Federico García Lorca et l’été 1936
L’été 1936, Federico García Lorca revient à Grenade au moment où l’Espagne s’enfonce dans la guerre civile. Quelques semaines plus tard, il est arrêté puis exécuté par les franquistes. À partir de ce destin tragique, ce texte revient sur la trajectoire d’un poète dont l’œuvre est inséparable des violences de son temps.
Il y a quatre-vingt-dix ans, le 17 juillet 1936, les troupes espagnoles basées au Maroc sous les ordres du général Franco, engagées dans une guerre sans fin dans le Rif – région septentrionale du Maroc –, traversent la Méditerranée, convoyées par l’aviation allemande. Au nord de l’Espagne, le général Mola, patron des rebelles, appelle au soulèvement des garnisons. Préparé depuis l’avènement de la Seconde République espagnole en 1931, un coup d’État militaire veut remplacer le régime conforté par la victoire du Frente Popular lors des élections de février 1936. La tentative échoue à rassembler l’ensemble des garnisons, mais, à la fin juillet 1936, une bonne partie du nord de l’Espagne et l’ouest de l’Andalousie sont aux mains des rebelles. C’est ainsi que commence la guerre civile espagnole, qui se conclura par la victoire du général Franco en avril 1939.
La mort du poète et dramaturge
Le 18 août 1936, Federico García Lorca est fusillé aux côtés de deux anarchistes et d’un instituteur, par les milices franquistes, sur les contreforts de la Sierra Nevada près de Viznar, sur un chemin de campagne, à une vingtaine de kilomètres de Grenade. Le crime a lieu près de Grenade, « sa Grenade », écrira Antonio Machado, dans un célèbre poème datant d’octobre 1936.
On le vit cheminer entre les fusils
par une longue rue,
apparaître dans la campagne froide
encore étoilée, la campagne du matin,
Ils ont tué Federico
à l’heure où surgissait la lumière.
Tout a été dit sur cet épisode tragique, sans que l’on puisse vraiment connaître les circonstances exactes de cette exécution. On ne retrouvera jamais son corps, reposant avec les centaines de ses compagnons de malheur, non loin – ironie de l’Histoire –, d’Ainadamar, la fontaine aux larmes, un lieu édifié par les Arabes au xie siècle. Il avait 38 ans.
Quand ses amis apprennent qu’il souhaite regagner Grenade au début de juillet 1936 – Lorca est alors à Madrid –, tous lui déconseillent de rejoindre l’Andalousie. Celle-ci est alors un haut lieu du conservatisme catholique, proie facile pour une sécession prévisible depuis l’assassinat le 12 juillet 1936 du chef de file de l’extrême droite à l’Assemblée : José Calvo Sotelo. Mais rien n’y fait. Lorca prend le train pour Grenade où il arrive le matin du 14 juillet 1936. Il sacrifie alors à la tradition familiale : fêter la Saint Frédéric dans la Huerta de San Vicente, propriété familiale dans la campagne proche de la ville. La fête se déroule tous les 18 juillet. C’est ce jour-là que l’on apprend l’insurrection de l’armée au Maroc.
Federico García Lorca retrouve les siens qui, dans un premier temps, le sortent de la terreur qu’il éprouve face aux événements qui secouent l’Espagne. En proie à de multiples violences et grèves, Grenade ne va pas tarder à s’enflammer. Le 20 juillet 1936, la garnison se soulève.
García Lorca est alors connu dans toute l’Espagne pour sa poésie et son théâtre, admiré des petites gens comme des artistes de son temps. Salvador Dalí, Rafael Alberti, José Bergamín, Jorge Guillén, ceux que l’on nommera la « génération de 27 » ; Pablo Neruda (alors chargé de mission à l’ambassade du Chili), Manuel de Falla et tant d’autres, rencontrés le plus souvent chez Carlos Morla Lynch et sa femme « Bébé », lui aussi chargé d’affaires à l’ambassade du Chili. À Cuba, après un séjour à New-York en 1929-1930, il avait reçu un accueil triomphal. En Argentine, à l’automne 1933, sa pièce Noces de sang (1931) sera acclamée. Il devient la coqueluche de la société intellectuelle et artistique de Buenos Aires.
Ce qui marque le plus profondément Lorca, c’est l’aventure de La Barraca, une troupe de théâtre universitaire qui, à partir de 1932, se rend dans les petits villages d’Espagne pour présenter à un public, le plus souvent analphabète, les trésors théâtraux du Siècle d’or : Góngora, Cervantes et Lope de Vega. Les villageois, par tous les temps, se pressent autour de la scène, à la rencontre de la véritable culture populaire espagnole. « Dans les randonnées que j’ai faites à travers l’Espagne, un peu fatigué des cathédrales, des pierres mortes, des paysages qui ont une âme, je me suis mis en quête des éléments vivants, durables où la minute ne se glace pas, qui vivent un présent frémissant. J’en ai choisi deux entre mille autres : les chansons et les gâteaux », dira-t-il lors d’une conférence sur ces berceuses qu’il récoltera partout où La Barraca posera son estrade.
