Le Christ, bouc émissaire ?
Tiré d’un essai traduit en français, Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ? (Flammarion, 2011), cet extrait met à l’épreuve la thèse du rite sacrificiel selon René Girard. Pour lui, la mort sacrificielle est un acte de purgation de la violence, de fondation collective indifférente à la personnalité de celui qu’on sacrifie. Dans ce cas, le message et la personne du Christ n’ont-ils aucun rôle dans l’hostilité et la mise à mort que rapportent les Évangiles ?
Dans la Violence et le Sacré, les analyses littéraires et ethnologiques approfondies de René Girard montrent que le choix du bouc émissaire est toujours absolument aléatoire1. Girard peut ainsi expliquer que la violence qui fait irruption n’est pas due à des motifs objectifs, mais à la mimésis (c’est-à-dire la contagion du besoin d’imiter ce que font les autres2). Elle se décharge sur quelqu’un qui n’est ni plus ni moins coupable que tous les autres. À travers ce jeu du hasard, l’innombrable diversité des religions et des cultures reçoit, par la même occasion, une explication originale.
Sur ce point, la Violence et le Sacré se distingue du Nouveau Testament d’une façon fondamentale : celui-ci ne voit pas en Jésus un bouc émissaire de hasard. Le Serviteur saint « devait » souffrir, et la violence qui fait irruption « devait » se décharger sur lui. Tous les Évangiles insistent sur ce point : l’annonce de Jésus fut d’emblée conflictuelle. Sa position vis-à-vis de la Loi et son comportement envers les pécheurs furent une première et grave provocation aux yeux des scribes et des pharisiens. Quand une hostilité en résulta, Jésus provoqua une fois encore ses adversaires en leur reprochant leur volonté secrète de tuer. Ce n’est pas une passion née spontanément qui s’est déversée sur lui. Il manifesta une prétention unique en son genre et dévoila de façon imparable, chez ceux qui rejetaient le défi de sa prédication, un penchant latent à la violence. Il donna à la haine naissante de fortes occasions de se décharger sur lui. Son message de l’amour sans limites de Dieu et son comportement dénué de violence n’offraient certes pas la moindre raison objective pour une procédure à son encontre. En ce sens, la haine de ses adversaires était totalement sans fondement. Mais les passions qui veulent rester cachées « devaient » s’offusquer de ses paroles proférées en public et de son comportement provocateur. Jésus devint ainsi nécessairement un bouc émissaire.
La montée de la violence
Selon les analyses de la Violence et le Sacré, le renversement des rivalités réciproques et des agressions généralisées en une violence unanime de tous contre un seul se produit spontanément et très soudainement – à la différence des Évangiles, qui montrent comment l’hostilité à Jésus a crû lentement, et comment les groupes hostiles se sont progressivement rassemblés. Cela ne signifie pas que la conjuration fut seulement l’œuvre d’une réflexion froide et rationnelle. D’une façon ou d’une autre, chaque Évangile souligne que, derrière les plans et les résolutions hostiles, c’est une passion aveugle qui, finalement, bouillonnait. C’est ainsi que Luc conclut son récit d’une guérison le jour du sabbat par la remarque :
Mais eux [les pharisiens] furent remplis de rage, et ils se concertaient sur ce qu’ils pourraient bien faire à Jésus.
Il ne faut pas nécessairement interpréter cette phrase comme l’affirmation que les pharisiens allaient et venaient avec des visages déformés par la rage. L’Évangile de Luc veut seulement relever que leur opposition était, en fin de compte, insensée. Elle ne naissait pas de raisons objectives, bien que les scribes crussent certainement en avoir ; ce n’était que le produit d’une passion aveugle. Les récits de la Passion des trois Synoptiques insistent expressément sur ce constat. On chercha des témoins après que la décision de le tuer fut prise. Devant le Grand Conseil, on cracha sur lui et on le frappa à coups de poing (Marc 14, 65). Selon la présentation qui est faite de la rencontre avec Barrabas, la foule exigea la libération du meurtrier et la condamnation de l’innocent. À la question du gouverneur romain sur ce qu’il devait faire de Jésus, tous crièrent, sans donner la moindre raison : « Crucifie-le ! » (Marc 15, 13). Comme il insistait pour demander quel crime il avait commis, les dirigeants et la foule répondirent sans même se donner la peine d’accusations fictives. Ils trahirent leur désir véritable en se contentant de crier encore et toujours plus fort : « Crucifie-le ! » (Marc 15, 14). Le récit montre ainsi que la Passion a complètement submergé la raison sereine. La foule ne réclamait plus qu’un sacrifice sanglant. Sous forme narrative, les Synoptiques expriment la réflexion qu’on trouve dans l’Évangile selon Jean : Jésus a été haï sans raison (Jean 15, 25).
