligieuse et anticléricale de l’humanisme moderne », qui manifesterait toujours plus nettement les traits d’un « sécularisme militant ».

L’analyse orthodoxe de la situation révèle un problème de fond entre les Églises à l’Est et celles à l’Ouest. L’histoire du christianisme occidental a fait que l’Église et l’État se font face depuis des siècles comme deux entités opposées, alors que la conception orientale – y compris dans l’Empire ottoman et malgré l’oppression communiste – est imprégnée de l’idéal de la « symphonie » entre l’État et l’Église. La question centrale qui se pose à l’Église orthodoxe au seuil du xxie siècle est celle-ci : comment cette vision des choses, héritée de la tradition byzantine, peut-elle s’accorder avec la situation de pluralisme religieux en Europe ? On peut comprendre que l’Église orthodoxe russe, qui doit encore lutter, quinze ans après l’effondrement de l’Union soviétique, avec les conséquences d’une ghettoïsation qui a duré des décennies, se trouve particulièrement en difficulté sur ce point. D’un autre côté, l’Église russe a fourni des efforts particulièrement intenses pour se montrer à la hauteur des défis de la société moderne. Elle est la première Église orthodoxe à avoir élaboré une sorte de « doctrine sociale orthodoxe ».

Le concile des évêques de l’Église orthodoxe russe a en effet publié en août 2000 un document volumineux portant le titre suivant : Fondements de la conception sociale de l’Église orthodoxe russe. En 16 chapitres, il développe les positions théologiques fondamentales à propos des relations entre l’Église et l’État, l’éthique chrétienne et le droit public, ainsi que des prises de position concrètes à propos des questions de bioéthique et d’écologie, sans oublier les problèmes de la mondialisation. Par rapport à la conception, évoquée à l’instant, de la « symphonie », il est notable que le patriarcat de Moscou exhorte ses fidèles « à refuser », en certains cas (l’obligation de commettre des actes mauvais), « l’obéissance à l’État » et « à offrir une résistance civile non violente ».

Bien que l’Église orthodoxe russe ait reconquis une situation sociale éminente dans la Fédération russe, les dirigeants qui la représentent soulignent qu’ils n’ont aucune envie de devenir une Église d’État. Néanmoins, l’Église orthodoxe russe a, jusqu’à maintenant, des difficultés pour considérer l’État comme une « entité neutre » qui ne devrait privilégier aucune Église ni aucune communauté religieuse déterminée. Dans tous les pays marqués par une majorité religieuse orthodoxe, que ce soit à l’Est ou dans le Sud-Est de l’Europe, les représentants de l’Église orthodoxe se sont efforcés d’inscrire le rôle historique de leur Église et son influence prégnante pour l’identité nationale, non seulement par le biais d’une législation sur les religions mais encore dans la Constitution.

Même quand la neutralité de l’État en matière de religion et de vision du monde est foncièrement approuvée de la part des orthodoxes, beaucoup de ces derniers ont des problèmes par rapport au pluralisme des religions et des visions du monde au sein de la société. La conception sociale, évoquée ci-dessus, de l’Église orthodoxe russe considère le principe de la liberté de conscience comme « attestant de ce qu’aujourd’hui on est passé de la religion comme “une affaire publique” à une religion “affaire privée” de l’homme » et elle considère cela comme « une preuve de l’effondrement du système de valeurs spirituelles, du fait que la plus grande partie de la société qui admet le principe de la liberté de conscience a perdu le désir du salut ».

Cette phrase montre clairement que l’Église orthodoxe est en difficulté avec la liberté de conscience non parce que des fidèles orthodoxes pourraient se rattacher à une autre Église ou à une autre religion, mais parce que d’après son expérience, cette liberté mène à la perte de la dimension religieuse dans la vie des hommes. Dans le même sens, l’idée des droits de l’homme fait elle aussi l’objet d’une évaluation critique : la représentation des droits inaliénables de l’homme a certes ses racines dans la doctrine de l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu, mais – à suivre les idées sociales développées à Moscou – « au cours de la sécularisation les principes sublimes des droits inaliénables de l’homme se sont transformés pour aboutir à la notion de droits de l’individu en dehors de sa relation à Dieu ».

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que lorsqu’on les interroge sur ce que l’orthodoxie pourrait apporter en Europe, les chrétiens orthodoxes indiquent en premier lieu leur « sens profond pour la personne ». Ce faisant, ils se rapportent à l’idée de personne dans l’Église antique : on y considérait la personne comme l’image de Dieu et le but de la vie de l’homme était de devenir semblable à Dieu. Dans le même mouvement, c’est l’idée moderne de l’individu, du sujet autosuffisant, qui est rejetée. L’« anthropologie orthodoxe » condamne, selon Grigorios Larentzakis, « toute autonomie anthropocentrique se prétendant absolue ».