Dans son travail dramaturgique, surtout dans la seconde partie de son œuvre, avec Noces de sang, Yerma (1934) et sa dernière pièce La maison de Bernarda Alba (1936), il quitte le romantisme de ses débuts pour se concentrer sur le drame social et politique de son époque. Il se saisit de faits divers pour mettre en scène ses thèmes de toujours : l’amour et la mort, intimement liés. Après sa disparition, Salvador Dalí dira que si, en poésie, Lorca n’avait plus grand-chose à prouver, au théâtre, il était au début d’une grande œuvre.
Grenade, à la vie, à la mort
Federico García Lorca naît en 1898 à Fuente Vaqueros, une bourgade située sur une plaine fertile, le long de la rivière Genil qui arrose la Vega, non loin de Grenade. Son père est un riche propriétaire terrien, sa mère, institutrice. Tous les deux partisans de la République, ils sont souvent exécrés par leurs voisins et d’autres en ville qui forment « la pire bourgeoisie d’Espagne », comme Lorca le confie au journal El Sol le 10 juin 1936. À propos de la chute de Grenade en 1492, reprise aux musulmans par les Rois catholiques, il déclare : « Ce fut un moment désastreux, quoi qu’on en dise. Toute une civilisation admirable, une poésie, une astronomie, une architecture et une délicatesse uniques au monde disparurent pour céder la place à une ville pauvre, amoindrie, à la terre du liard1 où s’agite la pire bourgeoisie d’Espagne. »
Homosexuel, celui que l’on surnomme « El maricon de la pajarita », le « pédé au nœud papillon », ne passe pas inaperçu. À son retour dans la cité grenadine en 1936, le journal local signale son arrivée, et nul doute que la bonne société éprise de l’idée de retrouver l’Espagne catholique y voit comme une provocation. Il n’oublie jamais les années passées à Fuente Vaqueros : « J’ai de grandes archives dans mes souvenirs d’enfance : c’est d’avoir entendu parler les gens. Sinon, je n’aurai pu écrire Noces de Sang. Voilà ma mémoire poétique et je m’y rapporte. J’aime la terre, je me sens lié à elle dans toutes mes émotions. »
Lorca a une enfance heureuse et joyeuse, autour d’un père attentif et d’une mère qui l’introduit très jeune à la littérature et à la musique. Grenade fait de lui d’abord le musicien dont naîtra ensuite le poète. Il fera partie du conservatoire où, sous la houlette de don Antonio Segura, la musique lui sera aussi naturelle que le langage. Plus tard, il se liera d’amitié avec l’immense compositeur espagnol, Manuel de Falla, venu s’installer dans un petit carmen près de l’Alhambra, l’ultime chef-d’œuvre de la culture arabo-musulmane.
Séduit par « cette ville qui ne peut sortir de chez elle, pas comme ces villes au bord de la mer ou de grands fleuves qui voyagent et reviennent enrichies de ce qu’elles ont vu, Grenade, solitaire et pure, se fait toute petite, et n’a plus comme débouché que son haut port naturel d’étoiles », de Falla va organiser avec Lorca en 1922, près de l’entrée actuelle de l’Alhambra, un concours du cante jondo, le chant primitif andalou. Les deux hommes partagent le désir de revenir aux racines de la culture arabo-musulmane. Chez de Falla, viendront Claude Debussy et tant d’autres compositeurs de renom. Beaucoup se souviendront, à Grenade ou à la cité universitaire de Madrid, des soirées avec Lorca se terminant par des chants traditionnels accompagnés au piano. Temps de joie et d’insouciance pour celui qui ne songe qu’à créer. La poésie de Lorca est métissée entre les rythmes gitans, le minuscule de la culture arabo-musulmane, le tragique du christianisme et ses appels à la lune et à la terre, une sorte de vision tellurique du monde.
Les premiers jours de son retour en 1936, il rejoint des amis sur l’Albaicín, ancien quartier ziride bâti sur les hauteurs de Grenade, se faufile à nouveau dans les ruelles étroites bordées de carmenes, dont il connaît chaque recoin. Il monte encore plus haut vers Sacromonte, village gitan où il a tant aimé les airs de guitare et le flamenco, danse qui dit dans le même geste le cri désespéré de la mort, de la souffrance et de la rage de vivre malgré tout. « Une créature vivante, avec les pieds enfoncés dans la boue chaude de la rue et le front dans la mante froide des nuages déchirés. »
À partir du 20 juillet 1936, la ville est garrottée par les rebelles : seul l’Albaicín résiste, bientôt écrasé par les canons de la garnison. Lorca trouve refuge chez les Rosales, en ville, où, chez ces phalangistes2, il se pense à l’abri. Peine perdue, il est arrêté le 16 août. La veille, il a appris l’exécution de son beau-frère, Manuel Fernández-Montesinos Lustau, récemment élu maire de Grenade. On compte plus de trois cents fusillés lors des premiers jours de la rébellion, plus de trois mille à la fin de fin décembre 1936. Comme l’écrira Antoine de Saint-Exupéry : « Ici, on fusille comme on déboise. » Les fusillades se déroulent derrière un cimetière proche de l’Alhambra, non loin du carmen où habitent Manuel de Falla et sa sœur, terrorisés par le bruit des fusillades. Malgré la peur, de Falla se rend au gouvernement général pour plaider la cause de son ami, en pure perte, Lorca ayant déjà été emmené du côté de Viznar.