Si c’est la passion à l’état pur qui a éclaté devant Pilate, les dirigeants juifs n’ont cependant nullement agi en raison d’une irritation passagère. Le conflit s’est étendu sur une assez longue période. Il y eut des conversations dures entre Jésus et ses opposants, et ces derniers tinrent souvent conseil entre eux. Les pharisiens n’étaient pas ce qu’on peut appeler une bande d’assassins. Ils comptaient dans leurs rangs des hommes très instruits et sensés et, selon les représentations habituelles, leur piété était authentique. Pourtant, les Évangiles montrent aussi comment ces hommes devinrent totalement prisonniers de leurs passions. L’aptitude illimitée de la violence à affoler la raison pourrait difficilement trouver meilleur exemple que celui des pharisiens. Contre Jésus, ils n’ont pas seulement fédéré des groupes très divers. Le conflit, qui couve sur une assez longue durée, montre qu’une passion sans retenue était à l’œuvre, un désir qui accapara entièrement l’entendement et la volonté des hommes concernés.
Pourquoi, en fin de compte, les actions violentes se sont-elles à ce point déchargées sur Jésus ? Nous avons déjà souligné un prétexte important : la mise à nu de la volonté latente de tuer. Les forces que Jésus a dévoilées se sont spontanément tournées contre lui. Mais, de façon surprenante, tous les Évangiles montrent que ce n’était pas le motif décisif. Le véritable point de départ du déclenchement de la violence résidait dans la revendication sans concession de Jésus à propos de lui-même.
Selon les Évangiles synoptiques, les pharisiens prirent la première fois la décision de le tuer après une guérison le jour du sabbat (Marc 3, 1-6 et parallèles). Or, les trois évangélistes placent immédiatement avant le récit de guérison la prétention que « le Fils de l’homme est maître du sabbat » (Marc 2, 28 et parallèles). Ce n’est pas l’unique transgression de la lettre, ou sa transgression répétée, mais la prétention fondamentale de Jésus d’être maître du sabbat et, donc, de la Loi donnée par Dieu, qui a mis en branle la résistance impitoyable des pharisiens.
Le lien direct entre la revendication de Jésus et le déchaînement de la volonté de tuer apparaît encore plus clairement lors de la condamnation de Jésus par le Grand Conseil. Marc et Matthieu racontent comment les notables juifs cherchèrent d’abord un faux témoignage contre lui, mais ne purent en trouver aucun. Ensuite vient la question du grand prêtre : « Es-tu le Messie, le Fils du Béni ? » (Marc 14, 61 et parallèles). Devant ce qui lui parut être un acquiescement, Caïphe déchira son vêtement, et tous jugèrent que l’accusé était passible de mort. La confession de soi (directe ou indirecte) de Jésus – d’être le Fils de Dieu – fut, selon les Évangiles synoptiques, l’ultime motif de la condamnation à mort. Dans l’Évangile selon Jean, cette relation est encore plus accentuée. Déjà, à la fin du récit sur une guérison le jour du sabbat, l’évangéliste écrit :
Parce que Jésus l’avait guéri [l’homme paralysé] le jour du sabbat, les Juifs le persécutaient. Mais Jésus leur répliqua : Mon Père agit à toute heure, et moi aussi. Pour cette raison, les Juifs désiraient encore plus le faire mourir, parce que non seulement il rompait le sabbat, mais aussi parce qu’il appelait Dieu son père, et qu’il se rendait ainsi l’égal de Dieu.