Un deuxième point à propos de la contribution orthodoxe à l’Europe est souvent évoqué : c’est la culture « de la communion ». Non seulement l’homme existe dans une relation inaliénable avec Dieu, mais il ne peut pas non plus renoncer à la relation à son prochain, constitutive de son être dialogique. Pour cette raison l’orthodoxie insiste « non pas sur les droits individualistes, mais sur la priorité à donner à la créativité personnelle dans une communauté de relations humaines », pour reprendre les mots du patriarche Bartholomée Ier en 1994, lors de son allocution au Parlement européen.

En troisième lieu, la structure de l’Église orthodoxe, conjuguant l’unité et la diversité, est considérée comme un modèle des liens possibles entre autonomie et communauté en Europe. « Les orthodoxes peuvent apprendre à l’Europe à réunir de manière sensée l’unité supérieure de l’Europe et les singularités régionales », selon l’expression du métropolite roumain d’Allemagne, Serafim (de Joanta).

Quatrième apport possible à l’Europe : les expériences vécues au contact de l’islam. Les orthodoxes ont vécu durant des siècles dans des rapports tantôt heureux, tantôt douloureux avec les musulmans, et ils ont donc accumulé des expériences qui peuvent avoir du sens pour une Europe du xxie siècle où les musulmans auront un poids croissant. « L’Europe ne doit pas devenir un “club chrétien” », souligne le métropolite grec d’Allemagne, Augoustinos Lamdardakis, même si le christianisme est « l’âme de l’Europe ».

Vers une « alliance orthodoxes-catholiques » ?

Nous avons évoqué ci-dessus le rapprochement œcuménique de l’Église orthodoxe avec les autres Églises et confessions dans le cadre du processus d’intégration européenne ; on pourrait ranger dans cette rubrique l’idée, propagée en divers forums avant tout par l’évêque orthodoxe russe de Vienne et d’Autriche, Mgr Hilarion Alfejev, d’une « alliance orthodoxe-catholique ». Cependant, une telle initiative, qui n’a pas encore trouvé d’écho dans les déclarations officielles du patriarcat de Moscou, pourrait s’avérer contre-productive pour l’ œcuménisme. On l’a vu avec les remarques critiques du conseil œcuménique des Églises à l’égard d’une rencontre commune du conseil pontifical de la Culture et du secrétariat aux Affaires extérieures du patriarcat de Moscou, en mai 2006 à Vienne : les représentants des autres Églises considéraient cette rencontre comme un premier pas dans le sens d’une telle alliance.

Le problème vient de ce qu’une alliance « orthodoxes-catholiques » est considérée avant tout par la partie orthodoxe – du moins d’après les explications données jusqu’à présent – comme un « coin enfoncé dans la dictature du relativisme et du libéralisme ». Tant que cette alliance n’aura que ces visées négatives (une coalition dirigée contre certains courants du monde moderne), elle portera difficilement des fruits œcuméniques. Une « alliance œcuménique » pour le maintien des valeurs chrétiennes en Europe pourrait avoir quelque succès en Europe dans la mesure où elle intégrerait, outre des catholiques et des orthodoxes, également les autres Églises et confessions chrétiennes.

(L’auteur termine en évoquant la difficulté créée par la dissémination des Églises orthodoxes en Europe : chaque patriarcat orthodoxe a créé dans chaque pays européen ses propres structures diocésaines, encore celles-ci sont-elles parfois divisées par des conflits internes, en particulier sur les liens à renforcer ou à distendre par rapport au patriarcat d’origine. Cette dissémination, avec l’influence « nationale » de l’Église d’origine restée très prégnante, contredit de fait l’idée de l’unité du monde orthodoxe. Sous la direction d’Antoine Bloom, l’Église orthodoxe russe d’Angleterre avait fait sécession par rapport au patriarcat de Moscou et revendiqué une « orthodoxie d’Europe occidentale », mais depuis la mort d’Antoine, il y a un regain des divisions sur ce point. Une troisième rencontre œcuménique européenne aura lieu pour la première fois en pays orthodoxe, à Sibiu en Roumanie, en 2007. Elle manifeste la volonté des Églises d’intégrer le monde de l’orthodoxie dans la culture et la société européenne.)

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    Johann Oeldermann est directeur de l’Institut œcuménique Johann Adam-Moehler à Paderborn et membre de la commission « Églises de l’Est » de la Conférence épiscopale d’Allemagne. Article paru dans la revue Herder Korrespondenz, Zeitschrift für Gesellschaft und Religion, août 2006. Nous remercions la Herder Korrespondenz d’en avoir autorisé la traduction, p. 398-404.