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Guy Petitdemange : souvenirs en éclats

Guy Petitdemange, né en 1936, philosophe, jésuite et homme de revues, est décédé le 15 septembre 2021. Son ami Gérard Bailhache lui rend ici hommage.

« Introuvable là où il est attendu, il survient par surprise là où nul ne l’attendait. Il semble protéger une inexpugnable solitude, sans trop décider, par pudeur, s’il s’agit d’un destin ou d’un choix1 », écrit-il de Walter Benjamin dont il eut, toute proche, la photo du visage jusqu’à ses derniers moments : ces mots sont un beau portrait de Guy lui-même, habité par l’histoire tragique de l’Europe vécue et éprouvée dans sa chair en son Alsace natale, si chère à son cœur.

Wanderer il l’était, longtemps infatigable arpenteur des rues de Paris, lui qui aimait tant Schubert et qui avait un vieux projet de livre autour de sa musique, entendue lors du dernier adieu.

Oui, nous avons dit adieu à un ami immense, fidèle, relançant sans fin les mots pour tisser l’énigme chaque fois reprise de la relation, cette relation entre deux êtres traversée par tant d’autres visages, tant d’autres vivants qui ont laissé comme traces des mots, des lettres, des textes à déchiffrer.

Il aimait déchiffrer avec d’autres les textes qu’il avait reçus d’amis divers rencontrés au fil de sa longue vie patiente d’étude, de recherche, d’écriture.

Marcheur, lecteur, infatigable lecteur, il faisait découvrir aux étudiants rassemblés autour de lui, écoutant sa voix fragile et retenue, les textes des philosophes et tentait de faire entendre ce que les auteurs eux-mêmes avaient pensé presque saisir.

Il aura relu Homère, chaque été, pendant trente ans, replongeant dans la langue grecque avec un plaisir non dissimulé. Il était ébloui, à chaque fois. Relire, après avoir lu, et relire à nouveau. L’étonnement, à chaque fois, que semblable texte soit arrivé jusqu’à nous.

Lors d’un été très chaud des années 1970, il rendit visite à Emmanuel Levinas, ayant déjà écrit quelques beaux textes sur son œuvre à l’époque peu connue. Il fut reçu dans le bureau de Levinas : sur la table de travail, La Phénoménologie de l’esprit, en allemand, était ouverte, la préface crayonnée en tout sens, et Levinas de demander : « Mais qu’est-ce qu’il veut dire ? J’ai relu ce texte cinquante fois. Oui, qu’est-ce qu’il veut dire, monsieur Petitdemange ? » Racontant cette rencontre à des étudiants qui lisaient avec lui, il indiquait discrètement qu’aucun texte n’est épuisé par toutes les lectures qui se sont occupées de lui et que la question adressée par Levinas à son visiteur est la question à garder lors de toute lecture. Il disait ainsi que lire est une manière de vivre le temps, de l’éprouver, peut-être de le comprendre.

Une des grandes activités de Guy a été son travail dans les revues : la responsabilité de la recension des livres à Études de 1987 à 2004, puis, pendant seize ans, le travail très prenant de rédacteur en chef des Archives de philosophie, partagé avec deux secrétaires, Valérie Bizien et Isabelle Lieutaud, vraies collaboratrices de cette entreprise folle qu’est une revue. Il aimait ce labeur, qui consiste à bâtir un numéro, à rencontrer des auteurs, à solliciter des plumes, à refuser également des textes.

Il a également été un formidable lecteur de thèses diverses et variées. Il ne manquait pas d’humour sur lui-même. Dans un courrier de l’année 2008, il évoquait ses divers travaux : « Pour moi, les choses lentement s’apaisent ; je finis les rapports de thèses – ce sera ma gloire en littérature –, nous finissons sans problème les derniers numéros d’Archives… »

Il n’a pas été seulement un grand lecteur, il a aussi été un passeur, et notamment en Amérique latine, où il a plusieurs fois enseigné ces philosophes français et autres qu’il a si bien présentés dans son seul ouvrage, Philosophes et philosophies du xxe siècle. Car il a écrit nombre d’articles, et il y en a autant dispersés dans des revues que ceux qui constituent ce livre unique qui nous raconte quelques-unes de ses passions philosophiques. Par exemple, il lisait Spinoza avec ferveur, tout en faisant remarquer : « Spinoza : il faisait des lunettes, ce n’est pas pour ça qu’il voyait juste. » Admiration ne conduit pas à dévotion.

Guy a été un homme habité par de grandes passions ; dans une lettre, il évoquait « ma terre natale, Kafka, Benjamin » et écrivait : « les livres, des amis fidèles ».

Au fil des années, nous avons eu une correspondance régulière, et quelques phrases disent bien qui il était : « Parfois, on parle beaucoup de soi sans en passer par la première personne dans la phrase. » Il demandait souvent : « Qu’est-ce que tu lis ? », et encore plus souvent : « Tu écris ? Tu vas écrire ? »

Lui disant au début d’un été que j’allais tourner lentement les pages d’À la recherche du temps perdu, il m’adressa ces quelques mots : « Proust : quand on relit le tout, c’est une immense jubilation, une sorte de vrille qui, jusqu’à lasser, ce qui est bien normal, fait traverser beaucoup d’états, du rire total à des tristesses subtiles et au consentement à ce qui est et qui est bien. » Une autre fois, évoquant ses lectures obligées liées à son travail : « Toi, tu lis Proust, qui coupe le souffle. Là, rien de plus vrai. Je me souviens des premières fois : après lecture, je n’arrivais à rien d’autre qu’à recopier ! »

Enfin, ces quelques mots qui souvent concluaient sans conclure : « Mille choses à dire encore, comme toujours. » Oui, avoir rencontré Guy, avoir eu le privilège de laisser grandir une amitié surprenante, c’est avoir été conduit à ce lieu où les mots défaillent dans leur nécessité même : sans fin dire, reprendre le chemin des lettres, des mots, de la présence et de l’éloignement, ce partage de l’existence qui l’étonnait tant et qui le tint vivant jusqu’à sa fin.

Cet hommage, rédigé le 22 novembre 2021, est publié avec l’accord de l’association du prix Walter-Benjamin.

  • 1. Guy Petitdemange, Philosophes et philosophies du xxe siècle, Paris, Seuil, 2003, p. 92.