Ce texte met explicitement en avant le fait que, plus que la rupture du commandement du sabbat, la revendication de Jésus était plus décisive dans la réaction de rejet. C’est la même chose dans le grand discours polémique sur la paternité véritable. Jésus accuse ses adversaires de n’être pas des enfants d’Abraham, mais d’avoir pour père véritable le « meurtrier depuis le commencement ». Mais même cette accusation très dure ne laisse pas les Juifs complètement désemparés. L’Évangile selon Jean fait se poursuivre la querelle sans évoquer une fureur particulière. C’est seulement quand, à l’objection qu’il n’a pas encore cinquante ans et qu’il aurait vu Abraham, Jésus répond par le défi : « Avant qu’Abraham fût, je suis », que les Juifs prennent des pierres pour le lapider (Jean 8, 54 sqq.). La parole avec sa prétention déclenche immédiatement la réaction de violence à son encontre3.
Plus loin, dans une autre conversation polémique, on trouve le même lien entre la prétention de Jésus et la réaction de ses adversaires. Lors de la fête de la Dédicace, il explique que personne ne peut lui arracher les brebis que le Père lui a données. À titre de justification, il avance que « le Père et moi sommes uns » (Jean 10, 30). La réaction vient aussitôt :
Les Juifs apportèrent de nouveau des pierres pour le lapider.
Jésus tenta de se défendre en alléguant ses œuvres. Mais les Juifs rejetèrent sans hésiter cette réponse : « Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu ».
Les Juifs voyaient dans la prétention de Jésus un blasphème, c’est pourquoi ils voulaient le lapider. Jésus tente alors une dernière fois de se justifier grâce à une parole du psaume 82. Mais en vain :
Ils cherchaient donc de nouveau à le saisir, mais il leur échappa des mains.
Tout le dialogue polémique montre clairement que, dans la perspective de Jean, la prétention de Jésus d’être l’égal de Dieu est la raison décisive de la réaction violente de ses adversaires. Cet argument est présenté une dernière fois, sans concession, devant le tribunal de Ponce Pilate :
Nous avons une Loi et, d’après cette Loi, il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu.
Aucun doute ne peut subsister. D’après l’Évangile selon Jean, il y eut un dernier motif décisif du rejet violent de Jésus : sa prétention d’être le Fils de Dieu. Tous les autres points s’effaçaient devant celui-là.
Les Actes des Apôtres aussi mettent en avant le lien étroit entre la revendication de Jésus et les violences qui en résultèrent. Le discours d’Étienne se termine par une accusation dont le contenu s’accorde entièrement avec le reproche de Jésus aux pharisiens :
Nuques raides, oreilles et cœurs incirconcis, toujours vous résistez à l’Esprit saint ! Tels furent vos pères, tels vous êtes ! Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils point persécuté ? Ils ont tué ceux qui prédisaient la venue du Juste, celui-là même que maintenant vous venez de trahir et d’assassiner.
L’accusation concerne la trahison et le meurtre. Le jugement que les Évangiles portent sur les adversaires de Jésus, les Actes des Apôtres l’emploient contre les hommes à la nuque raide qui ne cessent de s’opposer à l’Esprit saint. Dans les deux cas, nous avons affaire aux fils véritables des meurtriers de prophètes. Le dévoilement sans fard de cette dure vérité frappa profondément les auditeurs d’Étienne. Néanmoins, elle ne déclencha pas chez eux des mesures de rétorsion immédiates. Leur réaction se borna à « être pleins de rage » et à « grincer des dents » (Actes 7, 54) avant qu’Étienne s’écrie pour finir :
Je vois les cieux ouverts et le Fils de l’Homme debout à la droite de Dieu.
À cette confession du Fils de l’Homme succède seulement l’émeute brutale. Les auditeurs crient d’une voix forte et se ruent comme un seul homme sur Étienne.
Un rejet fondamental
On peut tirer une conclusion claire des textes analysés. L’accusation de Jésus (ou de ses disciples) contre les pharisiens et les Juifs d’être des hypocrites et des meurtriers à la nuque raide déclencha certes des tollés, mais ne provoqua jamais une violence physique immédiate. Les pharisiens n’étaient pas des meurtriers sauvages, mais des gens pleins de zèle pour la Loi. Ils ne réagissaient pas à des mots peu agréables – disons-le : à des mises en cause personnelles dures – par des coups de poing. Leur volonté de tuer éclata seulement lorsque Jésus se mit au-dessus de la Loi et revendiqua sa pleine unité avec Dieu. Le prophète de Nazareth n’a pas été tué par quelques scélérats occasionnels. Il y avait contre lui un esprit fondamental qui agit en tout homme.
