WWW : la disparition de l'auteur ? Une anticipation de James Thomas Farrell
Une anticipation de James Thomas Farrell
L’écrivain américain James Thomas Farrell publia en 1958 une nouvelle intitulée A Benefactor of Humanity ; il s’agit du rêve-cauchemar de la suppression des auteurs dans la création littéraire par l’invention d’une nouvelle technologie. Le hasard veut que Farrell ait choisi dans son texte de nommer ladite machine prenant la place des auteurs la Worthy Worthington Wrinting machine… anachronique et improbable, mais saisissant WWW, il y a plus de cinquante ans !
Histoire d’un texte
J. T. Farrell (1904-1979) est surtout connu pour sa trilogie autour du personnage de Studs Lonigan, jeune irlandais de Chicago1. Admirateur de Dickens et de Flaubert, romancier naturaliste, c’est un féroce critique du capitalisme nord-américain, critique qu’il illustre dans sa trilogie avec les aventures de son héros à Chicago, sa ville natale.
C’est d’ailleurs dans The Socialist Call, journal proche du parti des travailleurs américains, qu’il publia « Un bienfaiteur de l’humanité ». Ce texte fut ensuite repris dans plusieurs anthologies de nouvelles de science-fiction : celle dirigée par Judith Merril en 1965 chez Delacorte et celle dirigée par Isaac Asimov en 1982 chez Houghton Muffin.
Le rapprochement entre le WWW de Berners-Lee, créateur du réseau électronique mondial et qui a choisi cette dénomination de World Wide Web il y a vingt ans, et « la » WWW de Farrell, qui affiche l’âge respectable de cinquante ans, est une modeste contribution pour que nous nous saisissions du débat sur l’avenir du livre et de l’écrit à l’heure du développement électronique avec des points de vue renouvelés, voire décalés.
La production contemporaine des écrits est un hybride d’électronique, de mine de plomb, de recherches en ligne sur Google, sur Gallica ou sur le site de la bibliothèque du Congrès, de rencontres et de discussions relevant partiellement du hasard, d’échanges de courriers électroniques, de recherches studieuses dans des bibliothèques « bien classiques », mais dont le catalogue est « en ligne », de vagabondages dans toutes sortes de librairies, de « copier-coller » plus ou moins retravaillés et plus ou moins assumés et de furetage dans les rayons de livres de nos maisons.
Histoire d’une traduction
Ainsi ce texte a-t-il été retrouvé par la médiation d’une chronique culturelle américaine dans un numéro de la revue Esprit de la fin des années 1950, feuilleté par hasard il y a cinq ans. Cette chronique présentait le thème de la nouvelle et le nom de l’auteur, mais n’indiquait pas de références précises ni de titre. Après avoir vainement interrogé toutes sortes de « moteurs de recherche », de Google à la Bibliothèque du Congrès, un appel fut lancé sur un site anglophone de discussions tournant autour de la littérature. Cet appel initia un certain nombre d’échanges, mais ne donna pas la réponse recherchée. Le temps passa.
À New Delhi, en 2008, s’est tenue une rencontre des éditeurs anglophones de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants (venant des États-Unis, d’Australie, de Grande-Bretagne, d’Inde, d’Afrique du Sud et de Turquie). Une discussion informelle sur l’édition me fit raconter la trame du roman de Daniel Pennac la Petite marchande de prose2 avec ce personnage si attachant de Benjamin Malaussène, bouc émissaire salarié d’une grande maison d’édition parisienne, chargé de recevoir les auteurs éconduits et mécontents, d’écouter les reproches et parfois de recevoir des coups, sans avoir lui-même jamais participé à aucune décision.
J’avais à l’époque complètement oublié ma recherche du texte de Farrell. Quelques semaines après cette rencontre en Inde, l’un des participants, Marc Favreau, directeur littéraire de la maison d’édition The New Press à New York3, m’envoya un courrier électronique me demandant de lui fournir les références exactes de ce roman que j’avais évoqué au cours d’une de nos discussions. En rédigeant le « répondre à » lui indiquant auteur, titre, éditeur et année de publication, j’eus envie de poursuivre le lien en faisant moi-même une demande : et me revint en mémoire ce texte de Farrell jamais retrouvé. Je fis part de ma recherche infructueuse à Marc.
Quelques allers retours de « courriels » débouchèrent sur une « pièce jointe » de plusieurs pages « scannées » : le texte que j’avais tant recherché. Dans le message lui-même, Marc m’annonçait l’envoi par la poste d’un exemplaire de l’anthologie de science-fiction d’Isaac Asimov qui avait repris cette nouvelle en 1982.