« Si je meurs, laissez le balcon ouvert ! »
Nul autre que le livre de son vieux maître Miguel de Unamuno, Le Sentiment tragique de la vie (1912), n’illustre mieux ce qui habite Lorca. Sa poésie et son travail de dramaturge sont hantés par la mort, la sensualité et la dureté du monde. Il ne sera jamais un aficionado, tout en étant fasciné par la corrida qu’il qualifiera de « plus belle mise en scène de la mort ». Quand son ami, Ignacio Sánchez Mejías, célèbre matador s’étant retiré des arènes pour se consacrer à la poésie, décide de recommencer à toréer en 1934, avouant qu’il ne peut se passer de ce face-à-face avec la mort, Lorca sait qu’il court à sa perte. Lorsque Mejías succombe à ses blessures reçues dans les arènes de Manzanares, Lorca est accablé de douleur, mais la mort est inéluctable. Elle donnera naissance à l’un de ses plus célèbres poèmes : Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías (1935).
La mort mit des œufs dans sa blessure
À cinq heures du soir.
[…]
Petites étoiles de la nuit
Laissez-moi traverser le pont
Je veux voir mon Ignacio
Qui est dans sa chapelle ardente.
« À cinq heures du soir », l’expression revient comme un mantra, tel un cri venu d’une chanson gitane.
En octobre 1936, dans l’amphithéâtre de l’université de Salamanque, José Millán-Astray, commandant de la légion espagnole et fanatique ivre de violence, crie face à Miguel de Unamuno : « Viva la muerte ! À bas l’intelligence ! Vive la mort ! » Ce dernier est exfiltré pour éviter un lynchage.
Les allusions au Christ et à Dieu sont nombreuses dans l’œuvre de Lorca. Non pas par adhésion à un christianisme perverti qu’il voit autour de lui, mais par la fascination qu’exercent sur lui les mystères de la mort et de l’au-delà. La fin tragique de Noces de sang illustre ce qui, selon lui, mène au tragique de la condition humaine : la cupidité répondant à la misère. Il avait été révolté lors de son séjour américain par le règne de Walt Street et la ségrégation dont étaient victimes les Noirs. Dans Un poète à New York (paru à titre posthume en 1940), il n’avait eu de cesse de dénoncer les « marchands du Temple » chassant Dieu, confis dans leur bonne conscience3.
Lorca sera toujours du côté des exclus. Le 28 mars 1936, il récite ses poèmes à un meeting de soutien à La Maison du Peuple de Madrid, reprenant le texte très provocateur, « La romance de la garde civile espagnol », tiré du Romancero gitan (1928). Il ne sera jamais engagé dans un parti de gauche, aura des amis dans les deux camps, non par opportunisme, mais parce qu’il exècre ce que de Unamuno nommera la « caïanisation4 » du monde, terme employé pour désigner la guerre fratricide. Lorca sera toujours classé du côté des « rouges », parce que, de tout temps, les fascistes ont détesté les artistes, les professeurs, les politiques éclairés, les syndicalistes : tous ceux qui leur font l’affront de penser.
Si je meurs,
laissez le balcon ouvert.
L’enfant mange des oranges.
(De mon balcon, je le vois.)
Le moissonneur fauche le blé.
(De mon balcon, je l’entends.)
Si je meurs,
laissez le balcon ouvert !
Depuis quatre-vingt-dix ans, le balcon de Federico García Lorca demeure grand ouvert.
- 1. Tierra de chavico : expression péjorative désignant Grenade.
- 2. La Phalange est une organisation politique espagnole nationaliste d’obédience fasciste, fondée le 29 octobre 1933. Elle joue un rôle important dans la guerre civile entre 1936 et 1939 face aux républicains, ndlr.
- 3. L’expulsion des marchands du Temple, ou la purification du Temple, est une scène du Nouveau Testament où Jésus chasse les marchands et les changeurs qui opèrent dans l’enceinte du Temple de Jérusalem, ndlr.
- 4. Expression de Miguel de Unamuno, citée par Yves Roullière dans son introduction au premier roman de l’écrivain et penseur espagnol : Pas de paix hors la guerre, Fresnes, Éditions de La tête en l’air, 2025.