Nous sommes devant deux constats sans équivoque du Nouveau Testament : les affirmations sur le lien universel et sur le facteur décisif qui déclenche la violence. Il reste seulement à éclairer encore le lien interne entre les deux affirmations. Les tribus d’Israël et les païens se sont rassemblés contre Jésus parce qu’ils y ont été poussés par sa revendication d’être l’unique Envoyé, disons même : d’être le Fils de Dieu. La conjuration universelle ne s’est donc pas tournée vers un homme pris au hasard. En plein accord avec les analyses proposées jusqu’à présent, les Actes des Apôtres disent que les Juifs et les païens se sont alliés contre le « saint serviteur Jésus », oint par Dieu (Actes 4, 27). Il était le bouc émissaire authentique, et ce n’est pas par hasard que la violence a été déchargée sur lui. Il les a provoqués par sa prétention et sa confession à propos de sa personne.
L’attroupement universel contre l’Oint et le Fils de Dieu révèle que, dans les profondeurs du cœur de l’homme, habite une rancune contre Dieu. Déjà le Psalmiste s’était adressé à Dieu en ces termes :
À cause de toi nous sommes mis à mort chaque jour, traités comme les brebis destinées à l’abattoir.
Les impies persécutaient le juste parce qu’ils voulaient s’en prendre à Dieu. Le Nouveau Testament manifeste encore plus clairement que les hommes n’aiment pas Dieu au fond de leur cœur, pire encore : ils ne sont pas même indifférents par rapport à lui. Leur haine sans fondement éclate dès qu’en Jésus le Père se révèle. Les hommes regimbent contre Dieu et sont pleins de ressentiment contre lui. Comme ils ne peuvent directement l’atteindre lui-même, ils dirigent leur passion violente contre celui qui reconnaît être totalement un avec Dieu.
En total accord avec les textes des Évangiles et des Actes des Apôtres, Paul enseigne que « le désir de la chair est inimitié contre Dieu » (Romains 8, 7). Les hommes ne sont pas du tout indifférents par rapport à lui, bien qu’ils affectent souvent de l’être. Leur cœur est habité d’une inimitié véritable. Le désir de la chair mène donc au sens le plus vrai du mot, à la mort (8, 6). La rancune contre Dieu se déverse sur d’autres hommes, qui sont tués. Dans le même chapitre de l’Épître aux Romains, Paul cite le psaume 44, déjà évoqué plus haut, où celui qui prie se plaint d’être, à cause de Yahvé, « exposé tout le long du jour à la mort » et d’être traité comme une brebis d’abattoir (Romains 8, 36).
Parce que les hommes se sont détachés de Dieu, ils ont changé le sens de leurs relations mutuelles. Chacun devient la victime de la mimésis et se laisse facilement aller à des rivalités. Les hommes sont malheureux de cette situation. Comme ils sont incapables de reconnaître leurs fautes, ils les transfèrent, au fond de leur cœur, sur Dieu et sont, sans le dire, pleins de ressentiment contre lui. Le livre de Job, dans l’Ancien Testament, est le témoignage le plus impressionnant de la rancune humaine. L’homme souffrant n’est pas en mesure de voir la faute en lui-même ; aussi Dieu lui apparaît-il comme un dominateur arbitraire et un bourreau cruel. Il dispute ouvertement et crânement avec lui ; il aimerait, s’il pouvait seulement le trouver, déployer devant lui son droit et « remplir de preuves sa bouche » (Job 23, 4). Mais Dieu ne se laisse pas trouver, seule sa colère poursuit apparemment sans relâche l’homme qui souffre. La rancune est en temps normal si profondément cachée dans le cœur de l’homme qu’il est impossible de l’apercevoir du dehors. Mais lorsqu’elle est aussi visible que dans le livre de Job, le pas à franchir pour parvenir à la vérité plénière n’est plus loin. Il suffit alors d’un renversement de perspective pour que devienne manifeste qui est Dieu en vérité et ce qui en réalité se terre au fond du cœur humain. Dans le livre vétérotestamentaire de Job, la rancune s’écoule dans le vide. Les écrits du Nouveau Testament, en revanche, montrent comment Jésus, par son message de l’amour infini de Dieu, par son comportement envers les pécheurs et avant tout par sa prétention d’être un avec Dieu, excite peu à peu l’hostilité de tous. La rancune silencieuse pouvait enfin trouver sa victime véritable. Dieu n’a pas tenu rigueur aux hommes de leur ressentiment. En son Fils, il s’est laissé atteindre par tous en le laissant devenir bouc émissaire.