Étant en période de déménagement, c’est en utilisant le courrier électronique depuis différents postes informatiques que je rédigeai la traduction qui suit. Une nouvelle rencontre avec Marc Favreau, à Paris, et quelques nouveaux échanges de courriels permirent de résoudre le problème des droits sur ce texte.
Des livres édifiants et sans auteur
Dans cet écrit de science-fiction, Farrell n’évoque que très vaguement les aspects techniques (il n’anticipe ni e-book, ni aucune sorte de reader ou de « tablette ») et centre son propos sur la question qui frappa son héros : mais pourquoi faudrait-il qu’il y ait des auteurs ? Ce qu’il prophétise, c’est le fait que des progrès technologiques permettent que les livres soient produits sans qu’on puisse les attribuer à un auteur. En est-on si éloigné aujourd’hui ?
L’autre trait remarquable de la nouvelle de Farrell réside dans l’ironie avec laquelle il vante l’un des mérites de la WWW: elle permet de produire des livres « pleins de joie et d’espoir », « sans scandale », « sans mélancolie », des livres « positifs ». « La joie et la bonté se mirent à régner partout : c’était le paradis terrestre. » Comment ne pas retrouver ici la féroce critique de la philosophe Barbara Cassin4 sur l’angélique “Don’t be evil ” martelé par la firme Google à ses employés ?
À travers les développements du WWW de nos ordinateurs, serait-ce le retour de la WWW de Farrell qui s’annonce ? « Paisiblement et béatement, Ignatius Bulganov Worthington est-il en train de repasser de trépas à vie? »
Un bienfaiteur de l’humanité
James T. Farrell
L’autre jour, paisiblement et béatement, Ignatius Bulganov Worthington est passé de vie à trépas. Connu sous le nom de Worthy Worthington, il fut un grand homme, un grand américain et un grand bienfaiteur de l’humanité. Il est mort plus de cinq fois milliardaire, croulant sous les honneurs et regretté de tous. Les drapeaux de la ville, et même du pays, ont été mis en berne ; le Président a prononcé son éloge funèbre ; le Congrès a tenu une session en sa mémoire et décidé dans la foulée une suspension des travaux pour la journée ; le syndicat des industriels a envoyé une couronne mortuaire, tout comme le firent également trois rois, six ducs, deux dictateurs, plus de deux mille sergents de police et tous les éditeurs de livres, de magazines ou de journaux du monde entier, y compris ceux d’Union soviétique, de Madagascar, de Bornéo et de Pleasantville, New York.
Le service funéraire, suivi par des milliers de personnes, fit l’objet d’un reportage radio sur un canal national, fut retransmis par les télévisions tout autour du monde et les machines Worthy Worthington débitèrent dans les journaux des avis d’obsèques, des témoignages, des regrets, des éloges, des lamentations et des notices nécrologiques, qui furent unanimement tenus pour dignes de la mémoire de l’immense et honorable Worthington.
Pas un enfant dans toute l’Amérique qui n’eut entendu parler du nom de cette célébrité présentement disparue. Sa vie, son exemple, sa contribution à la richesse, à la sécurité, à la quiétude des âmes et au bonheur de ce pays et de l’humanité ne pourront jamais être assez soulignés, reconnus à leur juste place et jamais ne seront oubliés. Aussi longtemps qu’il y aura des habitants sur cette planète, l’on se souviendra du nom glorieux de Worthington, on lui rendra hommage, on le révérera.
Dans sa jeunesse, Ignatius Bulganov fréquenta une petite école de briques rouges tenue par une église baptiste, dans la région où les grands maïs poussent le plus haut. Ce n’était pas exactement un élève prometteur. Il ne savait pas lire ; il ne parvenait pas non plus à écrire ; et chaque fois qu’il faisait une addition, le résultat était différent de celui du professeur ou de l’Arithmétique Stone Mills, qui était alors utilisé comme manuel scolaire. La vérité, c’est qu’il avait la réputation d’un boulet et n’obtint jamais ses diplômes.
Sans arme ni bagage mais plein de hargne, il partit pour la grande ville de New York, et c’est là-bas que commença l’histoire de sa grande carrière, de ses remarquables réalisations et de son inestimable contribution. Il trouva une place de manutentionnaire dans une maison d’édition. Fier de son travail, il le faisait bien. Et ainsi, il se mit à aimer les livres, il aimait leur couverture, leur odeur. Il aimait les ranger sur les rayonnages, puis les déplacer. Il aimait les empiler et les regarder, bien rangés, dans les magasins de stockage et dans les rayons. Il aimait les aligner et puis les désaligner. Il aimait faire tout ce qu’on pouvait faire avec. Sauf les lire.