Nos analyses se situent au-delà de toute morale quotidienne. La volonté secrète de tuer et, avant tout, la rancune cachée contre Dieu ne sauraient, en temps normal, être clairement mis en évidence ni par une connaissance immédiate de la conscience ni par une introspection psychologique. La vérité totale ne se révèle que dans la confrontation avec l’amour pur et dans le comportement dénué de violence qu’elle appelle. C’est seulement dans cette situation que deux dispositions élémentaires, totalement différentes et pourtant souvent mêlées, se séparent sans équivoque : la vision des maçons, qui rejettent la pierre, et la vision de l’Évangile, où la pierre rejetée devient précisément la pierre d’angle. C’est à partir de là que la vérité ultime tant sur Dieu que sur l’homme devient manifeste. En accord intérieur avec la parole sur la pierre rejetée, Paul déclare :
Il faut que Dieu soit véridique et tout homme menteur.
Pourquoi ce cœur endurci?
Le mensonge et l’endurcissement posent le véritable problème herméneutique. L’enjeu consiste ici à savoir si les paroles de l’Écriture sont comprises en vérité ou si leur recours sert précisément encore une fois à recouvrir la rancune secrète contre Dieu et la volonté de tuer son frère. C’est seulement s’il apparaît en toute clarté que Dieu est l’absolument véridique, et que tout mensonge et toute violence viennent de l’homme que l’abîme sombre du cœur humain se dévoile totalement.
Ces analyses expliquent sans équivoque pourquoi les écrits néotestamentaires voient dans l’aveuglement et l’endurcissement le problème herméneutique central. Le penchant vers la violence, en dernière instance sans raison, se dissimule, d’une part, sous de prétendues bonnes raisons, mais, d’autre part, il couvre lui-même, encore une fois, une sombre vérité : la rancune contre Dieu. Ce double jeu de cache-cache rend impossible que les hommes soient capables de discerner par eux-mêmes les abîmes cachés de leur propre cœur. C’est seulement dans la confrontation avec le « fils bien-aimé » que les hommes trahissent involontairement ce qui finalement gît au fond d’eux.
Le conflit entre Jésus et ses adversaires éclaire plus profondément le caractère abyssal du cœur humain que les analyses de la Violence et le Sacré ne sauraient le faire. Elles permettent, certes, de découvrir des liens structurels entre les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament, des liens qui sans cet éclairage n’apparaîtraient pas. Mais en sens inverse, les Évangiles surtout jettent une nouvelle lumière sur la théorie de Girard. On s’aperçoit à quel point cette théorie est ouverte et combien elle peut être comprise de manière neuve dans un contexte nouveau.
Bien que Girard considère le penchant à la violence comme le problème le plus central des relations interhumaines, sa description reste fluctuante. D’un côté, il refuse clairement de voir dans l’agression, comme beaucoup de comportementalistes, une pulsion biologique. D’un autre côté, il ne l’identifie pas non plus avec la composante psychique ou spirituelle de la nature humaine. Ce n’est pas un désir nécessaire par nature et il semble pourtant appartenir entièrement à l’homme. Qu’est-il donc ? À cette question Girard ne donne aucune réponse, et sa force consiste à ne pas affecter d’en avoir une. Au niveau de ses analyses, on ne trouve aucune explication. En revanche, les écrits du Nouveau Testament montrent combien la violence est, certes, enracinée au centre du cœur humain, sans appartenir pour autant à son essence. L’absence de raison de l’agression, que Girard analyse, est la conséquence d’un acte sans raison : le libre reniement de Dieu. Les écrits bibliques ne cessent de témoigner que les hommes sont si endurcis qu’ils sont tout simplement incapables d’agir autrement. Pour autant, leur activité ne relève pas d’une nécessité naturelle : c’est la conséquence d’un mauvais vouloir. Cette tension permet de saisir, par intuition, l’abîme de la liberté humaine face à l’amour infini de Dieu. La raison pour laquelle la colère se déplace si facilement d’un objet à l’autre tient à ce que, en dernière instance, elle ne vise aucun d’eux. Au plus profond d’elle-même, elle est rancune contre Dieu. Parce que le rejet de l’amour de Dieu est sans raison, l’homme est obligé de dissimuler sa propre action si profondément à ses propres yeux qu’il ne remarque même plus qu’il porte en son cœur une inimitié. Et puisqu’il ne voit pas la rancune contre Dieu, l’absence de raison de son penchant à la violence lui demeure également cachée.
Une autre question ouverte dans la Violence et le Sacré trouve une réponse dans les écrits bibliques. Girard voudrait montrer que les représentations sacrées naissent du transfert unanime d’images agressives de chacun sur un bouc émissaire choisi au hasard. Ce faisant, il apporte tant de raisons de poids à sa thèse qu’il est difficile de la récuser directement. Nos enquêtes sur les écrits de l’Ancien Testament ont de surcroît livré des indications qui vont sans équivoque dans leur sens. Il n’en demeure pas moins une certaine insatisfaction. Même si l’expérience montre que des hommes en colère et violents succombent facilement à des fantasmes monstrueux, et même si l’on comprend sans peine que le soudain retour au calme après la tempête, grâce à l’expulsion d’une victime, ait des effets de fascination sur tous ceux qui sont concernés, la différence entre profane et sacré est si fondamentale qu’on ne sait si la thèse de Girard explique tout.
À la question restée ouverte, les écrits néotestamentaires donnent une réponse claire. La révélation que, sous les tendances violentes, sévit en dernière instance la rancune contre Dieu et que, à travers tous les boucs émissaires choisis au hasard, c’est Dieu qui est visé en tant que coupable présumé, voilà qui met en évidence de nouveaux liens entre le mécanisme de la violence unanime et l’origine des représentations sacrées. Si lors de chaque attroupement contre une victime aléatoire c’est Dieu qui est, de façon obscure et détournée, visé comme ultime bouc émissaire, il y a aussi quelque représentation obscure de lui qui est projetée dans toute victime aléatoire. Dans tous les fantasmes collectifs, on trouve par conséquent une image déformée du vrai Dieu. Le transfert unanime de l’agressivité sur une victime aléatoire éclaire la multiplicité des formes d’expression religieuse et le double visage du sacré en tant que puissance de bénédiction et de mort, en tant qu’effroi bouleversant et fascination ensorcelante. Mais seule la représentation déformée du vrai Dieu qui l’accompagne permet finalement de comprendre la différence fondamentale entre le profane et le sacré. L’homme est susceptible d’être impressionné jusqu’en ses racines les plus profondes par des images qu’il a lui-même créées, car à travers ces images il ressent la présence d’une réalité qui lui est absolument supérieure. Les boucs émissaires prennent une qualité sacrée parce que la rancune contre Dieu et le Fils bien-aimé est déchargée secrètement sur eux. La réaction contre le bouc émissaire « nécessaire » montre clairement ce qui demeurait voilé dans l’expulsion des victimes contingentes.
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Professeur de théologie dogmatique à l’université d’Innsbruck (Autriche), (1935-2004). Ces pages sont extraites de la dernière partie d’un ouvrage à paraître sous le titre Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?, Paris, Flammarion, 2011.
- 1.
René Girard, la Violence et le Sacré, Paris, Grasset, 1972.
- 2.
La théorie de René Girard repose centralement, à propos du désir et de la violence, sur cette idée d’imitation et de « rivalité mimétique », voir notamment Mensonge romantique et vérité romanesque, rééd. Paris, Hachette littératures, coll. « Pluriel », 2008.
- 3.
Dans « Les malédictions contre les pharisiens et la révélation évangélique » Bulletin du Centre protestant d’études, Genève, 1975, n° 3. René Girard cite Jean 8, 43-59. Mais il laisse dans l’ombre ces hautes autodéfinitions. C’est pourquoi il ne parvient pas jusqu’à la toute dernière raison de la terrible tendance à la violence.