Il vivait seul dans un foyer de jeunes travailleurs et, chaque nuit, il rêvait de livres. Il fabriqua des étagères pour sa chambre et les remplit de livres. Chaque nuit, il regardait ses livres, les touchait, les effleurait, les comptait, les rangeait. Ses camarades du foyer de jeunes travailleurs lui donnèrent le surnom d’« amoureux des livres » (Ndt : book lover dans le texte ; faudrait-il oser « l’amant des livres » ?) et il en était fier. Des années plus tard, quand il fut devenu grand, riche, célèbre et honoré, on se souvint de cette anecdote et un livre fut publié sous le titre Worthy Worthington, l’amoureux du livre.
Mais autant il aimait les livres, autant il haïssait les auteurs. Chaque fois qu’il voyait un auteur, il lui remontait à la mémoire comment, petit garçon dans la petite école de briques rouges tenue par une église baptiste dans la région où les grands maïs poussent le plus haut, il était la risée de tous parce qu’il était incapable de lire un livre. Et c’étaient bien des auteurs qui avaient écrit ces phrases à cause desquelles il était ridiculisé, parce qu’il ne pouvait pas les déchiffrer.
Et avec ce travail de manutentionnaire dans une maison d’édition de New York, des auteurs, il fallait bien qu’il en croise, et même parfois qu’il fasse leur connaissance. Les filles du bureau, toutes, adoraient les auteurs, et pas lui. Comme il était normal et en bonne santé, il aurait voulu que les filles l’aiment. Mais si elles roucoulaient parfois devant les auteurs hommes qui venaient au bureau, lui, elles l’appelaient simplement Ignace. Et c’est ainsi que très tôt, il apprit que les auteurs n’étaient pas faits comme lui : ils n’habitaient pas dans un foyer de jeunes travailleurs, ils étaient toujours cause de troubles et se mettaient eux-mêmes dans des situations difficiles.
Il y eut un jour un auteur qui, à cause du livre qu’il avait écrit, fit envoyer son patron, le propriétaire de la maison d’édition, en prison. Il en connut un autre qui était continuellement saoul. Et si un auteur n’était ni saoul ni cause d’ennuis avec la police pour le patron, alors, c’est qu’il était divorcé. Les auteurs qui venaient au bureau n’étaient tout simplement pas faits du même bois qu’Ignatius Bulganov ou que les gens qu’il avait connus dans la région où les grands maïs poussent le plus haut. Ils allaient et venaient constamment, sans jamais s’arrêter, et ils désorganisaient complètement le travail au bureau. Alors, inexorablement, Ignatius Bulganov se mit à haïr viscéralement les auteurs.
Et puis il finit par comprendre que les autres personnes ne les aimaient pas trop non plus. Toujours, au bureau, il entendait des plaintes et des récriminations contre tel auteur ou contre tel autre. Les filles elles-mêmes se plaignaient, les éditeurs se plaignaient, les propriétaires de la maison d’édition juraient de les assassiner. Les femmes des propriétaires se plaignaient ; et les directeurs commerciaux, les représentants et les vendeurs ne se contentaient pas de se plaindre : ils hurlaient et vociféraient contre eux.
Toutes ces années-là, Ignatius était heureux. Il avait assez à manger, une chambre propre où dormir et des livres à compter, à sentir, à toucher, à monter, à emballer, à déballer, à ranger sur des étagères. Il n’avait pas d’ambition particulière et il aurait été parfaitement satisfait dans son travail, si seulement il n’y avait eu ces fichus auteurs. Et c’était de pire en pire.
Un jour, il surprit deux des filles du bureau en train de parler. Un auteur venait juste d’arriver avec le manuscrit d’un livre qui devait être publié. Le travail était mal fait et les filles prédisaient que le livre allait faire perdre de l’argent.
« Pourquoi faut-il donc qu’il y ait des auteurs ? » demanda l’une d’elles.
La question frappa l’esprit d’Ignace Bulganov.
Et cette nuit-là, dans sa chambre du foyer de jeunes travailleurs, il rangea et dérangea ses livres, les tourna et retourna, et tourna et retourna, aussi, mille fois, cette question : « Pourquoi faut-il donc qu’il y ait des auteurs? »
Le lendemain matin, en se rasant, il se demanda en lui-même pourquoi il ne pourrait pas se faire qu’il y ait des livres sans qu’il y ait des auteurs.
Il y avait là matière à penser. Et ces idées alimentèrent les si remarquables facultés intellectuelles de notre « amoureux du livre ».
Ce jour-là au travail, il se retrouva dans un bureau où il y avait une machine à calculer. Il tapa quelques nombres sur la machine et recueillit la bande papier qui en sortait. Tous les nombres y figuraient, et correctement additionnés. Il se rappela comment il avait toujours été incapable de faire cela dans la petite école de briques rouges. Comprenez bien : il avait vécu la honte et l’humiliation pour n’avoir jamais été capable de faire une addition. Il regarda intensément cette machine : elle faisait les additions et ne se trompait jamais.
C’est ainsi qu’Ignatius Bulganov Worthington trouva matière encore plus riche et élevée à penser.
Peu après, Worthy Worthington s’inscrivit aux cours du soir, comme tout jeune à la recherche de savoir et d’opportunités nouvelles dans la vie. Il avait digéré une nourriture riche pour son esprit et quelque chose s’était passé en lui. Il était devenu ambitieux.
La suite de l’histoire est connue de tous les élèves des écoles. Ignatius étudia les machines, les automatismes, l’arithmétique, la statistique, l’ingénierie et le dessin industriel. Et il travailla sur les machines. Et il inventa la machine qui révolutionna la vie de l’humanité : il inventa la Worthy Worthington Writing machine (WWW), la machine à écrire Worthy Worthington. Les gens croyaient qu’il était fou. On se moquait de lui et il était l’objet de sarcasmes. Mais il triompha. De la même façon qu’il avait été capable de faire correctement une addition en appuyant sur les boutons d’une machine à calculer, il fut désormais capable d’écrire un livre, simplement en appuyant sur les boutons d’une Worthy Worthington Writing machine.
Bien sûr, les premières années furent difficiles et cela prit pas mal de temps avant que cette nouvelle machine entre dans les mœurs. Mais il ne manquait ni de persévérance, ni de ténacité. Ainsi sa machine fut introduite dans les maisons d’édition, les bureaux des magazines et les salles de fabrication des journaux. Une machine, travaillant huit heures dans la journée, pouvait débiter quatre livres. Et aucun de ces livres n’était mélancolique. Les policiers pouvaient les lire sans avoir à appréhender quiconque et cela permettait de faire faire des économies au contribuable, puisque la police n’avait plus besoin de saisir les livres ou d’arrêter des libraires, des auteurs ou des éditeurs. Les curés aussi étaient reconnaissants puisqu’ils n’avaient plus besoin d’écrire des prêches mettant à l’index les publications immorales et pouvaient ainsi à l’envi prendre tout leur temps pour disserter en chaire sur Dieu et sur la bonté divine.
Et bien sûr, les éditeurs surtout étaient contents. Ils n’avaient plus à emmener les auteurs à déjeuner, plus besoin non plus de payer des droits d’auteur, sauf une modeste redevance à Ignatius Bulganov pour l’utilisation d’une de ses Worthy Worthington Writing machine. Les WWW ne se trompaient jamais et jamais ne produisaient de livre immoral ou simplement triste. Des ouvrages pleins de joie et d’espoir tombaient ainsi avec une confondante régularité, à dix centimes la pièce. Les livres devinrent les produits les moins chers du marché et les ventes de livres connurent une hausse exponentielle. Les éditeurs devinrent millionnaires. Et puis, vous l’imaginez bien, par cette évolution, notre nation devint enfin une nation cultivée. La joie et la bonté se mirent à régner partout : c’était le paradis terrestre. Et il n’y avait plus d’auteurs pour causer des troubles, désespérer les gens ou perdre de l’argent dans de mauvais livres. Tous les auteurs perdirent la raison ou bien devinrent des citoyens ordinaires. Et Worthy Worthington épousa la jeune fille qui avait posé cette merveilleuse question : « Pourquoi faut-il donc qu’il y ait des auteurs? »
Il vécut jusqu’à un âge avancé et léga une immense fortune et un héritage fabuleux après sa disparition. Il fut éternellement révéré pour avoir trouvé le moyen d’éliminer les auteurs et avoir ainsi enrichi la vie spirituelle et matérielle de son époque. Aujourd’hui encore, il repose sous une tombe de marbre de dix pieds de haut, sur laquelle on a gravé l’inscription suivante :
Ici git l’honorable Worthy Worthington
Qu’il repose éternellement
J. T. Farrell
1958
- *.
Directeur des bibliothèques de l’agglomération de Châtellerault, président de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants.
- 1.
J. T. Farrell, Young Lonigan, Paris, Gallimard, 1934 ; la Jeunesse de Studs Lonigan, Paris, Gallimard, 1950 ; le Jugement dernier, Paris, Gallimard, 1952 ; les éditions du Murmure viennent par ailleurs de rééditer un texte de Farrell, Mac Ginty, 2004.
- 2.
Daniel Pennac, la Petite marchande de prose, Paris, Gallimard, 1990.
- 3.
Voir le site : www.thenewpress.com
- 4.
Barbara Cassin, Google-moi. La deuxième mission de l’Amérique, Paris, Albin Michel, 2007.